le blog elevergois
Un message portant la mention "no reply" -- en bon français: inutile de répondre -- est tombé du ciel que vous fréquentez, jusque dans ma boîte mail; message écrit
par vous qui êtes sans doute le seul être au monde encore capable de faire adorer Nerval, car on ne peut plus ou l'on n'ose plus l'appeler
familèrement Gérard après vous avoir lue. C'est avec un plaisir secret que l'on découvre quels liens vous avez tissés avec les mânes du voyageur pressé,
délicieux et doux, et j'avoue en être resté sans voix. Je m'empresse de vous dire que je n'appartiens pas aux légions de ces empires -- ont-ils disparu?--
linguistiques, structuraux ou officiellement critiques qui se mêlent à grands coups de concepts tranchants et de décrets d'oracles,
d'asséner au public avide de culture, des passeports et des sauf conduits ouvrant vers
des extases à quatre sous. Si, comme vous le dites, on ne peut aimer Nerval qu'en sentant cet auteur de l'affleurement, de l'évitement subtil et de certain fluide plus quintessencié qui s'intègre
si joliment au "timbre" de sa prose, qu'en l'aimant de pur amour et en sentant l'oeuvre couler dans ses veines, il convient de lire ce que vous dites du génial poète sous votre conduite, vous
"dont l'amour pour le romantisme n'est plus opérable depuis longtemps" -- formule en apparence distrayante, mais qui
proclame, on veut le croire, un engagement sacré et un sacrifice bien résolu. Car qui s'engage à "vivre", de nos jours, la poésie, au milieu de ces "mortels enivrés de moteurs", comme dit Pierre
Jouve? Peu de candidats héroïques, la plupart semblables à une nouvelle sorte d'hommes bleus en costume d'époque, Touaregs modernes sillonnant des déserts
humains d'ignorance, mais qui se fient encore, Dieu merci, à la voie qu'indique au ciel leurs étoiles. -- Puisque vous me demandez ce que je pense de
"votre" Nerval, je vous dois une confidence: quand le titre de l'ouvrage m'a sauté aux yeux dans la librairie La Procure, à Paris, je l'ai d'abord feuilleté,
mais je suis sorti de là très ému -- la disposition des mots dans le titre, la position séparée de l'adjectif dont je ne savais s'il agissait sur mes nerfs comme un souvenir du couperet final ou le surgissement inattendu d'une espérance, toute cette atmosphère inattendue d'angélus discontinue et brisée, bref je n'étais pas loin de porter le deuil encore une fois. Comme agité d'une tristesse heureuse retrouvée,
si cela a un sens. -- La première partie de votre livre ne me pose que peu de difficultés -- j'ai préparé, il y a longtemps ou pas, cela dépend des points de vue -- deux volumes de mille cinq
cent pages chacun sur Théo, pour la colection Bouquins, avant de me quereller avec un sinistre Cerbère bâlois fort connu, gardien officiel de la forteresse Baudelaire, qui n'est sans doute jamais mort de faim pour s'acheter une édition originale (dans les années 1990, j'ai vu et touché de mes propres
mains la plaquette Wagner et Tanhauser à Paris, bien trop chère; faute de mieux j'ai démandé de poser mes lèvres sur la
première page...) - bref tout échoua et je dois une volée de bois vert à cet insolent personnage. En pensée, car le dépit s'est transformé en dégoût. -- Revenons à ce que j'ai osé faire après être sorti de la librairie la Procure: je me jette sur un
article composé en décembre, je place votre nom comme un arc de triomphe au-dessus, je place tout cela dans les Abonnés
du Monde, et je reçois d'un autre arc, celui-là empoisonné, un commentaire de potache hirsute et mal léché qui
m'affecte beaucoup et me fait rompre avec le Monde -- donc je ne sais toujours pas avec qui "me battre en duel" aussi longtemps que j'ignore qui est
l'adversaire. l'article est toujours visible en tapant : elevergois.com puis nerval; la seconde intervention sous la
bande bleue a été lavée des insultes, mais la musique de cette ineptie est toujours bien visible ou audible. Que
doit-on faire si l'on est surpris par une belle gifle au moment le plus profond d'une prière à un immense génie comme votre Gérard? On part sur la pointe des pieds et poliment, en se disant que le temple est mal fréquenté. C'est ce que j'ait fait.
Croyez à tous mes sentiments respectueux et reconnaissants au docteur "amoris causa" que vous incarnez, avec cet incroyable panache romantique proclamé haut
et fort. (elevergois en réponse au mot de madame Bayle-- chroniques impubliables, tous droits réservés, y compris dans les environs des
bois entourant Chaâlis...)
Sam 6 jun 2009
1 commentaire
J'avais compris que vous ne faisiez pas partie des critiques patentés, et c'est très bien ainsi. Je suis d'accord pour partir avec élégance plutôt que se battre inutilement avec tel Cerbère (le droit de s'en aller, réclamé par Baudelaire, qui se serait moqué superbement des prétendus gardiens de son œuvre). Quant à Gérard, il continue de me hanter : je vous renvoie, si vous le voulez, à une Nuit à Vienne évoquée dans Europe en mars dernier, extrait d'un livre en cours, ou à un autre essai publié chez Champ Vallon, mais peut-être plus intimement, à un récit édité au même lieu, tressant des images de deuil et les fleurs aimées que sont les roses, rouges, forcément, inventant un dialogue avec le poète (le site de l'éditeur en donne un aperçu). Je vous aurais bien offert ces Rouges Roses, d'ailleurs, but... no reply !
Quoi qu'il en soit, au plaisir de vous lire dans cet espace de nulle part, entre deux mondes, fantomatique mais vivant. CB.