Jeudi 28 janvier 2010 4 28 /01 /Jan /2010 06:15
Ce fut un peu comme une apparition et la synthèse d'émotions données par d'autres oeuvres, et certainement par sa présence au monde qui ne se décidait pas, avec son visage incliné et cherchant le secret, mais qui restait dans un équilibre étrange, il émanait de cette statue pensive une douceur étrange,  une harmonie comme en produit la musique. Intense et réservée. On percevait d'abord son effort tranquille pour s'imposer ave douceur dans l'espace, avec une confidence de prière, d'élégie -- c'est une oeuvre ultime entre toutes. Longtemps Maillol fut pour nous le Maillol des autres, un producteur de statues de femmes massives, et puis, à force de dessiner ses figures ou de les reprendre en petit  avec d'assez  mauvais plâtres personnels, il y a des années,  tout ce qui accorde au monde une statue se produisit dans l'imagination par des voies sans tapage -- purement méditées et musicales. L'Harmonie nous sembla  auréolée d'une paix profonde, une oeuvre emplie d'une musique sacrée, un choral, une fugue; comme les cathédrales où l'on prie, où l'on concentre et resserre son âme pour quelque bond -- sur un sujet profane, je veux bien -- mais il est clair qu'on y progresse jusqu'à un dégré de complicité comme peu de satues en donnent, parce que sa grâce hésitante est méditative, retenue, et infinie. D'ailleurs la statue se tient curieusement dans l'attente d'un état ultérieur de pure grâce, et en même temps de recueillement. C'est cet instant d'attente qui nous retient dans une contemplation pleine de curiosité et d'écoute, et dans une grande paix un peu inquiète. Le plâtre de l'Harmonie est une oeuvre "ascendante", qui joue sur l'intensité croissante de notre émotion par dégrés successifs et qui nous laisse seuls, un peu aux aguets malgré tout, car dans certaines oeuvres particulièrement réussies -- on en trouve  des exemples en musique -- il y a une partie de l'oeuvre qu'on ne voit qu'en soi-même parce que l'artiste s'est aventuré sur un territoire où l'accomplissement définitif est comme à partager, (la sculpture possède ce charme) et il nous plaît  que ce titre d'Harmonie, harmonie avec le monde, harmonie avec tous les états de recherche et d'imagination d'un grand artiste, porte un titre précisément musical. Ici aussi la Beauté est inquiète, tendue vers une perfection invisible dont il faut accepter de porter et supporter en soi , d'un coeur espérant et ravi, la suite étonnante. Selon Dina Vierny, dont le témoignage est souverain dans ce domaine, Maillol travailla longuement à cette oeuvre et il ne put l'achever. Il y a quelque chose de ce drame qui la rend "bizarre" pour reprendre la remarque fulgurante de Baudelaire: cette statue continue sa traversée dans la masse fluide de l'atmosphère avec laquelle elle dialogue selon des lois mystérieuses mais qui nous engagent comme un thème musical nous engage à poursuivre son horizon. L'appparat un peu simple de l'état de plâtre, c'est à dire d'émotion vivante préludant à une statue nous pousse à un respect plus ému encore, c'est une statue que les mains d'un homme font continuer de naître et de vêtir de sa beauté d'origine, et qui s'accorde au regard comme en cheminant. Pour ceux qui connaissent les travaux répétés de femmes marchant dans l'eau de la mer dont elles sortent pour " en rejaillir vivantes" (pour reprendre l'image à Paul Valéry) il y a là comme la possession infinie d'un secret de la vie puisé à la méditaion la plus profonde sur le surgissement à la fois calme et bouleversant qu'est une sculpture qui a dans tout son rayonnement ce qu'on dit d'habitude d'une apparition. L'Harmonie, comme son non l'indique, demeure une musique accordée au monde qu'il faut écouter infiniment, pour accéder à une forme d'harmonie des premiers temps, surgie en plein vingtième siècle, preuve que pour l'art il n'est pas de contemporain ni d'ancien, dès qu'il s'agit de rencontre capitale, comme cette heureuse et infinie source de jeunesse éblouissante, et cependant si retenue et presque si discrète qu'elle nous émeut encore davantage. Nous sommes destinés à partager toujours la prière qu'elle nous invite en secret à croire, au fond de nous, à une scène capitale et  complice  d'une  contemplation en progrès. Elle n'est pas "non-finie", mais bien plus sûrement infinie par la vie méditative dont elle rayonne.

eric elevergeois


HISTOIRE DE MA VIE RACONTEE A ALAIN JAUBERT , les Mémoires de  Dina Vierny ,  a paru aux Edtions Gallimard en 2009 -- ayant rencontré Dina Vierny dans les années quatre-vingts grâce à ma famille, mon père, (de là date sans doute ce grand amour insensé pour Poliakoff) et fréquenté quoique discrètement mais à intervalles répétés la galerie de la rue jacob, j'ai lu ce livre avec plaisir et émotion. -- elevergois.com --


Par elevergois
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