Dans certains pays bien loin d'ici, il existe des poètes qui tiennent des blogs dans les journaux électroniques, et ils écrivent comme des poètes qui ont souffert de tout devraient écrire. Un rien, une image, une rencontre fortuite ou une mélodie qui hante leurs rêves les fait écrire. Et ce qui sort de leur plume ou de leur clavier est une poésie qui n'est ni le langage des dictionnaires un peu trop longuement exploré, ni une mélancolie de pacotille qui les autorise à prendre des poses intéressantes dans les journaux à la mode. Ils sont comme de vraies erreurs sur cette terre, et ils exercent à merveille leur fonction d'être des erreurs, des phénomènes, des saltimbanques, des espèces de corsaires du langage qu'il ont pris d'assaut sans trop savoir à l'avance ce qu'ils faisaient, et surtout convaincus que leur état dans la société n'est officiel que par accident. Ils n'ont pas passé des années d'études laborieuses avant de trouver une langue personnelle: ils écrivent tout simplement de la poésie parce qu'ils ne savent pas faire autre chose. Mettez-les par exemple dans la situation de ramasser un coquillage sur une plage, et ils se mettent à transcrire les confessions les plus intimes de l'océan, parce que ce qu'ils possèdent, ils le possèdent en commun avec l'univers infini des langues capables d'exprimer quelque chose. Inutile de préciser que de tels poètes sont devenus si rares qu'en les découvrant par hasard, on est étonné comme devant une réincarnation du poète de la Renaissance, qui est à la fois grand amoureux, grand géographe, grand savant du coeur humain, et surtout merveilleux artiste et artisan raffiné et soigneux dans ce qu'il a choisi de dire. Précisément, nous devons à l'un de ces poètes nés pour être poètes avant même de prendre la forme d'un homme et de ressembler aux hommes -- nous voulons dire par là qu'ils sont supérieurs à l'humanité en ce sens qu'ils rallument les cendres dans les coeurs éteints, rien de plus – une remarque qui est très belle et qui nous a touché. Ce poète d'un pays très loin du nôtre, après s'être promené le long de l'océan, a remarqué une statue qui représente un autre grand poète de son pays, et ce qui a retenu son attention, c'est que la statue du poète assis au bord de l'océan est tournée vers les passants et pas vers le grand large. C'est une question qui pourrait n'intéresser personne, à part les conseillers littéraires de la municipalité et les responsables des beaux-arts locaux. Mais elle intéresse notre poète qui est un poète essentiel lorsqu'il repense à la statue officielle, emblématique, honorifique à l'échelle d'un pays vaste comme un continent, et qui est consacrée à son très illustre confrère. Sérieusement, voudriez-vous d'un Chateaubriand avec un visage défiant les embruns et le grand large, s'il n'était pas logé dans son rocher, ou bien un Chateaubriand tourné vers la Chaussée du Sillon et les remparts de Saint-Malo? La réponse n'est pas simple, mais ce qu'il y a de moins simple, on s'en aperçoit vite en lisant le poète qui a posé cette question, c'est le noyau, le coeur de la question qui ne cesse de briller pour l'intelligence comme un pur diamant: de quelque côté qu'on le place, ou bien le poète tournera le dos aux hommes, à toute l'humanité des lecteurs présents et futurs, ou bien, inversement et comme c'est le cas à présent, il tournera le dos à l'océan, aux vagues immenses venues de pays lointains qui lui parlent une des langues les plus spontanées et les plus naturelles qui soient pour un poète, montrant ses épaules au grand large, et comme voulant se séparer de la scène aux spectacles toujours changeants de la mer. Notre poète s'est bien gardé de conclure ou de condamner, comme on le ferait chez nous. Il a simplement adressé une lettre magnifique « à ses dix-neuf lecteurs » comme il dit si joliment, et il ont déposé des fleurs, des poèmes de l'homme à la statue, des témoignages sensibles et vrais , pleins de tendresse d'émotion, et de larmes que les lecteurs ont osé avouer dans leurs messages, de vraies larmes de gens vraiment émus qui le remercient d'avoir posé cette question. Qu'ils soit remercié ici aussi du fond du coeur, et qu'ils ne soit pas surpris si une nuit la statue disparaît; c'est que le grand poète impatienté de tourner le dos à l'océan est allé se baigner dans l'élément vaste et originel d'où fut tirée l'humanité: il aura ainsi résolu de lui même la question épineuse. Ou bien la statue se sera d'elle-même tournée de l'autre côté, sans qu'on puisse s'expliquer ce mystère, ce qui est la solution la plus probable.
elevergois -- retour d'un voyage en un pays bien loin d'ici où vivent des gens qui ne sont pas encore ivres d'idées reçues -- tous droits réervés sur les bords des lacs italiens, comme d'habitude.