Mardi 23 juin 2009 2 23 /06 /Juin /2009 21:30

Il est possible que les Orientaux voient l'heure qu'il est dans l'oeil des chats, et sur ce point je n'oserai pas contester à un sublime poète tel que Baudelaire cette observation sage et retentissant d'une solennité secrète, comme c'est  souvent le cas pour cet immense artiste qui sut faire "résonner" certains mots dans la proximité d'autres mots, comme si certains d'entre eux tiraient leur force de la sereine beauté de leurs voisins. Nul n'a peut-être encore fait de mémoire sur ce sujet passionnant, auquel il conviendrait d'ajouter le nombre impressionnant de fois où le même Baudelaire invoque la force: celle du nageur puissant qui se pâme dans l'onde, du lutteur, du mourant, et ainsi de suite. Passons. J'ai souvent pour projet, les jours où il fait beau, les jours où Paris ressemble à une scène pour Impressionnistes, où l'air est un lait bleu dans lequel tout nage et surnage dans une félicité secrète, j'ai pour projet, disais-je, de pouvoir échanger le salut que j'adresse à quiconque en montant les escaliers de notre vénérable institut -- projet au-dessus des forces de l'humanité qui fait bruire nos couloirs de son labeur acharné, et qui naturellement songe à tout, sauf à me saluer. Je sais ce que signifie, et d'expérience, "mendier un sourire", non que je le mendie moi-même, certes pas, mais enfin tout rassemblé et prêt à rencontrer des êtres humains connus de moi, et doué de sympathie et de jeunesse de coeur infinie -- de corps aussi, soyons justes -- je suis attentif à l'attitude de la garde descendante quand je suis de la garde montante du personnel, pour parler comme dans Carmen. Lorsqu'il a plu, lorsque le mois du tiers provisionnel a terni les paupières des collègues, je suis infiniment recroquevillé dans mon âme, et nul ni quoi que ce soit ne pourrait m'en extraire. Mais enfin, quand c'est juin, quand c'est soleil, quand l'imagination bat la campagne et quand des bataillons serrés de jolis profils se profilent partout, on est en droit de se dire de ce jour: c'est un jour léger, un jour d'aile d'oiseau, un jour de rose (ne souriez pas!), un jour de palme et de baie de Naples, un jour où tous les souvenirs ne valent pas l'avenir lourd de bonheur qui pèse dans la seconde qui viendra, après celle qui est passée, s'ouvrir telle une pensée, une digitale, avec l'idée d'un vers nouveau ou d'une histoire à écrire. Je ralentis le pas, je pense ma démarche, me voici dans l'escalier central, attentif comme un chasseur de salutations aimables, ou comme un pêcheur d'eau douce, et alors je jette mon hameçon portant un sourire discret répété cent fois devant ma glace -- restons bien attentif -- mes yeux croisent un regard, je ferre, je tire ma canne d'un tour de poignet, et crac! le sourire échangé ne revient pas. Alors ce jour n'est pas un jour de page blanche inondée de soleil, c'est un jour où j'ai reçu la  première déconvenue de la journée, qui peut-être aura eu le mérite de m'avertir et de me vacciner contre toutes les autres.

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Par elevergois
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