Lundi 29 juin 2009 1 29 /06 /Juin /2009 23:51
Tsvetaeva à Pasternak, Mokropsky, le 11 février 1923

"Cher Pasternak,

Cette lettre sera sur vos écrits -- s'il reste de la place et que l'envie ne passe pas! -- un peu sur les miens. Votre livre est une brulûre. L'autre était une averse, mais celui-ci est une brûlure: j'ai eu mal et je n'ai pas soufflé. (Les autres eux, -- ils badigeonnent de cold cream, saupoudrent de fécule de pommes de terre! sa--lo--pards!) Hé bien voilà, j'ai perdu le sommeil et perdu le jour. rien que vous, vous seul. Je suis, moi -- un réceptacle, dépossédée de moi-même, toute ma vie hors de moi (je m'enfuis!) et ne m'apaise que lorsqu'il ne reste pas la moindre goutte de moi -- en moi. Cher Pasternak, permettez-moi cette digression: vous êtes un phénomène naturel. Je vais vous expliquer pourquoi. Je le vérifie sur moi-même; je ne prends jamais rien  de seconde main, mais les gens sont des secondes mains, les poètes des troisièmes. Peut-être n'êtes-vous pas un humain, pas plus qu'un poète, mais un phénomène naturel. Les plus pures premières mains. Dieu vous a créé par erreur, c'est pourquoi vous n'entrez dans aucune peau -- aucune! Et--bien entendu -- vos vers ne sont pas humains: pas le moindre signe. Dieu vous a conçu chêne mais vous a fait homme, et vous êtes la cible de tous les éclairs (il existe des chênes comme ça!) , or vous devez vivre (pour le chêne, je n'insiste pas: je suis moi-même en ce moment dans le rôle du chêne et je dois vivre, mais -- à côté!)"

Pasternak, pour qu'il n'y ait ni méprise ni mensonge
: les hommes sont des deuxièmes mains, mais --les peuples, certains enfants dans leur plus tendre enfance et certains poètes -- sans vers, sont des premières mains!  Vous êtes un poète sans vers, je veux dire que seuls peuvent aimer, seuls peuvent être brûlés et brulûre -- que ceux qui n'écrivent pas, qui écrivent une fois dans leur vie -- un huitain, qui ne sont pas des artisans (fussent-ils des génies) de la plume."

Et cela continue comme ainsi pendant les quelque cinq cents pages de correspondance de ce livre merveilleux qui depuis trois ans n'est peut-être plus disponible. "Disponible", quel mot nous venons d'écrire! Bien sûr, ce livre est disponible: il est ouvert à tous, il clame des vérités sur l'art comme peu d'oeuvres ici-bas (ou "ici-haut" comme a dit Tsvetaeva elle-même). On y entend la Poésie se déployer comme anxieuse et heureuse et ardente, et elle passe sans cesse d'un ciel à un autre, elle persiste comme une souffrance pleine de pitié, de hauteur, elle nous paraît à des années lumières de celle qui la tient au creux de ses mains comme une archéologue ou une femme faite de la matière même de ce qu'elle explique. L'or et le diamant devenus humains et nous parlant d'eux-mêmes. Mais n'exagérons pas cette femme extraordinaire et tout ce qu'elle fut, comme le font souvent les journalistes poussant la note au fil des lignes. Pour bien faire. Elle se contrefiche de tous les éloges bricolés des êtres semi-humains et rampants. ELLE EST. Il y a des êtres qui sont nés d'une sorte de puissance qui rend l'existence infinie, qui leur accorde une capacité de lumière si intense qu'elle nous plonge dans l'admiration et en même temps dans une sorte de stupeur. Marina Tsveteava n'est pas née DE la poésie, mais DANS la poésie, on pose le livre et on se déprend d'elle avec la tristesse d'abandonner la gravité d'un destin d'épopée qui laisse en nous une ardeur héroïque et sombre. Osons dire qu'il y a des livres et des êtres qui en valent cent mille autres pour accéder au coeur -- palpitant, réel -- d'un art. Comme "le rêve et le réel ne font pas bon ménage", disent les êtres miraculeux qui nous ont donné cette traduction, Pasternak et Tsvetaeva ne se sont pratiquement pas vus  comme ils se voyaient dans leurs lettres, et de rares fois, eux grands poètes organisant un face à face unique de la Poésie  et qui persistèrent comme en souriant de l'âme, alors qu'Elle, après mille traverses, retourna en Russie pour finir par s'immoler. Si la poésie a jamais existé en ce monde, nous avons le droit de verser de piètres larmes, des larmes d'écolier ému, des larmes de battements du coeur, des larmes où se réfractent mille secrets. A des instants particuliers de la vie, il faut lire ce livre comme on voit le soleil traverser un vitrail en forme de rosace, et se tenir -- est-ce seulement possible? -- à la hauteur de cette majesté grandissant jusqu'au martyre final. Après tant de livres qui sont autant de "non-miracles", il faut lire celui-ci qui en est un. Tout ce qui est autour paraîtra silence.

elevergois -- chroniques des matins si semblables à ceux de Rome, quand Rome nous envoie des jours. La poésie de Pasternak et de Tsvetaeva est disponible chez Gallimard, (se renseigner à la librairie Tschann). Les Editions des Syrtes sont 74 rue de Sèvres à Paris.


Par elevergois
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