Mercredi 3 juin 2009 3 03 /06 /Juin /2009 10:37
(le texte a paru dans le Monde des Abonnés en mars 2009 -- ici à titre d'archive)

Nous contemplions récemment, très perplexe, ce fameux requin pour taxidermistes entouré de sa peau qui sèche et protégé des injures de l'air entre deux grandes vitres qui lui donnent le statut d'objet à contempler, lorsque nous avons surpris, adroitement glissée sous la photographie, un commentaire tiré de l'oeuvre de Baudelaire, "le beau est toujours bizarre".


Voilà donc un chef-d'oeuvre dont le passeport est estampillé comme il faut pour durer dans les mémoires. C'est rassurant pour ceux qui doutaient encore. Parmi ceux qui ne doutent pas, il y a ceux qui lisent la page tout entière de Baudelaire, qui écrit quelques lignes plus bas "Renversez la proposition et tâchez de concevoir un beau banal!" A partir de là, l'axiome du poète prend une profondeur géniale qui ne semble pas nécessairement convenir à tous les squales évoluant en eaux troubles dans les galeries.

Il y a même quelque chose de cocasse à prendre au pied de la lettre, comme la remarque d'un badaud extasié, cet axiome d'une portée sublime pour le transformer en étiquette signifiant que tout ce qui est pagaille et bazar est forcément subtil et puissant. Regardons d'un peu plus haut: Baudelaire a eu l'intuition magnifique de nous dire qu'un des critères de la beauté - et il n'avait pas de requin empaillé sous les yeux ce jour-là - que le beau ne relève pas d'on ne sait quelle science de l'hétéroclite accumulé en fatras, on peut lui faire confiance en pareil cas, mais que tout ce qui étonne, tout ce qui répond au pouvoir de faire voyager très loin l'imagination par la découverte d'un continent de création nouveau, de Michel Ange à Matisse et au-delà, possède une sorte d'emprise sur l'intelligence qui s'accompagne d'une puissance révélatrice et d'une détonation extraordinaire.

Les petits maîtres laissent des curiosités et des divertisements à la postérité, parfois il disparaissent parce qu'ils sont convenus et conformes à une attente. L'ouragan que soulève un art plus grand (on peut vérifier cela dans toutes les salles des musées que l'on connaît) entame une navigation de nos facultés vers une nouvelle terre de découverte. Son ouvrage inspirera par mille raisons neuves celui qui réussit à y appliquer sa perspicacité, il nous dote d'un nouveau faisceau de lumière pour observer le monde et et l'enrichir.

Car tout artiste authentique accroît ce qui existait déjà, parce qu'il fallait qu'il s'accomplisse par une sorte de fatalité imposée par des moyens nouveaux. On ne contemple pas Kandinsky ou Max Ernst ou encore Paul Klee, on en revient comme qui s'est exposé aux calculs fascinants d'un artiste qui nous proposait un nouveau départ vers des contrées situées bien au delà de nos croyances devenues factices à force de facilité. Aussi, nous gratifier d'un "beau est toujours bizarre", explication valorisant le requin cité plus haut, ressemble fort aux commentaires fleuris qui dévoilent à grands élans de lyrisme, la composition des plats sur les cartes des restaurants.

Il faut donc croire qu'il existe, pour certaines plumes mercenaires, comme il existe des dictionnaires de rimes, des annuaires de citations célèbres faites pour rehausser le goût du public cultivé, en épiçant les merveilles du jour de noms tels que Rimbaud, Goya, Rembrand, que sais-je encore? qui font effet dans la cervelle comme certaines nourritures donnent l'impression de "mastiquer des braises". Cette contrebande de noms connus des dictionnaires, vastes répertoires où l'on puise sans répit comme si c'était un vent cocasse qui tournait les pages, permet aux artificiers de la critique de bâtir sans cesser des fondations pour l'immense recommencement des nouveautés "bizarres" et de tirer des salves pour assourdir la perception, la perspicacité, et surtout pour s'établir en dogme. C'est le cantique des cantiques de la prose fleurie officielle. Ou pour mieux dire : la marque d'un nouvel académisme où chacun va répétant ce que le voisin a doctement prophétisé.

Le résultat, en somme, est l'inverse de ce qu'on cherchait : c'est bien une espèce de bazar qui devient "du beau" et point de bizarre tel qu'a pu l'entendre Baudelaire, dont la remarque qui fait l'objet de ces lignes est une des plus profondes sur les jouissances infinies et novatrices qu'indiquera toujours la beauté conquise de haute lutte.
(eric levergeois - chroniques impubliables -- tous droits réservés, y compris sur les rives du lac de Côme et autres lieux chers)

(lecture complémentaire: The $ 12 Million Stuffed Shark - Don Thompson - Palgrave macmillan)
Par elevergois
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