le blog elevergois

Dans les années tardives de l'adolescence souffrante et littéraire (celle qui n'avait déjà plus cours à mon époque), je me mis à éviter les cours de chargés de cours   (ils s'en déchargeaient bien vite) et empruntai une sorte de mobylette rafistolée pour m'en aller  sillonner la Beauce. Sillonner la Beauce, me direz-vous, cela va de soi, mais c'est bien loin des préoccupations rurales, agronomiques ou celles plus mélancoliques des sectateurs de Millet que j'effectuais ces pélerinages. Il y avait, non loin de Chartres, de Brou, d'Esclimont et autres villages de poche que j'oublie, une sorte de ville-village dont l'entrée -- je parle de l'entrée à l'époque, encore une fois ("de l'époque" comme eût dit Odette) était annoncée par des champs et des haies: je le sais parce qu'y suis allé, perclus d'une timidité maladive et sans le sou, et que c'est au pied d'une de ces haies, à demi-protégé par les feuilles et l'autre "demi" (ou "demie"?)  mordu par des moustiques, que j' ai passé une nuit, celle qui précédait le jour du centième anniversaire de la naissance de Proust. Nous étions donc nécessairement en juillet 1971, je n'avais pas vingt ans, pas beaucoup de connaissances approfondies sur mon grand auteur, mais j'avais attrapé la maladie du liseur passionné  à qui tombe sur la tête l'oeuvre fatale vers dix-huit ans. Déjà Combray, si j'ose ainsi m'exprimer "perçait" sous le nom d'Illiers, comme on le voyait sur le panneau annonçant les deux noms du village, et je ne doute pas qu'avec son humour toujours lisible dans la matière même d'une phrase, comme le font les pianiste avec leur "rubato", le grand Marcel Proust aurait ironisé sur cette portion de territoire littéraire appliqué à la vie des jours et des faits vrais -- mais enfin puisqu'il faut se souvenir des sites glorieux, pourquoi ne pas entretenir la vision littéraire que chacun a, et la calquer sur la réalité -- (même si bien évidemment celle qui est vraie s'en défait, comme une vie racontée placée à côté d'une vie vécue)? Même si mes émotions ont un peu diminué depuis cette époque, je me souviens d'avoir visité la maison, le jardin, la chambre de l'auteur, embarrassé par les coins et aspérités pointues du réel au milieu de gens qui se plaignaient que les lieux fussent "si petits" et qu'ils se sentissent (je ne peux pas faire autrement!) si "à l'étroit" ici, bien plus que dans les pages de leur édition où la traversée de l'espace ou d'un simple chemin de terre à la nuit tombante, exagérant et approfondissant notre âme et l'infinisant, si l'on peut dire, donnait l'idée d'un tableau mental géant, et non celle de petites pièces beauceronnes. Il n'y eut, je crois, que mon amoureuse de cette époque-là, la première et l'Immortelle à qui l'on adresse trois fois par jour ses idées et son coeur par la poste, qui ait été dans la confidence de mes séchages de cours à répétition, et d'ailleurs je ne fis jamais partie d'aucune secte de proustiens ou de proustolâtres --d'ailleurs si un auteur enseigne à se défier de tout enseignement ("l'hérésie de l'enseignement" avait écrit Baudelaire), c'est bien celui-ci et je lui dois, même si je fus très injuste,  le dégoût des propos savants et hors de l'esprit artistique qui seul convient aux oeuvres de génie symphoniques et totalisantes. Par la suite, pour reprendre la phrase qui sert de titre à ce papier (disons cette page), bien des voyages et des découvertes furent filtrés, ou pour dire plus exactement, non sans humour, "infusés" dans la tasse de thé miraculeuse, le breuvage que les Tristan devenus amants de la littérature ont avalé d'un trait sans jamais douter qu'ils devaient à la langue, au grand style, à toutes ces beautés qu'un bel ouvrage littéraire fait ressortir et illumine, une sorte de sacrifice de toute une vie. La beauté d'une oeuvre est éternelle, et c'est le temps que nous traversons de notre vie parfois si monotone, qui coule sans retour: seules les marques de ce que nous avons voulu créer demeureront. Comme il n'existe pas (il faudrait peut-être l'inventer, d'ailleurs) d'université Marcel Proust, j'allai suivre des leçons d'art et j'eus la chance de rencontrer Henri Lemaître à L'Institut d'art -- il donnait alors un cours sur Degas, Danse, Dessin, de Paul Valéry, en deux parties, la seconde étant consacrée à l'introduction à la peinture hollandaise de Claudel. Le grand "héritage" proustien avait été, dans l'ordre des bibelots visibles et des séquences d'art facilement identifiables , le peintre Vermeer, dont la Dentellière ,qui n'était pas encore un roman exposait à la vue des assoiffés de surfaces diamentées, des doigts de porcelaine ou de verre de venise, des mains  "qui parlent comme des personnes", dans une atmosphère miraculeuse qui obsède -- c'était à mourir de joie. La préposée qui était à la caisse, du Louvre au pavillon de Flore, me disait: "il ne vous reste qu'un quart d'heure, nous allons fermer" et je lui répondais joyeusement que c'était pour un seul tableau, en l'occurrence, à cause des intermittences  d'ouverture des niches dites "cabinets" jamais ouvertes ou toujours à la fois "fermées et ouvertes" suivant un style alambiqué bien de chez nous, je me satisfaisais amplement d'une vue de maison avec une cour de Pieter de Hooch -- puis un jour je sautai de joie, de délire quasiment, et courus montrer à mon Immortelle Aimée, la page du texte de Claudel où il est question de la spire de la pelure de citron...! plus heureux qu'un roi, plus heureux que d'avoir découvert les Amériques. Et puis nous allâmes, cette étonnnante jeune femme passionnée d'art et moi, découvrir Florence, et notre vie sans doute subit constamment des changements de cap et des élans venus sans aucun doute de ce départ initiatique, formateur, celui qui vous donne une personnalité et surtout des ancêtres (pas nécessairement des modèles d'ailleurs). Nos intensités respectives nous éloignèrent, par la suite...--Je ne pense pas avoir lu l'oeuvre de Proust en entier, l'élan capital (capitalissime?) que j'avais rencontré pendant l'adolescence resta déterminant -- et seule la littérature italienne, car j'étais assez fou de l'univers spectral et de marbre poétique de Dante, fit exception aux "recommandations" de  l'université imaginaire que contenait cet immense suite de livres. J'allais oublier: nous vîmes le portrait du Doge Lorédan, à Londres, vers ces années-là; enfin, l'exactitude importe peu, car c'était la voie tracée qui comptait, même si cela ne suffit pas à faire de vous un expert ou une personne coupable d'un quelconque livre, ce qui de nos jours serait plutôt "suspect", vu les modes funestes qui  hantent les cervelles. Je pense avoir écrit sur des cahiers d'écolier quasiment un mètre cube de notes sur Proust, sur la peinture, la musique, écoutée parfois deux jours de suite à la grosse radio à lampes de l'époque, et en retournant quelques années plus tard à l'endroit où je les avais laissées, je vis qu'une bonne main avait empêché que je puisse m'attendrir: ils n'étaient plus là, et je ne les ai jamais revus.

elevergois -petit impromptu écrit en revenant de l'exposition consacrée aux peintres hollandais, en souvenir de ces années déterminantes à tous  égards -- avec un salut aux rives des lacs italiens qui toujours se promènent dans l'arrière salle de ma mémoire comme un diaporama d'images sacrées -- elevergois


Mer 3 mar 2010 Aucun commentaire