Vendredi 12 mars 2010
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Autrefois, comme aurait dit Giono, les routes étaient modestes, elles rampaient sous le soleil entre deux champs de belles parcelles de blé qui les regardaient de
haut. Le vent qui souflle sur une route, ça ne donne rien. Mais celui qui souffle sur la campagne, tiens! oui celui-là, c’est vraiment du vent qui carde les plus petites herbes, qui leur
ôte leur parfum comme sur le manteau d’une fée, et le transporte bien loin jusqu’à nous faire tourner la tête. Elles ne faisaient pas les fières, ces routes, elles faisaient ce
qu’on leur avait dit de faire: elles montaient tout doucement vers Paris, et encore, pas toujours. Elles prenaient le temps de la rigolade, de la pause et du casse-croûte au coin du virage. Elles
allaient leur petit bonhomme de chemin. Il y en avait qui étaient en terre et en cailloux, comme celles de Simiane jadis, oui, et celle de mes amies les Mimi de Banon, qui habitaient la maison à
côté de chez le berger qui faisait son nougat lui-même. C’est la vérité: il faisait son nougat et j’en ai mangé en me cassant les dents, presque, c’était lui ou ma mâchoire qui céderait dans la
lutte. Enfin, c’était bien bon. Mais maintenant, les routes sont devenues grandes; elles ne sont pas restées des routes, elles ont pris une allure monstrueuse. On pourrait même risquer de dire
que les routes vont grand train de nos jours.. Ce qui roule dessus, on ne voit plus vraiment ce que c’est, vu que les voitures qui passent y volent à des vitesses de fusées à roulettes. Ceux qui
sont au bord n’ont plus le temps de les voir, et ceux qui sont dedans doivent faire attention pour ne pas se coller contre une barrière en fer ou se retourner sur un terre-plein. Ca arrive quand
même de temps en temps. Et puis la race des paysans est en train de s’éteindre: on leur a trop demandé de grossir, de grossir, si bien que comme dans la fable de La Fontaine, ils ont éclaté entre
les dettes, la surproduction, et la fatigue de produire, semer, traire,pour presque rien, pour des hommes de l’achat en gros qui fixent les prix comme les inquisiteurs de Torquemada, à ce
qu'on dit: si tu me vends pas le prix que je veux, tu seras brûlé. Je te les prends, tes tonnes de pommes, et estime toi heureux que je les vende à huit centimes, tu as compris?! Il paraît que ça
arrive plus souvent qu’on ne pense. Alors les routes, avec tout ce monde désaxé, elles se sont mises à aller en sens inverse, elles vont vers les villes où tout se passe. Les routes et les
autoroutes y courent à toute allure. C’est là qu’est la vie maintenant, et naturellement, comme ils sont un peu nostalgiques, peut-être même un peu honteux, les habitants des immeubles de trente
étages s’installent un jardinet d’un mètre carré sur leur balcon, comme ils disent, pour avoir encore une petite idée de la nature. Mais peut-être que les routes changeront de sens un jour, et
qu' un autre jour, une tomate poussée au cinquantième étage d'une tour illuminée, comme les graines poussent entre les dalles des prisons, aura envie de s’évader, et de prendre une
route, une route qui s'en va loin vers le soleil ,et qui ne revient pas de là où elle part. En attendant, les gens des grandes villes regardent la campagne comme un terrain de jeu, et les
continents lointains sur l’écran de la télévision; ils rêvent de voyages en avion chez les peuples pas très riches et pittoresques. Et nos paysans qui luttent dans les campagnes, meurent à
petit feu pour une bonne part. Si Giono avait pu connaître cela, il n’aurait pas été très heureux. Lui qui disait qu'on ne se gêne pas pour raser des forêts de chênes qui ont connu Sully, pour y
plaquer le goudron luisant d'une nouvelle autoroute.
elevergois -- aux amies de Banon et de Simiane et de ces territoires magiques où l'on voit encore des maisons de pierre, des aires anciennes pour vanner, et mille signes autour de la
montagne de Lure qui me font toujours penser aux pages de "L'homme qui plantait des arbres", cette merveilleuse nouvelle qui s'est vendue dans le monde entier
--elevergois