Oui, la langue française est difficile et délicate à pratiquer dans ses ressorts secrets qu'un rien libère et qui poussent sur d'autres ressorts, aiguilles,
balances, pendules, toujours adaptés pour accueillir une trouvaille à la manière du papier photographique qu'on plongeait autrefois dans un bain appelé révélateur. Sitôt qu'on la fait agir comme
parchemin pressé sous un texte qui fait ressortir ses jointures de latin, de grec, d'études, de pensum et de souffrances d'inventeur, elle déploie des mystères, elle est d'emblée une langue
adaptée aux plantes rares qui poussent dans ses fibres et qui s'offrent d'un même élan au botaniste et au stylet du chasseur de fautes qui la lit autant qu'il la guette. J'apprends ces derniers
temps qu'on y fait des erreurs de syntaxe, de phonèmes, de syllabes, ce qui signifie qu'on ne sait plus faire sa cour ni sa guerre à cette langue dans laquelle on écrit, mais qui apporte
également au lecteur habile qui la pratique comme un musée aux collections toujours en mouvement. Vous pensez en français? Non, le français, selon ce que vous écrivez, vous adapte au monde de la
lecture avec des rayons pénétrants et sensibles qui feront de vous un être à peine décent, ou un académicien à l'aisance froide, qui a toujours par quelque côté un lointain rapport avec la
posture du dandy. On ne sait pas pourquoi cette langue s'écrit du dedans, et non du dehors. Ce qu'on sait, c'est que celui qui s'y engage avec deux ou trois pas mal répétés, lui marchera sur les
pieds comme celui piétine les souliers d'une jolie cavalière parce qu'il ne sait pas encore bien danser. L'incroyable affaiblissement des ressources vocaliques qui font que le français ne chante
pas comme l'espagnol ou l'italien, fait qu'il faut sans cesse compenser sa phrase par des cadences, des sursauts, des à pic et des landes qui donnent du liant et de la saveur dans une lecture qui
ne coule pas,mais qui s'exerce. La spire d'une peau de citron dans une nature morte hollandaise est toujours un peu comme un excitant sans sel, ni poivre, ni rien qui relève le spectacle sans
qu'on sache d'emblée pourquoi ni comment, mais qui est agissante et paie comptant celui qui regarde par un effet continué. On s'y attarde en se demandant pourquoi on la voit ainsi faire des
effets élégants et discrets, on s'en détache, on en est rattrapé par le coin de l'oeil, on croit qu'il y a là quelque chose à dire qui doit bien être central, capital même, mais en usant ses
prunelles dessus pendant des années, on y trouverait rien de plus. C'est sans doute qu'on oublie qu'un tel tableau, mieux que bien d'autres parce qu'il est " ressemblant à des choses qu'on
connaît " a été pensé sous ce qu'on voit , comme la longue et lancinante question d'abord technique, à quoi succède ce qu'on a réussi à peindre avec des pinceaux et et des couleurs – et si sous
ce tableau une longue préparation d'artiste savant exagère sans effort l'emprise du résultat, c'est de la même façon qu'on réussit, (qu'on soit né français ou pas), sa rédaction en langue
française qui est affaire de sauce bien pensée, de fonds marinés, d'apprêts soigneux. Quiconque a regardé le jour au petit matin sérieusement, ne peut pas se dire qu'un rideau se lève. Car le
jour qui point se prépare, il pousse dans le terreau de la nuit comme un bulbe de lis enfoncé dans la terre correctement et qui tient ses promesses en fleurissant à l'heure dite. Aussi les
auteurs médiocres ou ceux marqués par le sceau du grand talent, font-ils tous des prouesses dès qu'ils arrivent à déployer le style noble, le style caressant, le style qui a peiné dans de longs
silences son accomplissement, de quelque degré qu'il soit. Lorsqu'on entend monsieur Michael Edwards, professeur de poésie au Collège de France, et né sous les doigts très précieux des muses de
Shakespeare et de Milton, on n'a plus aucun doute sur la question des fonds en peinture, et des fonds dans la pratique savante d'une langue incarnée par un homme qui l'illustre. Monsieur Michael
Edwards mérite des éloges sans fin; sa diction est noble, ses recontres de termes français appuyées sur des pans entiers de Racine ou de T.S. Eliott à valeur égale, font de lui un de ces hommes
capables de porter le costume de l'académicien du raffinement hors pair, et il a donné de la poésie anglaise un livre aimable, admirable et sans retouche possible. Monsieur Micheal Edwards est un
homme que la poésie hante, parce qu'elle l'a élu parmi les plus grands des plus grands lecteurs en qui quelque chose de spécial et de miraculeux fascine – et ce qui fascine en lui, nous aimons à
le croire, c'est son amour de la langue française qui ne s'explique que par ce mot qui couronne les belles rencontres digne des contes fées: « parce que c'était elle, parce que c'était
lui ». Et s'il ressemble un peu à ces chateaux austères anglais ou celtes poussés à contre-emploi dans nos jardins de Touraine, c'est parce qu'en nouveau paladin de la langue, il a placé ces
deux couleurs-là sur son blason de chevalier du français.
elevergois - ce texte est la partie qui débute une conférence personnelle sur la langue, il est donc protégé, et exclusivement réservé à mes quatre ou
cinq lecteurs de ce blog, bien que j'eusse aimé mettre ceci dans le Monde électronique,-- on sait ce qu'il en est advenu récemment .
J'ai vu depuis que certains autres rédacteurs savent mon adresse et où me retrouver. Nous recommandons, de Monsieur Edwards, "Shakespeare et la comédie de
l'émerveillement", et aussi son livre ( en "poche" à présent) sur la poésie anglaise, vraiment magnifique; tout le reste se trouve sur les wiki -- bonnes et heureuses recontres à tous sur
ce chemin de rois - elevergois - (eric levergeois) - (par politesse, nous avons relu In memoriam de Tennyson avec joie avant d'écrire ces lignes).