Partager l'article ! ECRIT DEVANT LES ILES BORROMEES: On peut être ce voyageur immobile qui reste sur le rivage, accoudé sur le môle baigné de lu ...
On peut être ce voyageur immobile qui reste sur le rivage, accoudé sur le môle baigné de lumière comme un paysage de Claude Lorrain, face à ces petites Ithaques dansant dans le creux de la petite baie, parce qu'ici se retrouvent des points cardinaux paradisiaques, des lieux de solitude martelés par l'ardeur de la lumière où le soleil tire du cœur des choses un indomptable élan. Ivre d'une ivresse d'air frais, de peau longtemps sensible à l'eau qui y laisse l'impression de journées longues comme un siècle, tout en attendant que survienne, descendu des collines, la poussière d'un air chargé de parfums d'eau, de soir, de lauriers épanouis,et de l'ivresse d'avoir été! La courte vague battant la jetée n' est-elle pas comme le dernier message que nous enverra la vie et ne lancerons-nous pas notre dernier souffle, plus tard, semblable à ce courant qui lie la jeunesse et l'âge? Il est curieux que la matière fluide et claire de cette eau de jour opposée à l'eau de nuit ne m'inspire aucun attrait morbide, mais rien qu'une joie où renaître à partir de l'enfance et indéfiniment. Sans doute est-elle poétique, prophétique, hantée de promesses miraculeuses qui étendent la vie des jours bien plus loin qu'une conscience sans ivresse ni fièvre ne pourrait le faire. Dans le livre des heures, il y a de curieux signets et de curieuses prières, et des lambeaux de fresques et des chapelles perdues, et des sentiers de ronces et de mûres, et l'espérance sans limite que la vie ne sut pas entendre, et comme les bois flottés qui errent ici sur l'eau après les orages, il y a des désespoirs devenus trophées des heures d'attente et que rapporte l'eau verte dans son baiser contre le sable. Et puis ce fut aussi l'album où ranger mon Italie miniature, car la grande plaine commençait loin au sud, beaucoup plus au sud, et souvent je la regardais de la hauteur du pays des pierres et des ruisseaux se muant en torrent, comme la géographie du bonheur – d'ailleurs refusant d'emblée qu'il puisse y avoir par ici de quoi bâtir une histoire de héros éperdument amoureux, combatifs, décidés et vainqueurs, car je n'étais pas dans l'Italie de la douceur des fresques, dans l'Italie miraculeuse des couleurs de Toscane et d'Ombrie, mais dans toutes les pensées préparatoires qui consument la volonté de partir au loin – à vrai dire aucun océan n'eût calmé mon désir de voyage. Les lacs contiennent peut-être sous leur eau trop tranquille un désert de sable plein des volontés mortes, qui sont comme les couches préparatoires d'une surface peinte où l'on ne voit plus la chaux blanche – qui pourtant y est bien présente. L'eau des aurores est un tableau de mille nuances sans cesse décomposées comme une oeuvre en devenir: celle qui devient en nous; l'eau dormante de midi que la brise du sud vient colorer de ce ton d'outremer, d'ombre de sauge traçant cette ligne sombre de baie de l'Estaque inattendue mais maçonnée comme un Cézanne qui ne possède qu'un semblant de voile et qui est tout aussi rocheuse que l'anse de montagnes qui la surveille; l'eau des soirs préparant la nuit qui est comme l'abandon au langage amoureux des sirènes, mais mêlé à celui des bois, des divinités sylvestres libres, cette eau d'où montent des reflets apaisés de nacre et de perle bercés par l'imagination qui les allie au fronton des villas « seigneuriales » où peut-être ont vécu princes et princesses d'orient – ce qui fait que nous la réciterons comme les mille et une nuits « aussi longtemps que nous trouverons des mots pour parler ». Alors, peut-être, l'eau des lacs est comme le recueil des poésies sans bruit dont le réveil un jour nous rapportera des mondes.
elevergois -- texte publié plus ou moins sous cette forme en italien , et mis ici avec quelques
retouches pour retrouver la transparence -- un je-ne-sais-quoi fauréen peut-être-- à noter qu'il y a dans la Chartreuse une traversée en barque faite de nuit par Fabrice et que "le bruit de la
petite lame" qui vient se rompre sur le sable y est évoqué de façon sublime -- (eric levergeois)
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