Mardi 9 juin 2009
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Cette idée de célébrer le métier de vendeur de livres comme Millet fait pousser les paysans pieux et les javelles dans ses toiles m'était venue en décembre, déjà.
Et déjà, c'était la célèbre librairie du boulevard du Montparnasse, trop pudique pour que je répète son nom indéfiniment, qui s'était imposée comme décor. C'est ainsi, et je n'y puis rien changer. Car autant nous
aimons, lecteurs et liseurs toujours en campagne vers de nouveaux trésors, trouver des livres à emporter contre une somme d'argent, autant nous aimons rêver à tous ceux que nous avons laissés
dans la boutique. Pas tant dans la catégorie des "nouveaux livres" d'ailleurs, que dans celle des anciens dont nous
avons découvert l'existence en parcourant des correspondances, des annotations et des renvois laissés dans la fin de tel ou volume, par un érudit expert en son domaine qui en indique le titre
comme une piste à suivre. Un grand critique de notre temps, qui n'oublie pas à ses heures d'être mortellement ennuyeux comme l'exige son état, nous a seriné
que les livres les plus beaux sont faits d'autres livres, et que l'or le plus pur qu'on fait couler sous ses yeux est fait d'autres métaux plus anciens pris à d'autres siècles, et fondus dans une
pâte unique. C'est bien l'une des phrases de critique patenté les plus brillantes qui soient: on y voit comme qui regarderait dans le téléscope de Galilée!
S'il s'agissait de louer ce qu'on appelle littérature contemporaine, la piste se perdrait dans les annuaires des chemins de fer ou les publicités de lingerie -- ou la "radio-langue",
ce style fleuri de tournures d'écolier, naîf et ambitieux comme une prose du Douanier Rousseau qui n'aurait jamais pris sa retraite. On m'a confié un livre il y a quelques jours, (je me le suis
confié serait plus exact) ,et j'ai pour mission sacrée de le lire. De la première feuille jusqu'à la dernière, comparant, laissant bavarder mes souvenirs
d'autres livres qui ne manqueront pas de s'insinuer, de parader, de détourner mon attention et de me distraire. Mais pour ce coup-ci ce sera peine
perdue. Ce livre-ci, je l'assure, est fait d'amour de la langue, un amour vrai, quoique parfois la phrase y soit
miniaturisée par goût de l'excellence, mais nul ne songe à se plaindre de pareil défaut. Et puis ce livre me dit en toutes lettres où je devrai chercher la
continuation de tel pays qui s'y profile, le pourtour rougeoyant de telle montagne, en un mot c'est un livre qui est ouvertement conçu comme un guide, un guide de voyages vers les autres et
en même temps vers lui-même. Inutile d'ailleurs de l'emporter, de le caser dans une sacoche pour aller le débiter dans un coin de prairie pour le dimanche
qui vient. C'est un livre plein, débordant, serré, où l'auteur place ses virgules comme dans les courses de haies où l'obstacle attire et pimente le parcours. Pas un livre "attachant", pas du tout: nous en avons assez de ces formules de gazetiers doucereuses, "arrière à la muse bégueule!" comme a dit un grand poète.
Sans bouger un instant de ma place, je sens que ce livre me porte, et quand il fatigue à force de vouloir trop en dire, je lui tends la main sans façons, et ainsi
nous allons, sans jamais perdre le cap, et devenus amis comme La Fontaine rêvait qu'il y eût des amis. Dans ce livre-ci, je ne pourrai pas dire que les
annotations et les renvois me manquent, c'est une vraie cueillette de mûres le long d'un sentier fait d'ombre et de soleil. Je n'ai pas connu le personnage capital qui domine de bout en bout ce
beau livre, mais j'ai un peu fréquenté jadis son plus fidèle ami. Quand je suis repassé par les histoires connues et piquantes qui sont comme l'alcool fort
que les érudits avalent d'un trait, et qui brûlent un peu la gorge -- je ne sais si c'est la force du schnapps en question ou bien une petite larme qui s'y mêle -- j'ai vu la vie du grand homme
se dédoubler dans l'âme de son fidèle ami. Et cela m'a donné envie d'aller lire et relire l'auteur dont on raconte la vie dans ce livre. ...(pas moyen
apparemment d'écrire une ligne de plus, la technique s'y refuse -- eric levergeois chroniques impubliables, et pour le coup même pas relu ni corrigée -- amis du lac buona sera-- saluons aussi
celle qui sut inspirer Ovide, ou Properce, je ne sais plus )