Partager l'article ! LE CLOCHER DANS LA NUIT: En écoutant Liszt, chacun le sait d'expérience, on se représente des paysages limpides traversés d' ...
En écoutant Liszt, chacun le sait d'expérience, on se représente des paysages limpides traversés d'averses ou de brumes, des murmures de sources ou bien de grandes tempêtes, des accents très doux tirés de la nature qui raconte ses fables, comme la chanson de la pluie ou la colère de l'orage, et qui sont soudain doués d'une voix propre, d'une voix personnelle qui s'élève du fond des sanctuaires et des chapelles votives que l'artiste crée à volonté, au fond d'une vallée ombreuse ou sur un sommet éclairé par l'aurore. Rien n'est plus précieux que cette vision élargie, cette création d'un oratoire naturel qui soudain s'ajoute au détour de la promenade poétique que nous accomplissons au moyen de la rêverie du piano qui chante, avec son humeur souvent fiévreuse, souvent emportée, mais aussi parfois infiniment recueillie, et qui nous remplit d'une attention presque religieuse. Nous voilà tout à coup en paix à l'écoute de ce flux et ce reflux, et enchantés de savoir que certains lieux lointains et inconnus ont une destinée qui s'élève dans un intervalle de quiétude où la douceur nous raconte la solitude champêtre au cœur des brumes, des aubes, dont le compositeur tire l'essence comme on retire le sel de la mer. Les racines de ces chants qui imitent le son d'un clocher qui s'éveille dans un matin frileux et hésitant, peuvent se transporter de Genève vers tout autre clocher dont on connaît le son par cœur, et qui nous apporte ses heures vagabondes, ses chapelets de notes incomplètes et toujours perçues à mi-parcours, pimentant l'air de leur trace musicale et de leur bavardage. On est souvent surpris d'être rejoint à contre-temps par la petite phrase lancée dans l'air par les marteaux battant les cloches, et l'on doit toujours, dans notre village où la petite église et le temps s'oublient par habitude, réécouter pour bien comprendre que l'heure annoncée nous concerne. Pourtant, comme dans la poésie du compositeur, ce n'est pas le décompte des notes qui indique l'heure qui nous intéresse, mais ces petites perles de son qui résonnent qui nous émeuvent par leur gravité songeuse qu'on avait oubliée et que la fantaisie des vents nous rappelle. Certes, il y a ici deux clochers qui s'occupent de ce métier d'horloger ponctuel -- hormis ceux qui sonnent ici et là pour des messes particulières et servent de gazette -- mais je veux parler de ce chapeau de métal brun un peu rouillé et pointu comme celui d'un docteur de théâtre, celui qui est caché parmi les sapins et dont on entend distinctement le ressort se détendre, et de sa musique lisse au vol d'oiseau qui s'élève en traversant les branches des pins avant de fuir au gré des vents. C'est le clocher du hameau proche de la rive, celui qu'on appelle P..., que je veux évoquer : l'ami du soir qui bat ses coups aigres et un peu fêlés, l'arpenteur d'obscurité, le gardien des heures tranquilles de la nuit qu'il sonne sans en manquer une, comme des gouttes de temps, pleines d'une beauté irréelle lorsqu'on contemple une nuit de lune sur la lac et où elles viennent se fondre lentement comme tombées d'un clavier qui accompagne ces paysages d'argent. A cette heure là, l'artisan précis et infatigable se transforme lui aussi en musicien, et il nous joue la musique infiniment émouvante des heures perdues. Et avec lui sonnent les heures cachées, les heures oubliées, soudain seules et livrées au caprice d'un artiste devenu pianiste lui aussi, et qui, soliste mélancolique, joue ce qu'il veut d'une main délicate. Il passionne les profondeurs du silence en les ornant de paysages magiques, et lui aussi, d'un thème de trois ou quatre notes – précisément, comme le début les « Cloches de Genève » enchante les profondeurs de la nuit par son pèlerinage d'artiste et sa méditation.
Autre feuillet d'un carnet de voyage en Stendhalie, de Côme à Novare, sans oublier la courbe de Belgirate ("Chartreuse") -- elevergois --
e.l.
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