Jeudi 11 mars 2010 4 11 /03 /Mars /2010 15:38
Cette librairie parisienne rue de l'Ourcq, située sur des zones de couleur rose pâle des plans de Paris , qu'on a envie d'agrandir sous une loupe, et où de nos jours on ne va pas flâner forcément en quête d'une belle esseulée pleurant sur un bouquet de violettes, s'appelle LA LUCARNE DES ECRIVAINS, et on y trouve, chose rarissime de nos jours, les livres des poètes depuis Hésiode jusqu'à la traduction de John Keats dans la collection verte de la Délirante, et bien au-delà-- sans compter les introuvables des auteurs connus en éditions anciennes. Je mettrais volontiers le pilote de cet antre pour les lettrés fervents et les savants austères, dans un tableau à la manière de l'Atelier de Courbet, à la place du poète qui lit dans le coin à droite et que chacun connaît. Il est vrai que lui aussi est un expert en poésie, puisque c'est M. Armel Louis, (on a quelquefois raison de mettre une photo dans les couvertures à rabats des bouquins) que j'eus naguère la surprise de reconnaître aux commandes sur le pont d'une autre librairie.  Le "reconnaître", effectivement, car on lui devait l'édition du Dictionnaire des Rimes de la Collection Robert, un pavé aux épices les plus rares, et qui a dû demander une science universelle de la versification, soit dit en passant, et des "sudate carte" en Bibliothèque Nationale comme en vivent (ou survivent) les thésards. J'ai dit pilote, parce que les navigateurs qui réussissent l'entrée dans le grand port des lettres ont souvent besoin d'une aide, et que ce M. Armel Louis est une figure de grand expert, skipper habile sur les courants et marées littéraires, qui sait tout en ce qui concerne les vrais livres. Il ne dit pas: Attendez, je crois que c'est dans la collection de machin-chose, à moins que ce soit truc-muche qui...Non, chez lui, pas de "à moins que" -- PARCE QU'IL SAIT. D'ailleurs j'ai fait le cuistre en hasardant une question sur la disparition des textes impubliés à la mort du poète Armand Robin. Et toc! voilà le capitaine aussitôt avec des textes récents, justement réunis par les soins de pieux savants préoccupés par le sort posthume d'Armand Robin. J'ai entrouvert le livre, et retrouvé cette impression d'être " plongé dans un courant de poésie" à quoi on reconnaît le travail du vrai poète, et j'ai renoncé -- pour ne pas finir par avoir autant de livres chez moi (chez nous dirait Valérie) qu'Alberto Manguel. J'ai trouvé dans cette chapelle à lecture autant de mystères que je pouvais en souhaiter, et malgré des airs du temps qui ne soufflent pas dans le sens des vraies richesses, comme a dit quelqu'un, et j'ai pris (dédicacé par l'auteur qui était présent) un exemplaire du célèbre PARLER CROQUANT de M. Claude Duneton, le célèbre expert des "puce à l'oreille",le gourmet des parlures bigarrées, le baladin qui sillonne la France pour les bonheurs de la vieille chanson française, tel un nouveau Ferdinand Brunot -- M. Claude Duneton et  M. A. Louis avaient invité mon père à parler d'un sien livre sur de jeunes françaises revenues par miracle du Goulag en 1953 , qui entrouvrit alors un peu ses pinces (les oubliés de la taïga) ; un de mes "grands frères" -- c'est vrai qu'ils sont grands, très grands --  était présent seulement par ses études giordanobruniennes (Monsieur "Giourdain" comme il dit), et mon frère Pierre Marc qui devait parler (il en a parlé très bien, et avec une érudition de fine lame qui sait y faire en escrime érudite) de son livre sur Camille Claudel, (Editions Alphée) nous a révélé son travail secret sur les mille blagues écrites je ne sais ni quand ni où, sur  des minucules emballages de bonbons, où il faut trouver très court et très drôle -- et surtout en faire des tas et des tas.  Surprise de l'assistance: "elles sont comment vos blagues, vraiment drôles?" Bon, alors voici:  c'est un pingouin qui est sur la banquise et qui en attend un autre en regardant sur son thermomètre, et qui dit  "j'attends jusqu'à moins vingt et je m'en vais!" -- Pour moi qui ai aussi le diable au corps et le culte des grands hommes et que mes frères appellent le "dantiste" (les Italiens disent comme ça, d'ailleurs) j'ai parlé de ce jour émouvant de 2005 où mon père, un Normand de race, de souche, et d'honneur, a rendu à l'Italie le souvenir de la vie de mon grand-père maternel, tué en 1944, par des éléments égarés à la gâchette facile qui prirent pour cible de leurs massacres cet Italien réfugié du fascime en France. Le livre,  beau livret d'opéra à lui seul est connu en Italie, et valut bien des éloges à mon père. Il vient de sortir en français, plus discrètement, et la Lucarne en possède. Chanteur d'opéra (combien de fois j'ai entendu ma mère pleurer en entendant un ténor à la radio), casse-cou, chauffeur du généralissime A. Diaz vianqueur de Vittorio Veneto, s'amusant un peu de tout et étant persuadé qu'il ne lui arriverait rien, mon grand-père italien resta sourd aux menaces -- et quoi! n'avait-il pas sauvé des enfants en se jetant dans la Seine, cet homme, et ne l'appelait-on pas "Monsieur Pierre"? -- n'importe, il était étranger en France, rital ou maccaroni, c'est au choix:  il fut enlevé, et il fut tué. Devant la télévision italienne, mon père a dit  en 2005 qu'on ne doit pas s'en prendre à un homme pour sa religion, sa race, sa nationalité, et qu'il n'y a rien de plus bête. C'est un Français qui a fait le livre, la version traduite en italien ("Pedrasc" surnom dialectal piémontais de "Peder"  (Pierre) avec suffixe laudatif-dépréciatif en [atcha] (-accio), ce qui signifie  un peu Pierre la Tempête, le Casse cou, celui qui n'en rate pas une, et c'est vrai que c'était un sacré gaillard et un diable d'homme!) et la version française vient de paraître: PEDRACHE -- Mon père a dit à la télé italienne: "Je savais que comme la justice n'avait pas fait, dans cette époque troublée, son travail jusqu'au bout, qu'il fallait que je fasse la mienne et j'ai enquêté et reconstitué pendant quarante ans la vie de cet homme. Et puis je sais que dans une bataille la victoire appartient à celui qui sait résister  mais  surtout pendant le dernier quart d'heure." Ca c'est mon père tel qu'en lui-même, celui qui est resté l'enfant d'Avranches qui croyait que du haut du Mont Saint-Michel l'archange venait le retrouver la nuit dans ses rêves. Je finis par me dire de temps en temps qu'il a dû vraiment passer, en entrant de préférence par la lucarne. -elevergois-


 (cf "Souvenirs d'un enfant bas-normand" de Pierre Levergeois -- Editions Alan Sutton et "Pedrasc" sur les sites internet italiens --et la version française
aux  Editions Saint-Aubert ou directement à l'auteur (levergeoispierre@aol.com) - Ses autres livres sur la toile, notamment FNAC. Le site et les programmes de la LUCARNE DES ECRIVAINS sont ici: http://lucarnedesecrivains.free.fr )





Par elevergois
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