Jeudi 10 décembre 2009
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Vous qui êtes le lecteur en toutes sortes de styles, vous qui êtes déjà prévenu qu'il y a autant d'océans, de fleuves, de rivières que de façons de naviguer ou de
s'embarquer sur le vaisseau d'une grande oeuvre, vous la connaissez sûrement cette sensation très étrange, que Stendhal eût peut-être appelée "mouvement
senti près du coeur". Ce n'est pas de la grande rhétorique, c'est simplement pour mes (quatre?) lecteurs ou lectrices en France ou sur la lune, une
impression reçue profondément, à l'instant, à la seconde ligne d'un poème de Fernando Pessoa. C'est ce poème ironique et à la fois plein de bonté et de glace, à propos des gens qui écrivent
des lettres d'amour qui sont toujours un peu idiotes et cependant nécessaires -- parce qu'idiotes, justement. Et aussitôt à la ligne suivante,
il vous cloue sur place, en équilibre entre la necessité d'écrire ces choses, et leur vanité dite sans amertume, d'une manière quasi pascalienne, mais c'est encore
plus étourdissant parce que c'est infiniment simple, délicatement absurde, donc à la fois banal et indispensable et fugace. Ce n'est pas la première
fois que le génie de ce poète se manifeste de cette façon, d'ailleurs, si vous n'êtes pas professeur, vous avez encore le droit de dire que le genie d'un auteur se manifeste d'une façon
mystérieuse et spéciale, parce que pour vous, la littérature a sa vie propre, comme les nuages des ciels de Rubens, comme la posture des saintes en prière, comme la silhouette des églises dans
les tableaux de Constable ou les montagnes et les défilés des pics de Suisse dans ceux de Turner. Je m' éloigne un peu, pardon. Simplement je voudrais dire
que Pessoa souvent célèbre l'essence même de la vie, et toute sa lumineuse et amère et lisse beauté en ayant l'air embarrassé d'avoir pris à l'aile de l'ange à qui il l'a prise, la
plume pour l'écrire, parce que c'était également comme un geste nécessaire, et aussi inutile. Cela donne l'impression qu'il nous regarde du fin fond du plus
lointain cosmos. Et on a l'impression après ça qu'il peut prendre un filet d'air parfumé et exprimer la profonde essence de cet instant en le saluant
humblement, en faisant de son admiration une humilité d'homme qui passe parmi les hommes, hasard de génie. C'est le sublime qui s'excuse d'être entré dans votre coeur. A ce propos, encore une
insatisfaction provenant de la traduction en français: l'original du "livre de l'intranquillité", terme abstrait et sans chair, est: "O livro do
desassossego" qui correspond effectivement à l'inquiétude mais qui a la fluidité fascinante d'un vol de comète..
elevergois- tous droits réservés comme toujours au bord de mes lacs italiens et surtout celui qui est le plus au nord, e, attendant sur les plages de
l'hémisphère sud, ce matin, il faisait 25 degrés dans l'eau -- en tout cas écrire ces choses ici préserve avec efficacité de la chance d'être lu par la
multitude, ce qui est déjà satisfaisant-elevergois