LA PLACE DU CHEF
L’autre matin, sans doute à cause du froid, je me suis glissé jusqu’à la place laissée vide par ma femme, qui m’ a semblé un endroit du lit laissé douillet et tiède comme le recoin secret d’un nid. Et puis, petit à petit, une sensation d’étrange bien-être m’a gagné, une sensation mêlée d’une forme de supériorité, de satisfaction, bref l’idée que j’étais, comme dans les automobiles, à la place du chauffeur – c’est à dire de celui qui conduit – s’est emparée de moi. C’était clair : d’ici, le point de vue était meilleur, panoramique, et d’invisibles leviers de commandement attendaient que je dirige toute la maisonnée. Au bout d’une demi-heure, plus aucun doute : la place du capitaine était bien celle-là, et par un mouvement bien innocent à la recherche de la douceur câline d’un îlot béni et doux comme un tapis de pétales de roses, je me suis retrouvé dans le poste de pilotage du véhicule familial. Tous les cadrans étaient allumés devant moi, si j’ose dire. Certes, j’ai senti que je n’étais pas à la bonne place, pas à la place de l’homme moderne qui doit jouer son rôle de brute et de barbare en sourdine, et compenser des siècles d’esclavage intense – oui, c’est vrai, quand je pense à ma propre mère, ça n’a pas dû être drôle – et se cantonner le plus possible dans la repentance et le mea culpa ad vitam eternam. Mais, curieux de nature, j’ai persévéré pour observer les détails du panorama de responsabilités que j’avais sous les yeux.
D’abord, une pendule, une sorte d’horloge chronométrant toutes les activités de la semaine et même du mois (peut-être de l’année ?) faisait son tic-tac discret autour de ma tête. C’est vrai, les femmes assument dans le temps; pas un temps vague et diffluent comme celui des hommes, eux qui disent : « oui, j’y vais » et attendent un siècle avant d’agir sous mille prétextes existentiels, nerveux, poétiques, littéraires, comparatistes ou autres, non, le temps à utiliser comme énergie et sur le champ. Ah ! quel point de vue ! quelle merveille ! D’ici, je voyais déjà les vacances de 2010, la réussite au bac de notre fille qui a 15 ans, (donc dans trois ans) et même le changement de la voiture qui est prévu un peu plus tard. Franchement, je ne voudrais pas insister, mais quelle position enviable, tout de même ! En concentrant mon regard, j’ai même pu apercevoir la fin de l’emprunt de la maison : moi qui pensais que c’était vers 2012, je m’étais trompé d’une année. Et puis sont arrivés les comptes en banque : nets, en gros chiffres, au centime près, avec bien sûr toutes mes dépenses de cravates oubliées et mes frais d’élégance dont j’oublie les sommes modestes mais qui, de semaine en semaine, finissent par faire un chiffre à plusieurs zéros. En parlant de zéro, j’ai vu le zéro en maths de notre fils – c’ est bien étrange, parce que moi, je l’avais déjà passé par profits et pertes – mais non, ici il était visible, grand, énorme, aussi grand que la grande roue de la Concorde. « Ca c’est excellent, me suis-je dit , il faudra qu’on en reparle parce qu’en ce moment notre petit Emmanuel est sur la mauvaise pente. Et moi qui lui ai fait un cadeau hier soir pour le consoler ! » Il va falloir corriger cela : un peu de rigueur tout de même, il y a vraiment trop de laisser aller paternel dans cette famille. Je survolais des espaces construits et organisés comme dans les jeux video où on organise des cités découpées au carré bloc par bloc, au-dessus desquels brillaient des enseignes : banque, impôts, traites, aides au WWF, aux ONG que nous soutenons, et il y avait aussi des lumières au rouge qui clignotaient. Malgré la pénombre, je me suis concentré : ce mois-ci, il y a quatre dîners, et deux réceptions à l’extérieur, dont une…ha, mais oui ! les du Rang ont déménagé pour s’installer dans le Périgord, ça je l’avais oublié, donc, il y a un voyage. Complètement oublié : j’ai tendu la main vers un stylo et une feuille de papier (sans doute à l’intérieur d’un volume de Balzac ou de Flaubert) et j’ai griffonné en hâte : du Rang – Périgord. Quelle chance, pour une fois, si j’étais resté à ma place j’aurais été pris de court comme d’habitude. Et j’aurais accueilli le sempiternel : « tu sais que demain nous ne sommes pas à Périgeux ? » en ouvrant des yeux grands comme des soucoupes : « Pardon, pas à paris ? » « mais bien sûr mon chéri, puisque tu le sais depuis un mois !… » Ca c’est vrai, je le sais depuis un mois. Je ne serais même pas opposé à ce qu’on me le redise quelques jours avant, histoire de me préparer, mais bon, ici, je suis à la place du boss, et de la mienne on voit moins bien, c’est évident. Et quoi d’autre peut-on vérifier de cette place étonnante ? Les notes de toutes courses au supermarché, les réunions de parents d’élèves, les vêtements à aller chercher au pressing, ma réunion de travail en milieu de mois – ça je le savais, quand même, merci ! – mais quelle forêt amazonienne de responsabilités, de rendez-vous, de tactiques, de stratégies, de rencontres avec le dentiste, le psy, le podologue, l’ostéopathe, l’homéopathe…Nom d’une pipe, ça ne doit pas être facile d’occuper cette place-là , me suis-je dit avec une légère angoisse qui commençait à me monter dans le bout des doigts. Voyons ce qui se passe au chapitre des vacances : Chloé va à son stage d’anglais en Irlande, et Manu à son stage de voile en Bretagne et …qui ? quoi… moi ? ah, oui, c’est moi, pas de doute possible, c’est moi qui vais réparer le toit de la grange. Ciel, quelle surprise désagréable ! Mais pourquoi est-ce souligné de deux traits ? Ah, oui : il est vrai que j’étais opposé à ce stage de voile, parce notre Manu, je le trouve encore un peu trop jeune pour ça, mais bon, laissons faire ceux qui commandent, ils doivent avoir un instinct infaillible pour ça. Au total, au bout d’une petite heure dans ce poste réputé « douillet », j’ai commencé à avoir mal à la tête et à crouler sous des tonnes de responsabilités. Une sorte de plan quinquennal si vous voulez. Sans une erreur, tout est prévu, y compris l’imprévisible.
Les réunions de famille étaient au rouge aussi, d’autant qu’on pouvait voir distinctement que la visite chez les beaux-parents tombaient au beau milieu des quinze seuls jours de vacances du début d’année. Là, apparemment, il n’y avait pas de solution prévue…donc, ce devait être parce que les parents l’emportaient de toute façon. Finalement, j’étais orienté vers une info ultra confidentielle classée « secret défense familiale ». celle-là, elle me pique u vif et je ne risque pas de l’oublier ! Mais la nervosité a monté jusque dans mes épaules en électrisant entièrement l’avant-bras gauche : ce n’est pas une sinécure que d’être à cette place là, je vous jure. Voyons encore si Marie-Adelaïde m’a pardonné la réparation tardive du lave-vaisselle : non, ce n’est pas marqué et ça ne clignote pas…bizarre, bizarre. Ca, ça signifie qu’au premier verre banal mal lavé par moi et qui ne reluit pas comme du cristal, il va y avoir une explication houleuse. C’est bon à savoir, il me reste quelques cours du soir de mise à niveau du rangement domestique au CNAM, et j’ai tout intérêt à ne pas les rater. On ne sait jamais. Encore un petit coup d’œil sur les dettes en cours, mais là, le dossier est bouclé à triple tour : on ne voit que les miennes, et rien d’autre. Dans les plannings, finalement, c’est tous ces espaces laissés en blanc qui font flipper. Est-ce que je ne ressens pas comme un curieux mal de tête à présent ? Si, et quand ça commence à monter derrière la nuque, ça me fait très mal. Je ne sais pluss où sont les aspirines actuellement, alors je regarde une dernière fois de cette place responsable : « dans le dernier tiroir de la commode de grand-mère en haut à gauche ». Là, je demande respectueusement pardon mais est-ce « ma » grand-mère, où « ta » grand-mère, car il y a deux commodes. Pas commode, tout ça, mais enfin puisqu’il n’y en a que deux, ce sera facile.
J’allais me déplacer tranquillement pour regagner mon coin paradisiaque où règne une paix nonchalante, quand tout à coup mes narines sont attirées par une immense odeur de brûlé. Je me précipite dans la cuisine : hélas, catastrophe, le délicieux bouillon déjà préparé pour demain soir vient de faire brûler la cuisinière. J’éteins, je contiens tant bien que mal les ravages, j’essuie, je nettoie, je frotte, et en une demi-heure il n’y a plus aucune trace de rien du tout. La paix du manége – pardon, du ménage – et sauvée. Il fait encore un peu nuit, et comme il reste encore dix minutes avant la sonnerie de mon réveil, je me verse un peu de café et je retourne paresser au lit. A quelle place ? Mais la mienne, bien entendu ! je laisse celle du pilote bien lisse et défroissée, et je contourne le doux territoire du sommeil pour aller vers mon coin : plein de livres, de revues, de notes de travail, de « choses qui ne se font pas dans une chambre » et que tel le rebelle, le Spartacus domestique, je reviens occuper avec un brin d’amertume. Il se trouve que l’autre soir, un amie spirituelle a lancé en plein dîner à l’une de ses amies : « les hommes ? pour moi, ils servent à conduire la voiture et à porter les paquets trop lourds pour nous. Pour le reste, maintenant, tu sais… » Moi aussi, je sais : j’ouvre mon volume de Baudelaire et je commence très lentement à faire monter les idées qui me serviront pour mon cours de ce matin. Je m’y perds comme un nageur s’abandonne à la houle et se laisse transporter au large, tel le rêveur impénitent – ou pénitent, ce matin ? – que je suis. Inutile, vaincu, presque décoratif à force d’erreurs masculines accumulées depuis des siècles. A cette place-ci, en tout cas, à force de lire, une vague somnolence me gagne : allez, il va bientôt être sept heures et demie, accordons-nous encore un moment d’insouciance oisive et irresponsable, et avant de clore la paupière gauche, je lorgne une dernière fois vers le poste de commandement où le chef de famille a passé sa nuit de DRH familiale. Pas facile, comme boulot ; on pourrait peut-être partager, non ?(e.levergeois – chroniques impubliables- droits déposés – 2007)