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Dimanche 19 septembre 2010 7 19 /09 /Sep /2010 09:50

Il me faut une soupente et un ciel s'ouvrant derrière la fenêtre, avec aussi un peu de soleil froid ou doux, mais tout de même de la clarté, un peu de cet infini qui est la richesse des pauvres. Avec cela, le retour indispensable du matin ; un matin musical qui parle, avec une voix universelle de ce qui arriva la nuit passée. Notre monde savant s'irritera de ce que je n'exige pas le récit détaillé et le tapage des heures noires avec la science des psychologues, minutiologues, et autres esprits portant couronne. Les nuits sont un autre monde : n'y touchez pas avec vos lasers et vos loupes de savants qui ne voient dans leur poussière que des atomes, des particules baptisées de noms d'explorateurs toujours plus savants et méticuleux, qui avec leurs lunettes d'astronomes prises par l'autre bout, transforment la vie et les hommes en gaz. A ce compte-là, tout n'est que désenchantement programmé et fastidieux. Laissez venir à moi les petits instants. Laissez-moi, dans la soupente évoquée ci-dessus, les jouissances de la contemplation et d'un intime contact avec une autre histoire du monde, et faites mes adieux à cette pluie torrentielle de la connaissance qui tue toute magie. J'apprécie, comme vous tous, la distillation de tout le réel en formules mathématiques, mais j'aime aussi les sciences des sources et des foyers intérieurs où toute chose se construit d'abord dans le mystère de son éclosion profonde, la plus inépuisable de toutes. Derrière la fenêtre, le matin vient d'ouvrir un ciel pur et radieux, un ciel d'où naissent les plantes, les sources, les roches, et il a commencé par un soleil rouge au-dessus de l'horizon, rouge comme une flamme d'un bon feu qui réchauffe. Il est resté très longtemps dans la brume qui le précède, comme dans une longue hésitation à faire renaître les êtres qui nous entourent. Il a préparé longuement le réveil de la vie en assemblant des formules qui lui permettent de mettre sur pied et de l'organiser, le génie de l'amour, la majesté des sons qui nous accompagnent, la continuité des ondes de la pensée qui nous dictaient, hier encore, les chemins à suivre pour sentir ce qui se passe vraiment des ténèbres désespérées et veules de toutes nos réalités . Celles qui ne parlent plus, sinon par l'arrangement expérimental de suites de mots qui divergent habilement de la poésie et qui sont sans influence sur elle et sur les vraies voix du monde. Dans la nuit d'hier à aujourd'hui, je trouve au fil d'une lecture dans ma soupente, entre deux misères et deux repas manqués qui ouvrent l'appétit vers d'autres sciences, un passage d'André Breton – qui est peut-être l'entrée qui conduit par son soupirail à cette journée dont la fraîcheur violette et les yeux sont déjà d'automne : « Toutes ces stries qui s'organisent, toute cette distribution des couches géologiques par plateaux ondulés et par gradins interrompus, ces affaissements brusques, ces redressements parfois contre toute attente, ces zones du rose au pourpre en équilibrant d'autres du pervenche à l'outremer à la faveur de plages transverses tour à tour nocturnes et embrasées figurent on ne peut mieux la structure de l'édifice culturel humain dans l'étroite intrication de ses parties composantes, défiant toute velléité de soustraction de l'un d'elles. » Voilà qui justifie qu'on se retrouve dans ce bûcher froid qu'on nous fait passer pour de l'éblouissement, et qu'on attende ardemment à l'inverse, de ce matin qui commence les secrets de la lumière.

 

eric levergeois - elevergois -

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Samedi 25 avril 2009 6 25 /04 /Avr /2009 14:43


Mon villag
e domine un lac sublime qui est pour moi comme le miroir tremblant de mille reflets où les états de mon âme se déposent sans cesser. Comme tout homme accordé à un paysage, j'admire les montagnes qui le bordent et montent vers le ciel, montagnes d'un vert de feuilles sauvages, et à leur pied, toute cette eau jamais tranquille et qui bouge et rêve  comme un second ciel. Que de drames invisibles et inaperçus se sont déroulés dans mes longues et vagabondes rêveries! Ne me demandez pas ce que j'ai aimé en cette vie: j'ai aimé un lac immense, "cette petite mer" comme m'a dit un jour un grand ami venu de Rome, un grand lettré avec qui nous avons continué ici nos causeries littéraires infinies. Les heures, ici, sont visibles comme autant de nuances argentées d'un même tissu que le vent froisse à son gré, et souvent, plutôt que de regarder l'heure à sa montre, le passager des eaux mélancoliques jette un coup d'oeil vers les rives et devine sans jamais se tromper qu'il est au coeur d'un matin éclatant de soleil, ou que déjà  les vents inversés ont déposé sur les vagues l'impression douce, presque douloureuse, que la journée a pris son cap vers le soir violet annonçant  la nuit. L'ouvrier qui travaille sur un toit, bien souvent, ne désigne les points de l'horizon qu'en disant à la manière des navigateurs (j'ai entendu cela tant de fois!) "ne pose pas ta planche comme ça, tourne-la plutôt vers les îles, vers Stresa" ce qui veut dire au sud, ou bien encore "vers les châteaux de Cannero", ce qui veut dire assurément vers le nord, puisque ces ruines médiévales d'un genre écossais ont gravé un profil de chateau-fort hanté posé sur l'eau, qu'on apercoit en allant vers les hautes montagnes de la Suisse. Comme les vallées qui, débordant de l'eau furieuse des orages tonnant de cime en cime, apportent et poussent branches et cailloux et tout le reste vers les eaux profondes, toutes les pensées calmes, toutes les songeries nées d'une lecture, toutes les tristesses dont la vie s'accroît, courent elles aussi vers le grand miroir du lac pour enrichir la surface
mobile des eaux qui accueille toute plainte et toute prière. Il est bon de savoir, lorsqu'on a oublié au fil d'une journée agitée, ce qui se passait de plus profond de soi, que comme sur une toile à lire en y retrouvant les traces du pinceau, le lac merveilleux comme ceux des contes de fées a conservé dans sa mémoire liquide des pensées qu'on viendra cueillir le soir,  sur le môle battu par la courte vague, ou en descendant marcher sur les galets durs des rives. Nous habitons sur le versant que le soleil quitte en premier, nous laissant à chaque fin d'après-midi avec nos désirs de voyage, nos murmures  de galets mouillés, et même nos amours passées toujours vivantes, dans un air de soie parfumé d'une odeur de forêt profonde où le passé nous ramène à lui, comme les promeneurs des régions dantesques élevées redécouvrant des paradis. L'atmosphère a pris la couleur des hortensias violets, quelque chose dans notre coeur soudain se fane comme la fleur qui se crispe sous la pointe du soir: le souvenir de mille journées semblables à celle-ci qui est d'une beauté irréelle, vient de reparaître. Car ce grand lac, est encore vivant de tout ce que j'y ai vécu et senti, attentif aux accords qui s'égrènent au fil des jours d'automne, toujours aussi vivant du souvenir de ceux que j'ai connus et aimés ici et qui pour toujours y voguent, fantômes  des bonheurs légers ou graves. Alors, avant d'aller plus loin, il m'a semblé bon de mettre sur le portail de cette petite suite de pages le nom du village que je tiens de la branche maternelle de la famille.Ce village s'appelle......., (absolument!) et vous, terres, collines, sources, lieux et gens aimés de ce village qui fait corps avec mon âme, je vous salue!

(eric levergeois -- chroniques impubliables, tous droits réservés à Paris, en Suisse, et bien sûr sur les rives des lacs de Côme et les rives du Piémont.)
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Jeudi 29 novembre 2007 4 29 /11 /Nov /2007 08:14
                                                                      LA PLACE DU CHEF



L’autre matin, sans doute à cause du froid, je me suis glissé jusqu’à la place laissée vide par ma femme, qui m’ a semblé un endroit du lit laissé douillet et tiède comme le recoin secret d’un nid. Et puis, petit à petit, une sensation d’étrange bien-être m’a gagné, une sensation mêlée d’une forme de supériorité, de satisfaction, bref l’idée que j’étais, comme dans les automobiles, à la place du chauffeur – c’est à dire de celui qui conduit – s’est emparée de moi. C’était clair : d’ici, le point de vue était meilleur, panoramique, et d’invisibles leviers de commandement attendaient que je dirige toute la maisonnée. Au bout d’une demi-heure, plus aucun doute : la place du capitaine était bien celle-là, et par un mouvement bien innocent à la recherche de la douceur câline d’un îlot béni et doux comme un tapis de pétales de roses, je me suis retrouvé dans le poste de pilotage du véhicule familial. Tous les cadrans étaient allumés devant moi, si j’ose dire. Certes, j’ai senti que je n’étais pas à la bonne place, pas à la place de l’homme moderne qui doit jouer son rôle de brute et de barbare en sourdine, et compenser des siècles d’esclavage intense – oui, c’est vrai, quand je pense à ma propre mère, ça n’a pas dû être drôle – et se cantonner le plus possible dans la repentance et le mea culpa ad vitam eternam. Mais, curieux de nature, j’ai persévéré pour observer les détails du panorama de responsabilités que j’avais sous les yeux.

D’abord, une pendule, une sorte d’horloge chronométrant toutes les activités de la semaine et même du mois (peut-être de l’année ?) faisait son tic-tac discret autour de ma tête. C’est vrai, les femmes assument dans le temps; pas un temps vague et diffluent comme celui des hommes, eux qui disent : « oui, j’y vais » et attendent un siècle avant d’agir sous mille prétextes existentiels, nerveux, poétiques, littéraires, comparatistes ou autres, non, le temps à utiliser comme énergie et sur le champ. Ah ! quel point de vue ! quelle merveille ! D’ici, je voyais déjà les vacances de 2010, la réussite au bac de notre fille qui a 15 ans, (donc dans trois ans) et même le changement de la voiture qui est prévu un peu plus tard. Franchement, je ne voudrais pas insister, mais quelle position enviable, tout de même ! En concentrant mon regard, j’ai même pu apercevoir la fin de l’emprunt de la maison : moi qui pensais que c’était vers 2012, je m’étais trompé d’une année. Et puis sont arrivés les comptes en banque : nets, en gros chiffres, au centime près, avec bien sûr toutes mes dépenses de cravates oubliées et mes frais d’élégance dont j’oublie les sommes modestes mais qui, de semaine en semaine, finissent par faire un chiffre à plusieurs zéros. En parlant de zéro, j’ai vu le zéro en maths de notre fils – c’ est bien étrange, parce que moi, je l’avais déjà passé par profits et pertes – mais non, ici il était visible, grand, énorme, aussi grand que la grande roue de la Concorde. « Ca c’est excellent, me suis-je dit , il faudra qu’on en reparle parce qu’en ce moment notre petit Emmanuel est sur la mauvaise pente. Et moi qui lui ai fait un cadeau hier soir pour le consoler ! » Il va falloir corriger cela : un peu de rigueur tout de même, il y a vraiment trop de laisser aller paternel dans cette famille. Je survolais des espaces construits et organisés comme dans les jeux video où on organise des cités découpées au carré bloc par bloc, au-dessus desquels brillaient des enseignes : banque, impôts, traites, aides au WWF, aux ONG que nous soutenons, et il y avait aussi des lumières au rouge qui clignotaient. Malgré la pénombre, je me suis concentré : ce mois-ci, il y a quatre dîners, et deux réceptions à l’extérieur, dont une…ha, mais oui ! les du Rang ont déménagé pour s’installer dans le Périgord, ça je l’avais oublié, donc, il y a un voyage. Complètement oublié : j’ai tendu la main vers un stylo et une feuille de papier (sans doute à l’intérieur d’un volume de Balzac ou de Flaubert) et j’ai griffonné en hâte : du Rang – Périgord. Quelle chance, pour une fois, si j’étais resté à ma place j’aurais été pris de court comme d’habitude. Et j’aurais accueilli le sempiternel : « tu sais que demain nous ne sommes pas à Périgeux ? » en ouvrant des yeux grands comme des soucoupes : « Pardon, pas à paris ? » « mais bien sûr mon chéri, puisque tu le sais depuis un mois !… » Ca c’est vrai, je le sais depuis un mois. Je ne serais même pas opposé à ce qu’on me le redise quelques jours avant, histoire de me préparer, mais bon, ici, je suis à la place du boss, et de la mienne on voit moins bien, c’est évident. Et quoi d’autre peut-on vérifier de cette place étonnante ? Les notes de toutes courses au supermarché, les réunions de parents d’élèves, les vêtements à aller chercher au pressing, ma réunion de travail en milieu de mois – ça je le savais, quand même, merci ! – mais quelle forêt amazonienne de responsabilités, de rendez-vous, de tactiques, de stratégies, de rencontres avec le dentiste, le psy, le podologue, l’ostéopathe, l’homéopathe…Nom d’une pipe, ça ne doit pas être facile d’occuper cette place-là , me suis-je dit avec une légère angoisse qui commençait à me monter dans le bout des doigts. Voyons ce qui se passe au chapitre des vacances : Chloé va à son stage d’anglais en Irlande, et Manu à son stage de voile en Bretagne et …qui ? quoi… moi ? ah, oui, c’est moi, pas de doute possible, c’est moi qui vais réparer le toit de la grange. Ciel, quelle surprise désagréable ! Mais pourquoi est-ce souligné de deux traits ? Ah, oui : il est vrai que j’étais opposé à ce stage de voile, parce notre Manu, je le trouve encore un peu trop jeune pour ça, mais bon, laissons faire ceux qui commandent, ils doivent avoir un instinct infaillible pour ça. Au total, au bout d’une petite heure dans ce poste réputé « douillet », j’ai commencé à avoir mal à la tête et à crouler sous des tonnes de responsabilités. Une sorte de plan quinquennal si vous voulez. Sans une erreur, tout est prévu, y compris l’imprévisible.

Les réunions de famille étaient au rouge aussi, d’autant qu’on pouvait voir distinctement que la visite chez les beaux-parents tombaient au beau milieu des quinze seuls jours de vacances du début d’année. Là, apparemment, il n’y avait pas de solution prévue…donc, ce devait être parce que les parents l’emportaient de toute façon. Finalement, j’étais orienté vers une info ultra confidentielle classée « secret défense familiale ». celle-là, elle me pique u vif et je ne risque pas de l’oublier ! Mais la nervosité a monté jusque dans mes épaules en électrisant entièrement l’avant-bras gauche : ce n’est pas une sinécure que d’être à cette place là, je vous jure. Voyons encore si Marie-Adelaïde m’a pardonné la réparation tardive du lave-vaisselle : non, ce n’est pas marqué et ça ne clignote pas…bizarre, bizarre. Ca, ça signifie qu’au premier verre banal mal lavé par moi et qui ne reluit pas comme du cristal, il va y avoir une explication houleuse. C’est bon à savoir, il me reste quelques cours du soir de mise à niveau du rangement domestique au CNAM, et j’ai tout intérêt à ne pas les rater. On ne sait jamais. Encore un petit coup d’œil sur les dettes en cours, mais là, le dossier est bouclé à triple tour : on ne voit que les miennes, et rien d’autre. Dans les plannings, finalement, c’est tous ces espaces laissés en blanc qui font flipper. Est-ce que je ne ressens pas comme un curieux mal de tête à présent ? Si, et quand ça commence à monter derrière la nuque, ça me fait très mal. Je ne sais pluss où sont les aspirines actuellement, alors je regarde une dernière fois de cette place responsable : « dans le dernier tiroir de la commode de grand-mère en haut à gauche ». Là, je demande respectueusement pardon mais est-ce « ma » grand-mère, où « ta » grand-mère, car il y a deux commodes. Pas commode, tout ça, mais enfin puisqu’il n’y en a que deux, ce sera facile.

J’allais me déplacer tranquillement pour regagner mon coin paradisiaque où règne une paix nonchalante, quand tout à coup mes narines sont attirées par une immense odeur de brûlé. Je me précipite dans la cuisine : hélas, catastrophe, le délicieux bouillon déjà préparé pour demain soir vient de faire brûler la cuisinière. J’éteins, je contiens tant bien que mal les ravages, j’essuie, je nettoie, je frotte, et en une demi-heure il n’y a plus aucune trace de rien du tout. La paix du manége – pardon, du ménage – et sauvée. Il fait encore un peu nuit, et comme il reste encore dix minutes avant la sonnerie de mon réveil, je me verse un peu de café et je retourne paresser au lit. A quelle place ? Mais la mienne, bien entendu ! je laisse celle du pilote bien lisse et défroissée, et je contourne le doux territoire du sommeil pour aller vers mon coin : plein de livres, de revues, de notes de travail, de « choses qui ne se font pas dans une chambre » et que tel le rebelle, le Spartacus domestique, je reviens occuper avec un brin d’amertume. Il se trouve que l’autre soir, un amie spirituelle a lancé en plein dîner à l’une de ses amies : « les hommes ? pour moi, ils servent à conduire la voiture et à porter les paquets trop lourds pour nous. Pour le reste, maintenant, tu sais… » Moi aussi, je sais : j’ouvre mon volume de Baudelaire et je commence très lentement à faire monter les idées qui me serviront pour mon cours de ce matin. Je m’y perds comme un nageur s’abandonne à la houle et se laisse transporter au large, tel le rêveur impénitent – ou pénitent, ce matin ? – que je suis. Inutile, vaincu, presque décoratif à force d’erreurs masculines accumulées depuis des siècles. A cette place-ci, en tout cas, à force de lire, une vague somnolence me gagne : allez, il va bientôt être sept heures et demie, accordons-nous encore un moment d’insouciance oisive et irresponsable, et avant de clore la paupière gauche, je lorgne une dernière fois vers le poste de commandement où le chef de famille a passé sa nuit de DRH familiale. Pas facile, comme boulot ; on pourrait peut-être partager, non ?(e.levergeois – chroniques impubliables- droits déposés – 2007)
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Dimanche 25 novembre 2007 7 25 /11 /Nov /2007 08:36
                         



                                    REPASSE TON BAC D’ABORD !


Sachez, passants qui  vous  moquez  de la  vénérable  institution  qu’est l’Education Nationale, que même  si quelques éducateurs héroïques y meurent quelquefois en combat au corps à corps au détour d’une explication de Stendhal, que les hautes sphères de ladite institution ne plaisantent pas. Surtout au moment du bac et du choix des sujets. Et comme je possède, par alliance interposée, une kyrielle de neveux et de nièces qui – comme tous les autres enfants de leur âge -- traversent comme un courant d’air la littérature, les arts, les langues sans en retenir un iota, fatalement,  des murmures de couloir pleins de honte finissent par bruire au loin, avec les premiers lilas, les jonquilles et les roses, de galères annoncées et de catastrophes à prévoir. Et qui n’a pas son bac de nos jours, vu les éditoriaux assassins de certains quotidiens (mensongers, bien sûr !) ne mérite même pas de l’avoir même gratis. A date fixe, donc, un « j’vais rien savoir, au secours ! » choral s’élève de la bouche en cœur de l’ignorance adolescente et absolue en signe de désespoir : aussi, à l’approche de l’été, Marie-Adelaïde et moi sommes-nous de « corvée de bac ». Et indisponibles sur notre portable, notre minitel, note internet, notre i-pod, notre blue-tooth, bref, tout l’attirail communicatif sophistiqué qui ne sert à rien de rien. Nous mettons notre habit de French Doctors des provinces françaises éloignées de tout – mes beaux-frères sont tous plus ou moins châtelains, ils ont des fermes ou des hameaux forteresses à rebâtir et jamais  finis… – et le casque sur la tête (pour les travaux, bien sûr ), nous allons  évangéliser et faire de l’exégèse de terminale au milieu des lapins et des animaux de basse-cour, des lamas andins ou des chèvres algonquines --  mes belles sœurs sont toutes dans un trip du style « protégeons l’ours Truc-Chose à tout prix », avec un zest de poterie locale, de médiation zen au grand air, et de collections d’animaux à sauver de la sauvagerie humaine, qui ne supportent de toute façon pas le climat et meurent  « entre de bonnes mains, quand même ! » dans leur cage à bobos du Périgord. C’est ainsi que l’on part. Notre guimbarde est pleine d’anti-sèches sur les sièges, nous avons tout révisé, et le coffre est plein de livres qui « résument » (nous avons tous connu ça) les œuvres au programme. Car, parfois, les heureuses provinces ne reçoivent pas même pas le Figaro frais du jour, alors pensez donc ! un résumé de Giono ou une paraphrase de Benjamin Britten en 50 pages, si vous le demandez au libraire du coin, vous n’avez pas fini de chercher le livre pour le bac 2004 que le  bac 2005 sera déjà là. Bien plus facile, of course, de demander aux oncles et tantes « réputés érudits » et plutôt pédagogues de débarquer en trombe pour une opération « restore hope » N° 2 dans les déserts intellectuels. On les comprend. Et, à la surprise du lecteur-lectrice (c’est comme ça qu’on dit maintenant)  qui découvrira ces lignes , on les approuve mille fois. Parce qu’il faut dire que certains millésimes bacheliers sont succulents.

L’année 2004, par exemple, a été absolument délicieuse : j’en rêve encore, elle m’a laissé un souvenir impérissable côté musique, notamment à cause de la Page Spéciale consacrée par France Musiques (grâce à Anne-Charlotte Raimond, une fée !) qui avait tout mâché le boulot avec des liens, des sites, et en bonus une émission téléchargeable qui reste un modèle du genre. C’était tout simplement merveilleux. Quel bonheur que des adultes fins et soigneux utilisent l’internet pour fournir de telles richesses pendant que les destinataires se repassent en boucle des videos de You Tube. Imaginer que ce monde où sévit la chasse et les guerres puisse leur procurer un accès électronique au savoir les dépasse. Mais pas nous. Je me souviens : il y avait cette année-là les « Nuits d’été » de Berlioz, sur des poèmes de Gautier (Théophile) et un Cantus à la mémoire de  Benjamin Britten et une explication sur les « tombeaux musicaux » de la Renaissance fourmillante de détails, avec de délicates explications raffinées qui m’ont mis au bord du syndrome de Stendhal : un Vrai Rêve ! Côté littérature, pas mal non plus, c’était ce diable d’homme que fut l’immense Jean Giono. A la quatrième ou cinquième page du bouquin au programme, je découvris avec exaltation et tout exultant de joie, la fameuse page sur L’ARBRE. Ce fameux hêtre qui monte , explose, fourmille, éclate, réverbère toute une joie du monde en délire. Je l’avais entendu lire sur France Culture mais personne ne n’avait donné la référence. Quel bonheur ! Quelles rasades de désertiques scènes paysannes,  que de landes cruelles de Giono homérique aux silex brisés par le froid, et de lavandin étranglé par la main maigre et cruelle de l’hiver ! et la neige, la neige ! et le bonhomme Giono, comme il venait de loin, avec son Odyssée, son « Homme qui plantait des arbres » !Premier résultat des révisions : c’est cet été-là que j’ai décidé de devenir écolo…Ecolo littéraire, naturellement, tendance Faulkner dans certaines pages d’Absalom, tendance Thoreau, dans Walden, avec cette prose qui roule feuilles et ruisseaux, attrape au passage galets et coulis de vent fureteurs, bref toute la joie. Et puis, chacun le sait, le lecteur éduqué traverse le texte par habitude, le moud, le laboure,  l’égraine entre ses doigts et le tient longtemps au chaud au creux de sa main, palpitant comme un être d’une espèce nouvelle, primordiale, presque biblique.  Et dire que le Purgateur Suprème de l’après-guerre (Sol-Partre, pour les lecteurs de Boris Vian) avait réussi à le coller en taule pour propagande « tendantiellement vichyssoise », quand on y songe, ça laisse rêveur. Le matin, entre les œufs frais et le Figaro de la veille, je partais mentalement battre la campagne à la suite de Giono, mon bol de café bio-équitable tiédissant doucement entre mes doigts fébriles. Je touchais de mes phalanges tremblantes de lecteur ébloui, l’un des plus grands bonheurs de liseur, tandis que ma nièce Rose peinait sur le sujet donné la veille au soir au coin de la chaudière à bois : « page tant à tant, relève comment l’auteur te fait ressentir la vie de la nature, relève les verbes sur le vent, l’eau, l’air, et tout ce qui anime le pays d’alentour comme un être vivant et un personnage ». Bien sûr, je ne vous dis pas que Jean Giono est l’écrivain absolu de l’avant-guerre, mais quelles claques sévères à la pollution, quel éloge à la pureté  des rivières, quel flux de terres soulevées de joie et de misères austères dans un pays qu’il s’était créé à lui tout seul, quel barde inégalé des arbres et des fluides mystérieux qui irriguent la terre que le pétrole d’aujourd’hui et autres chimies tuent à petit feu ! J’ai tout lu. Cet homme avait la vie de la planète chevillée au corps. Evidemment banni de tous les programmes au début des années Soixante-Dix, je l’avais raté à l’école, et c’est ainsi que j’ai pensé : si Rose a le bac, moi qui penche plutôt depuis l’âge de déraison vers Dante et Shakespeare, que m’arrivera-t-il si ce fameux bac est obtenu du premier coup en juin ? Il me faudra repartir, loin des lamas, des œufs du jour, sans interlocuteur gionisant, vers mes chères études de langue italienne et d’anglais, sans pouvoir revisiter ma jeunesse amputée d’un Giono découvert à l’âge idéal de l’éblouissement. Que faire ? Inventer le bac à point comme le permis du même nom, que l’on repasserait vers la quarantaine pour cause d’inculture de l’âge mûr ? Difficile à mettre en place. Surtout que les parents attendent la fameuse « collante » le couteau entre les dents, et que si leur rejeton ne l’a pas, ce fameux bac, les enseignants risquent un blâme et un mauvais coup . « Repasse ton bac l’année prochaine ! chère Rose, rate-le, afin que nous ayons un auteur aussi beau et aussi oublié l’an prochain !» pensais-je chaque nuit. Qui sait quelles beauté l’Education Nationale nous prépare pour l’an prochain ! Pour la musique, le bac 2004 m’a offert sur un plateau, Arvo Pärt, Benjamin Britten – je suis allé jusqu’à écouter les Quatre interludes marins – quelle merveille, quelle joie, quels cieux ouverts ! Et quelle extase d’écouter les commentaires de la grandiose Anne-Charlotte Raimond  sur France Musiques, dont Rose et tous les autres ont bien sûr ignoré les conseils et les recommandations. Belle cuvée 2004 pour les oncles et tantes « réviseurs de bac » : ni Giono ni Arvo Pärt ne quitteront désormais mon panthéon le plus secret. Il n’y a plus de doute, le bac enrichit énormément les adultes qui  aiment les lettres. Evidemment –  (hélas ?) – Rose a obtenu son bac, a fugué avec un gourou de l’âge de son père qui fait de l’élevage de lamas dans les Ardennes, en a eu un fils nommé Guarnerius ; elle se drogue modérément, souhaite fonder un centre de thérapie à base de flûte des Andes, bref, elle est devenue une jeune adulte de son époque. Il me reste à présent deux neveux et nièces et après ce sera tout. Je me régale à l’avance d’avoir à faire « réviser » et approfondir ce grand poète et esthète (cuvée 2007) qu’est ou qu’a été Yves Bonnefoy. Quelle chance, encore une fois, d’avoir à potasser un tel programme ! Mais après ? on verra bien : la preuve est faite que le bac est vraiment très soigneusement pensé par des Inspecteurs d’académie (ou d’autres) qu’ils  n’oublient pas les adultes en mal de « relectures » qui révisent à la place des jeunes écervelés, si semblables à ce que nous fûmes. Au fond c’est tout ce qui compte, après tout. (copyright e. levergeois – droits déposés).




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Mercredi 7 novembre 2007 3 07 /11 /Nov /2007 16:26
      (LETTRE OUVERTE A ALAIN REMOND   ---   AUX BOINS SOINS DE MARIANNE)



Cher Alain Rémond,

Vous n’imaginez pas – mais pas du tout, d’autant plus que ma lettre sera au bas d’une pile de cinq cents autres du même style – la félicité surnaturelle où votre avant-avant-avant-dernier article sur les niveaux de langue et le point de vue de l’auteur, etc. a plongé les mauvais génies de mon espèce qui ont dû souffrir et  languir d’impatience sous la férule du tout-linguistique durant leurs études. Cette maladie parente de la psittacose et du kouachnorkor commença à sévir, je crois, vers le premier tiers des années Soixante-Dix. Tous les chargés de cours étaient atteints de cette douloureuse pandémie, et, même s’ils n’en mouraient pas tous, comme dit le bon La Fontaine, ils la transmettaient entre eux, et la transmettaient à d’autres. Soutenue par la psychanalyse, qu’on avait vue venir de loin (mais jamais je n’ai entendu parler de Bachelard avant la fin de mes études, c’est curieux, maintenant que j’y pense…), appuyée par la vague structuraliste et confortée par le délit de conformisme bourgeois honteux de « trouver beau » un texte littéraire, les adolescents que nous étions passaient directement de la Terminale au Terminus Structuralo-Lingustique, pour apprendre les arcanes fantasmées de la « déconstruction » des œuvres et la « reconstruction » du sens des dites œuvres. Pour ça on ne nous donnait pas de critères, mais des « outils », équivalents délicieux et métaphoriques des pinces, tournevis, perceuses, et surtout marteaux pour taper sur une œuvre, passez-moi l’expression, jusqu’à ce qu’elle en crève. Que de vénérables ouvrages n’avons-nous pas « déconstruits » et « reconstruits » à l’époque !  c’était le plein emploi dans ce secteur, et quand le bâtiment va... Bref, gonflés d’orgueil autant que des Le Corbusier, nos respectables chefs de chantiers nous regardaient souligner des pages et des pages avec des crayons bille de diverses  couleurs en fonction des racines des verbes « pouvant permuter » avec d’autres verbes, ce qui expliquait   mieux que tout pourquoi la Tristesse d’Olympio ou Hamlet sont intéressants et sans âme.

Je ne dis pas œuvres « géniales », car ce mot était absolument exclu des débats. Armés d’axes, de toutes sortes de petits concepts « opératoires », et autres piolets pour comprendre qu’une œuvre littéraire est une série – je simplifie – d’opérations et de manipulations de ce qui n’est rien d’autre qu’un vulgaire « corpus » et un agrégat de signes qui pourrait absolument être autre chose, vu que linguistiquement parlant, c’est un pur effet du hasard des listes de lexèmes et autres babioles si Dante est Dante et John Donne est John Donne. Un point c’est tout. Hélas pour moi, un livre immense prêté par hasard par un de mes amis, vers  l’âge de 17 ans, m’avait révélé le paradis, et toute mon âme avait tremblé sur les deux rives de mes océans intérieurs : en un mot, les grandes œuvres littéraires m’émerveillaient. On allait nous bluffer de la même façon en troisième année, lorsque qu’un soir, à la télévision en noir et blanc, un jeune chanteur qui avait fait une célèbre chanson sur les tickets de métro parla d’un certain Ezra Pound (à l’époque, comparativement, la télé c’était très intello faut pas croire…). J’achetai l’œuvre citée dudit Ezra Pound dans un supermarché, (les supermarchés, très intello aussi à l’époque) où elle trônait sur un tourniquet en fer genre présentoir de cartes postales, et après cela,  je compris que l’imposture dont on nous gavait était bien exagérément tarabiscotée par rapport au véritable intérêt de la linguistique. Comme on ne cache rien  aux ados en matière de génie pas plus que sur la manière de faire des enfants, j’avais ma petite idée et j’entrepris un jour de clouer au mur un de mes assistants en lui demandant hypocritement et à brûle pourpoint le sens véritable d’une des Illuminations d’Arthur Rimbaud.  Point de réponse. Furieux, je me levai – j’avais soigneusement préparé mon coup – distribuai des photocopies, et entamai devant mes camarades éberlués un immense discours sur le vers romantiques et l’évolution de la poésie au XIX ème siècle jusqu’à Rimbaud. Il y avait certes des erreurs, mais je fus suffisamment bon, ce jour-là, pour décrocher le privilège de me faire saquer tout le restant de l’année par mon mentor attitré qui me donna les pires notes jusqu’ à la fin du semestre. En me penchant avec un sourire amer et doux vers ces années pas si lointaines, je remercie la faculté de m’avoir montré ce qu’elle allait devenir, une maison de correction pour amateurs d’art, et une machine à poser sur tous les textes une « grille » - la même  grille derrière laquelle vous vous êtes retrouvé, vous et votre texte donné à commenter en terre espagnole, avec des « consignes » de travail développées par vous d’une manière tellement désopilante que je n’ai pas m’empêcher d’en rire, puis d’en profiter pour vous écrire ce billet d’humeur primesautier. Au bout du compte, je crois pouvoir assurer que les années passant, au nom de la  liberté de dire pis que pendre des grands auteurs – bien inférieurs comme chacun sait à la littérature hopi et aux langues amérindiennes parlées jadis par les Comanches et les Sioux qui EUX sont authentiques, EUX, savent « être au monde », ne subissent pas l’agression des langues de culture d’ « oppression »  et de « colonisation » que sont l’anglais de Shakespeare, l’italien de Dante, le français de Hugo, etc – la mode a évolué.

 C’est si vrai que, il n’y a pas si longtemps que cela, une étudiante mexicaine venue assister à l’un de mes cours, m’a descendu mon Shakespeare et mon Corneille, au nom des valeurs « radicalement pures » de la langue complexe (et sans aucun doute pleine d’intérêt) qu’on parle dans son lointain microcosme surnaturel qui explique tout, et renvoie – mais alors là, plus loin que la lune et les étoiles, Racine et La Fontaine directement au panier des ultimes galaxies de l’Histoire ! J’en suis resté éberlué et sur les fesses tellement c’était militant et absolutiste, ce discours de ma mexicaine en pleine révolte ! Si, si,  les habitants de ce coin du Mexique, de la même façon que toute la musique est dans Bach pour certains, ont tout expliqué, et bien mieux que mes oripeaux de littérature « colonialiste », mes Corneille et autres Racine « racistes » « dominateurs » et carrément responsables de tous les maux . Il y a eu un silence gêné. Et très politiquement correct. Je me suis tu, respectueux de la belle langue dialectale de ce coin miraculeux qui explique que tout est dans tout, et dont l’essence éthique est « bien supérieure » à toute la culture occidentale « qui nous a fait tant de mal ». Le silence s’est fait aussi épais que les brumes de Londres.

Je ne savais pas comment continuer, surtout sans froisser la culture mystérieuse et universelle de ce coin du Mexique inconnu de moi, et d’ailleurs de tout le monde dans la salle. Puis, un étudiant venu d’Allemagne s’est permis une parabole hilarante, digne d’un scène de Groucho Marx et qui a remis les pendules à l’heure. « Vous savez, monsieur, c’est comme ces gens qui font des performances musicales, vous savez, à Berlin j’en ai vu beaucoup, ils vont chercher dans une montagne, naturellement sacrée (c’est lui qui a dit cette vacherie,  pas moi)  et alors, ils regardent longuement les deux pierres avec un air profond, ils les lèvent en l’air, et pam ! ils tapent l’une sur l’autre --  un silence, puis mon étudiant, sûr de son effet a poursuivi avec un faux air sérieux – « et donc, après ça, la personne qui tapé les pierres dit : « ça, (le bruit des pierres l’une sur l’autre, vous y êtes ?), et bien ça, juste « pam !», c’est plus grand que tout Mozart  ! » Tout le monde a hurlé de rire. Et puis je me suis dit que la mode, ce n’était plus le tout structural linguistique, mais la défense des minorités saignées à blanc par  le capitalisme et  les grands auteurs, la valorisation des langues minoritaires et la défense de la nature, la démonstration de la nullité des cultures moribondes et hautement toxiques et  inutiles pour les Indiens, et même dangereusement fascistes, dont la nôtre – si, si, creusez un peu, et vous verrez . Quelle brute épaisse ce Racine, quel goujat, quel monstre, et moi qui le prenait pour un auteur fréquentable ! Un vrai salaud, finalement, un tueur d’Indiens, peut-être même qu’il a fait de la traite, cet animal. A mort Racine, facho, négrier !– ( y a pas à dire, étudier ça permet vraiment de dire vachement  de trucs sérieux.) ------
Bien cordialement à vous, et avec tous mes compliments zémus pour vos billets qui mettent Marianne de si bonne humeur. elevergois.










Par elevergois - Publié dans : elevergois
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