Lundi 8 juin 2009
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Nous partirons de cette citation de Marcel Proust pour imaginer qu'il existe un âge des citations, un moment de la vie où la météo est franchement grise, un moment
où l'on a nul besoin d'accident ou de longue convalescence pour se remémorer les divers instants d'une vie. Cela
fonctionne encore mieux si la vie n'est pas complète. Les citations dont nous parlons ici sont des citations qui ne sont pas prises avec la légèreté et le manque de pudeur de nos années de
collège. Non, les citations dont nous parlons, c'est un peu comme un extrait, une décoction d'une lointaine lecture que, précisément, un excès de jeunesse ou d'ivresse n'avaient pas permis
d'approfondir. Un jour, une heure sonne, c'est l'heure où la phrase qui avait longuement patienté dans les dédales de notre esprit se met à bouger, tire sa vie des idées voisines qui n'en
demandaient pas tant, et demeure là, épanouie, mobilisant notre attention, que dis-je? l'immobilisant totalement. L'âme, comme on disait du temps où il y avait des âmes de poètes, en est toute
secouée, remuée. Cest comme si le sens de la citation était comme un projectile lancé du fond des âges où elle fut écrite par l'auteur qui espérait être
compris, et qui, ayant traversé enfin les couches d'indifférence, de bonheur de vivre insouciant et paresseux qui dans
une physique à la Herder, nous protégérait des bords coupants de la vérité à chaque instant (dispositif sans lequel la vie serait impossible
car si on comprenait la laideur et la médisance du monde à tout instant, on ne tiendrait pas deux jours!) eh bien, la citation en question a traversé cette couche
d'ozone individuelle et elle s'est muée en richesse. Elle est devenue une maxime, un couteau suisse à usage personnalisé. Pour la citation qui sert de titre à ce papier, disons qu'elle nous
apprend beaucoup en nous faisant plier un peu l'échine: tout ce qui est paradis perdu, c'est un peu la consolation d'un paradis raté, n'est-ce pas? pour nous, oui, mais pas pour un auteur du
génie de Proust qui avait des milliers d'oeuvres gravitant dans sa tête et de multiples correspondances à tracer entre elles. Pour le lecteur commun que nous sommes, la nouvelle citation qui prend rang de maxime et s'accomode comme elle peut dans notre tiroir plein de traits philosophiques de première
urgence, c'est un poids qui vient alourdir la vie. Car, sincèrement, qui oserait
naturellemment penser que les paradis qu'on a perdus sont les vrais? personne. Personne, jusqu'à une certaine date où, les circonstances se bousculant et
nous laissant appauvris d'un paysage, d'un lieu charmé, de la présence d'un être éloigné, nous comprenons en un éclair qu'il faudra continuer à vivre sans lui. Mais pourquoi serait-ce tout antant "paradisiaque"? Et bien précisément parce les paradis ne se décomposent pas si facilement en petites miettes (qu'on relise Dante, pour
voir...), et aussi parce que la mémoire a le pouvoir de poser à l'infini du baume sur les blessures, les effrois, les déceptions et les décrépitudes variées
qu'imposent le cours d'un vie. Avec une telle phrase, les plus pessimistes penseront quelque chose comme "autant dire qu'on acquiert une sagesse de
vieillard avant l'âge", tandis que les plus jeunes, ceux qui sont doués pour le bonheur, ceux qui sont doués pour la joie, pour les cieux ouverts de la musique, pour la peinture de Raphaël, pour Chopin, Liszt, Baudelaire, se rejouiront de la vraie présence des paradis absents. Ils ne peuvent plus nous fuir parce qu'ils sont désormais en nous.
(eric levergeois -- chroniques impubliables -- tous droits réservés, y compris sur les marges du pays de Combray, de Balbec, et autres territoires où l'on va A
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