Jeudi 28 janvier 2010
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Vous avez peut-être remarqué que les tableaux vus et surtout revus à différents moments d'une vie, lorsqu'ils sont un objet de curiosité continue, évoluent en nous,
et sont toujours plus intimement liés à notre relation profonde avec leurs secrets. C'est un travail de longue haleine et de patience, car les tableaux ont autant à nous dire que des
pages de Stendhal ou de Proust, et se retrouvent, apres avoir chemine dans les tiroirs de l'imagination à notre insu, toujours plus grands. Si nous avons un peu peiné pour nous introduire dans
les arcanes de Kandisnky -- sur le mode de la perception première, celle qui n'est pas lestée d'érudition à dégoûter de tout -- Serge Poliakoff, peintre qui peut paraître à certains daté d'une
époque, fut dès le premier instant une rencontre pleine de confidences, la sensation bouleversante d'une vie déjà vécue! et notre attention fut absolue, exaltée; il y eut presque un arrêt
infime dans les battements du coeur. Des masses en lutte avec d'autres masses, un espace maçonné, travaillé, avec des nuances de couteau, de truelle, de craie, de chaux, de surcharges qui
divisent les tons et leur donnent une épaisseur qui se dégage et s'allie par rapport à une autre. Et puis, quelque part vers un centre jamais tout à fait exact, une ligne de démarcation,
une frontière, quelque chose qui tient des plaques qui s'affrontent sous les plus basses couches de la terre. On est resté devant ,le souffle coupé. Si l'on oriente un article vers le
discours sur les couleurs, leurs oppositions, leurs contrastes, voici un tableau très grand, vu dans une lointaine FIAC, (à plus d'un million de francs disait la vendeuse responsable
aussi gentiment que si elle m'eût donné l'heure), et qui est tout entier travaillé dans des tons de vert très léger et de crème -- et la magie opèrait encore. Il faudrait penser à des
cartes, à des continents qui viennent d'être découverts et replacés l'un après l'autre selon un caprice d'artiste qui pave le ciel de masses nouvelles, ou fait naviguer sur les océans des puzzles
tirés d'une pangée qu'il brise à son gré. Il y a quelques temps, dans le beau et calme musée Maillol -- toujours plein d'un silence de prières et d'une beauté de crypte -- il y avait encore une
présentation de toiles de Poliakoff à couper le souffle, notamment le premier à droite en entrant dans la salle: concert de bleus n'étant plus du bleu mais des grès, des granits, des aubes
laquées, des sillons et des champs bleus de crépuscule, bref, tout un arc-en-ciel de bleus se joignant et se disjoignant avec les mêmes mouvements de glaciers qui luttent, le coeur de la lumière
d'une couleur forçant sur la tonalité de sa voisine pour que l'oeil la recouvre et s'en sépare selon ce qui est pour nous un mystère -- et aussi une obsession infranchissable. Je suis toujours
bouleversé par le grain matériel de ces couleurs, leur insistance séculaire d'icônes ou de dolmens et qui cependant bougent ou bien aspirent à des rencontres, se poussent, s'attirent, luttent, se
divisent et se joignent dans l'unité. Il y a quelque chose qui émeut et qui vient d'une profondeur des temps. Il ne serait pas inapproprié ou aventuré, d'ailleurs, de dire que toute oeuvre
importante conserve, sans qu'on sache exactement laquelle, une mémoire, et une mémoire qui inspire. Un grand tableau, disons-le aussi, vient à nous, nous occupe, nous hante, s'impose et nous
inquiète -- seulement, si grand que soit l'artiste, ce ne sont pas tous les tableaux qui assènent leur point d'interrogation massif, leur déploiement de fresque, leur décor étagé de toutes les
profondeurs de plain-chant et d'orgues, et qui nous jouent leurs plans sonores en nous saturant d'une émotion qui balbutie pour trouver ses mots. Probablement, les puzzles de continents
colorés de Poliakoff ont créé et signé d'emblée un espace imaginaire qui attendait en nous, et à bien des égards, ils ont scellé une union sacrée (au sens ou Malraux emploie ce mot) qui indique
une voie, une réalité autre qui est la vraie au-dessus de la fausse, et qui crée une possession totale. Aimer ces éclats de pierre sur toile, ces plaques de marbre sombres clivées, ces pastels,
huiles, estampes, refondus dans des couleurs d'alchimiste -- car la préparation des couleurs à la main, préalable connu chez cet artiste, entre sans doute dans la sorcellerie de ses oeuvres --
c'est d'abord assister à de puissantes unions où les tonalités reviennent d'un ailleurs pour installer sous nos yeux ce qui est retable, lumière d'un être profond des choses, superposition
"plane" , si l'on ose dire, de mondes dissociés qui relient des abîmes derrière cette banquise colorée qui colle irrémédiablement à l'âme. Et puis, si l'on est trop hanté par l'oeuvre d'un
peintre sans arriver au bout de des peines et en y usant toutes ses plumes et tous les arpèges du "beau style", c'est qu'il y a encore plus, et qu'il faut aussi renoncer , dire de temps en
temps que c'est un mystère trop profond qu'on ne sait pas sonder, et qu'on frappera toujours à cette porte sans qu'elle s'ouvre --dans l'amour des arts, il a aussi une admiration si proche de
l'amour tout court qu'elle demande non des mots mais du silence, ou pour l'avenir peut-être, des mots de silence dans langue inconnue que nous n'avons pas encore trouvée.
elevergois -- début d'une étude déjà parue et qui devrait trouver sa conclusion cette année à condition que le lièvre ne soit pas battu à la course par la tortue, ce qui s'est déjà vu - tous
droits réservés préservés et conservés dans nos chais, et aussi et toujours sur les bords enchantés des lacs italiens -- Côme Garde Maggiore - indispensables paradis perdus des jounées froides
d'ici - elevergois.