le blog elevergois

 

 

Dans tous ses orages et son élan continué de tempête traversée d'éclairs, de nuages et de grêle, avec ses pics d'émotion, ses hauteurs imprévues, et puis soudain des pentes  où les notes courent  en éboulis jusqu'à rouler dans l'abîme,  et plus soudainement encore ces haltes de saint ébloui par une étoile, quand l'orage est devenu murmure  ou psaume biblique, et quand les arpèges martelés défient la largeur du clavier, ...je me retrouve possédé par cette  fidelité lointaine: j'ai toujours adoré la musique de Liszt --  (et surtout à cause de cette oeuvre).

 

Dès la première écoute, je m'y suis identifié entièrement, en croyant y avoir trouvé un modèle excessif  adapté à mon idéal ténébreux, comme une âme qui errait et que j'eusse essayée comme un habit  trop large certes, mais agréable à endosser, idéalement adapté à mes fureurs romantiques d'adolescent, exprimant les violences de ces  "orages désirés" que l'on cache au monde, à ceux qu'on aime, à tous : une impétuosité révélée à soi par un autre idéal et qu'on conserve dans ses adorations secrètes. Pour aspirer   à des lointains dantesques en bonne compagnie.

 

Quelles montagnes n'aurais-je pas déplacées avec la force que me donnait Liszt!  quelles grandeurs n'aurais-je pas tutoyées dans un tourbillon d'arrogance ou de lucidité destructrice bousculant tout sur son passage! Tout y était: des fins du monde et des tremblements de terre, des vagues immenses balayant les rivages, les quais, les hommes, renversant tout...et puis ces intenses  paix si subites qu'elles sont aussi profondément calmes que  la violence qui a cédé était ivre de sa puissance.  Juste un vague rayon pâle , quelques notes suspendues dans un ciel pur, une unique vapeur dans un clair été tout diamanté de bleu, une quasi absence de sons  et un soupir côtoyant l'ineffable... c'était la tentation romanesque d'absolu sacré, franchi, reconquis, la même sans doute qui  me poussait à lire Dante!

 

Comme il est funeste pour un être jeune et passionné d'entendre cela à vingt ans, quand le monde est à la réussite triste, aux rêves  niais des années matérialistes et que, envers et contre tout,  cela seul nous émeut! Ce monde paraissait déjà inepte et sans passions, il se préparait au bien-être à perpétuité et nous , nous aimions frissonner d'aise à l'écoute du bruit des tombeaux... dans un paysage à reconstruire où seules  les générations précédentes semblaient avoir aimé l'Art!  Que de temps perdu à rêver de rencontrer de ces êtres de "grand format" qui ne sont jamais venus, parce que LE MONDE OU JE SUIS NE NE REVAIT DEJA PLUS.

 

Il y eut des moments de ma vie, ceux de la jeunesse ardente qui se croit misérable et folle de tous les élans artistiques, où j'ai couru sous l'impulsion de ce cauchemar éveillé et parcouru d'éclairs en pensant que l'âme donnant cette vie immense au piano était comme un double, une réminiscence – un être familier que j'aurais connu dans une autre époque.

 

Et puis chez Liszt , il y a tant de fois ce coup répété à la porte du vide, ce « toc-toc » méphistophélique, cet ultimatum surgi du gouffre, cette manière d'avoir côtoyé en imagination la mort et d'en revenir , silencieux, blême, exténué, tel un "romantique" d'un autre  temps qui sait que ce temps-là peut réapparaître à volonté.  Vraiment (ou hélas), le plus génial exemple de ce mélange excentrique et enlevé de notes dramatisant la partition « à la manière d'un tzigane et d'un franciscain », c'est vraiment et seulement pour moi la fresque magique de  cette Sonate en si, dont le motif s'enroule, gonfle, éclate en nous montrant ,d'orages en éclaircies, tous les climats des sentiments extrêmes-- sans compter ces aires de sable délicieusement suspendues dans des ciels d'outre-monde, qui sont un séjour éthéré des anges, d'où Liszt tire des soupirs, des  billets évanescents et des chapelets de notes saintes, des mots de rêverie immatérielle et aimante qu'aucune parole humaine n'exprimerait...

 

Il y a des êtres nés dans des lis ou des roses, dans des jardins exotiques, dans des palais luxueux et bien à l'aise entre des colonnes d'orangers, et d'autres qui se sont voués à la mélancolie, au tonnerre, aux tempêtes, de ces autres nés sous le plus gros bourdon de la plus haute cathédrale quand l'ouragan lui assène des bruits de montagnes qui s'effondrent; alors, je voudrais qu'on me pardonne si je dis moi aussi, avec toute l'humilité nécessaire, ce qui vous  a été adressé en d' autres temps par un immense poète: 

 

 

            « Liszt, je vous salue en l'immortalité ».

 

 

 

ERIC LEVERGEOIS

 

 

 

 

Lun 3 mai 2010 Aucun commentaire