Mercredi 27 janvier 2010
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Sans qu'on soit obligé d'entretenir de ses propres mains les tombes d'auteurs dont le nom s'est effacé de lui-même sur leur marbre, il reste des instants à couper
le souffle qui nous viennent comme un appel mystérieux du passé, des visions d'un poète jamais lu qui tout à coup se présente avec ce qu'il a fait de plus beau et de plus sensible: un beau poème
orgueilleux et léger, d'un grain sensible, en un mot un écrin de magie. Dès qu'on a lu et qu'on porte en soi ce poème qui ressemble à un bijou de femme, à un châle porté en souvenir
d'une passion morte, à un camée trouvé dans une brocante et qui porte un pur profil à faire rêver pendant des heures, on reste béant de curiosité comme devant les mystérieuses trouvailles qui
hantent les textes d'André Breton, explorateur céleste dont l'écriture crée un monde en progressant sur la page, avec l'ardeur d'un voleur de planètes. Mais comment ces sortes de poèmes
viennent-ils jusqu'à nous? surtout dans ces temps où parler, bredouiller, ânoner et bafouiller semblent vivre leur dernière métamorphose, le chaos ultime, sous la forme bien connue des gazettes
qu'on appelle de nos jours "l'écriture" et qui comme de juste indique la nostalgie de l'encre et des porte-plumes, et qui se remarque au nombre de taches, de pâtés, surtout de ratures de
style. Cela confirme peut-être que la littérature vit de sa vie propre, peut-être enfouie durant des siècles, mais jamais morte, et sitôt qu'un éclair l'illlumine, elle se remet à vivre, aussi
grande qu'à l'instant où elle fut écrite, comme un pastel de Manet ou un crayon de Lautrec. On dira d'ailleurs ce qu'on voudra de ce joli poème -- patientez, il arrive, le voici -- et l'on
dissertera à l'infini sur la vie brève de Paul Arène, né à Sisteron vers 1850, ami des Félibres, et qui ne vécut pas assez vieux pour connaître la fin de son siècle. A l'heure de l'électronique,
son poème vient de ressurgir d'une correspondance fortuite avec une personne qui "aime d'amour la langue française" et qui l'a signalé. Nous le donnons à nos quatre ou cinq lecteurs fidèles, déçu
par les circonstances (et les censeurs) de ne pouvoir en faire profiter d'autres lecteurs et lectrices surtout, qui doivent rougir de bonheur à l'idée qu'un femme comme elles (c'est la
mystérieuse question) ait pu inspirer ce souffle, ce léger tracé fragile et beau comme un dessin de paravent pour amateurs d'objets rares dans une boutique de
curiosités, de surprises et petits miracles. Le voici:
Sur un éventail (pour Jeane Charcot)
*****
Si les ondines et les fées
Maintenant ainsi qu'autrefois
Sur une coquille de noix
Naviguaient, de corail coiffées,
Et si j'étais, - car nous aimons
Suivre parfois d'étranges rêves, -
Un des minuscules démons
Rois de la mer bleue et des grèves,
Je ne voudrais d'autre travail
Que d'agiter cet éventail
Pour faire une brise légère
Qui pousserait tout doucement
Le bateau vers un port charmant
Et vous seriez la passagère.
Voilà qui embarrasserait bien les Goncourt et leur théorie du
joli, car si cela commence joliment, cela finit bien bizarrement: en laissant au coeur le désir de rencontrer une jolie femme, à qui l'offrir. Seulement, l'époque des éventails est bien
passée, on me dira demain que regrette l'âge des trains à vapeur, et celle des photos d'Albert Khan et des coches d'eau d'Alphonse Daudet-- pourtant, les trois derniers vers contiennent une
magie, et cette magie-là s'allie à des lointains qui sont bien plus loin que l'horizon quantique des téléscopes.
Je doute pas que la jeune personne qui "aime la beauté de la langue française" n'ait été avertie, en faisant cette trouvaille étonnante, qu'un jour un jeune homme intrépide ne vienne la trouver
en lui proposant une promenade en barque, dans un après-midi bercé de vent et de saules, sur un tapis de nymphéas ou un rivière peinte par Vuillard -- un jeune homme portant un
canotier et un veston de velours, noir orné d'une fleur violette. Cela arrivera sûrement dans un autre monde, pas celui de l'avenir, mais certainement celui du passé, et je le lui souhaite.
On ne vit pas souvent dans le monde dont on rêve, et on ne rêve pas beaucoup non plus dans le monde où l'on vit.
elevergois -- tous droits réservés sur les bords des lacs italiens, surtout le soir lorsque la nuit se forme sur les collines et s'annonce avec le vent plein de parfums de résine, de sauge, de
camélias violets, avec autres courants légers venus du fond des bois qui sont comme la prière de la montagne -- quand les lacs italiens ressemblent à des pages de Stendhal -- elevergois --
qui ça? le lien est là:
http://salignac04.e-monsite.com/categorie,paul-arene,2576620.html - le personnage à la veste noire est Vuillard dans une photo avec Misia Sert -
catalogue RMN -