Partager l'article ! Pastiches et Mélanges - (vers C.B.): LES NAUFRAGES On voit parfois des cimetières de bateaux ...
LES NAUFRAGES
On voit parfois des cimetières de bateaux sur les grèves, au milieu des rochers que ne vient plus bercer la lame, des restes de coursiers qui hantaient le grand
large. Ce sont des tas de planches verdies par la mousse, des mâts brisés, des vergues un peu tordues qui ne défient plus le vent pimenté des tropiques, membres inutiles où pend un vieux
cordage que mange le sel ou la vermine. Et comme ils sont nombreux, dans leur couleur de sable vert, si tristes, et comme ils parlent encore, gisants mélancoliques au coeur abandonné
par le chant des marins – marins autrefois disparus ou marins vivants, qu'importe! -- quand ils glissaient sur la vague, comme ils savaient bien tous et craquant en cadence, faire écho à la voix
du corsaire, à la peur du jeune mousse, ou bien accompagner, loin de sa terre en le berçant, la dernière fièvre dont mourut le matelot avant de toucher l'île où chantent d'étranges oiseaux! Les
hommes qui les ont guidés viennent de loin les contempler, quelquefois, dans cette crique où volent des mouettes en nuées, pour échanger en silence avec ces tristes reliques, des rêves d'horizons
que ces cadavres inspirent, figés ou bien toujours mourants et percés de trous sous le linceul de mousses et d'algues que procure à chacun sa coque vermoulue. Chacun d'entre eux sait lire
la langue mystérieuse de ces grimoires du voyage que le vent indiscret feuillette sous la pluie d'un éternel automne. Chacun d'entre eux sait rafraîchir d'un souvenir éclatant la carène
pourrissante qui jadis, halée par les vents , chargée de pierres, d'or ou de porcelaines chinoises rapportées au grand soleil, donnait à l'ivresse du retour un lustre à peine moins glorieux que
celui d'Ulysse ou de Jason. Mais le poète, lui, n'a point de compagnon, et dans ces grands vaisseaux abandonnés, il voit des aventures que seul il a rêvées: la mer n'a point voulu de lui, il erre
dans ses livres, et compte dans tous les vaisseaux tristes les chimères, les rêveries et les fantômes de lointaines promesses qu'il fut le seul à tenir. Et les bateaux mourants racontent
bien souvent ce que furent ses premiers pas et le destin d'amours et d'aventures sublimes qu'il eut la force de rêver, après avoir lu l'Arioste ou le Tasse, et que les lumières naufrageuses à
contraints à se briser sur le rivage. Longtemps, bien longtemps avant d'avoir connu la houle répétée et la douceur d'une passion qui conduirait, bien loin, vers des pays glorieux et des
paradis inexplorés.
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