Samedi 13 juin 2009 6 13 /06 /Juin /2009 18:11

Tous les hommes lisent, ou bien sont lus.  Qu'ils secouent eux-mêmes la poussière d'une étagère usée, ou que la brume d'un texte de génie qui les hante s'anime sous le ciel de leur rêve, ils voyagent tous en lisant. Du moins, c'était ainsi que nous les avons connus, attirés par des livres bien faits comme d'autres le sont par la musique, par la peinture ou par la beauté des femmes. Il y a fort longtemps, beaucoup ne savaient pas lire, ils adressaient des prières aux dieux familiers des arbres et des labours pour que les saisons suivent leur cours, et que les dieux leur répondent par la prospérité ou le désastre. Et puis, lorsqu'ils n'ont plus eu qu'un seul dieu, ils ont sauté dessus comme sur le soliveau de La Fontaine. Les livres tenaient debout d'anciens rêves, s'aidant l'un l'autre pour soutenir l'édifice de la courageuse espèce. Puis les hommes devinrent comme des dieux eux-mêmes, et ils défirent morceau par morceau la Création. Nous les avons connus dans des cités, ignorants de tout  et ne craignant plus rien. Un poète vint qui leur dit: "il y a trois sortes d'hommes, le prêtre, le poète, et le soldat: celui qui prie, celui qui crée, celui qui tue." A l'heure où nous écrivons ce message dans une bouteille, il semble qu'ils aient tous opté pour le dernier de ces modèles, et que la joie de s'entre-détruire ait prévalu dans leur coeur. S'ils ont un aspect poli, ne vous y trompez pas: les plus habiles d'entre eux s'équipent pour visiter des planètes différentes de la leur. Les moins habiles arborent l'ignorance avec une satisfaction d'animal s'étonnant soudain de savoir parler. Quand ils auront cessé d'écrire, le goût des lectures profondes leur passera lui aussi. Mais un semblant de moeurs polies qui rôde encore leur fait penser que la fin de leur histoire est encore loin. Laissons courir ces adultes enfants, et faisons nos paquets pour nous embarquer vers quelque livre douloureux dont la musique nous enchante. C'est le soir: le cri des moteurs strie la bizarre atmosphère d'excitation qui s'accumule comme un écran devant les étoiles. Ouvrons les pages du livre qui autrefois régnait, et pratiquons son enseignement comme celui d'une religion interdite. Les rues sont pleines de papier imprimé de mille couleurs affichant des femmes dans des postures publicitaires qui sont comme la danse effrénée du commerce, allié à une lubricité somnolente qui serait notre survie. Ô, poète sublime, tu es resté pour quelques-uns l'équivalent du monde et son adroit rival. Et nous avons choisi dans le livre une prière qui dit l'humanité des bons chiens. "Meilleurs que les hommes!" disent les jeunes générations. Car c'est bien ainsi: le poème des bons chiens semble plus humains que le plus saint des apôtres modernes sanctifiés chaque jour par les gazettes. Des milliards de gazettes de par le monde qui nous annoncent des suites fâcheuses. Et dans ces papiers, par tradition ou par fatalité, les chiens sont écrasés, vendus, échangés, expérimentés, mais hélas! jamais aussi sublimes que ceux que que le poète a chantés, lui qui croit encore à quelque paradis spécial pour toutes les espèces, et qui se moque des gouvernements montreurs et dresseurs d'hommes --  eux qui ne se prennent pas pour des bêtes!

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Par elevergois
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