Lundi 25 mai 2009 1 25 /05 /Mai /2009 06:42
Aujourd'hui, nous allons nous promener par une  belle journée de printemps dans une jolie rue calme de Paris. Et rêver en nous laissant aller aux pensées vagabondes, aux pensées distraites, aux pensées refleurissant en grand nombre comme les pages d'un vaste dictionnaire que les premières brises feuillettent en souriant. Ces délices sont rares: les marronniers sont couverts de ces sortes de chandelles roses ou blanches qui portent des petites aiguilles fines comme des antennes, le chant d'un oiseau lance un air de flûte dans les buissons cachés d'un jardin derrière le mur que je longe en marchant, tout confus comme le touriste conquérant qui sent qu'une ville inconnue et libre de tout tracas professionnel lui ouvre ses bras, les referme autour de son cou, et le mène à son gré, comme  soumis au charme d'une inconnue. Je profite de ce médiocre essai lyrique pour vous faire une confidence qui va vous ravir: il y a un siècle, (à peine moins, vu les temps qui courent...)j 'ai eu l'occasion d'interviewer le photographe-poète Jacques-Henri Lartigue. Je lui posai les questions d'usage, celles qui servaient à mon article pour le public, puis je pris mon courage à deux mains et commençai à lui parler de ma vraie admiration pour une de ses photos que je considérais depuis toujours, passez-moi l'expression, comme un vrai déclic. Bien sûr, j'avais le coeur battant à tout rompre, mais une fois lancé par la passion, je précisai la date, la forme et le sujet du cliché, et je lui avouai même qu'au concert, au théâtre, enfin dans bien des endroits où on peut exprimer sa reconnaissance, on applaudit un artiste, on lui exprime directement son bonheur, mais que devant une photo qui ouvre le monde de toutes les autres, on est bien embarrassé. Alors, nous avons continué à bavarder, jusqu'au moment où, je ne sais plus comment, j'ai fini par lui demander ce que signifiait pour lui Paris et les beaux jours de printemps. Vous êtes peut-être de Paris, vous, mon lecteur, vous empruntez peut-être parfois non le Velib de vingt kilos, mais votre propre vélo de ville sportif, sur les pistes qui vous coûtent environ deux roues neuves par mois -- (eh, oui! je suis sportif, je ne roule pas pour passer le temps, et les merveilleuses pistes qu'on nous a concoctées présentent des passages de niveau si bien faits qu'à 25 km/h, bien lancé sur un boulevard extérieur, par exemple, la roue avant se retrouve "tapée" comme une poire de Touraine, irrémédiablement cabossée sur ces passages,un peu saillants, et à changer dans les semaines qui suivent, merci bien). Mais où en étais-je? ah, oui! ce délicieux monsieur Lartigue. Descendez de votre vélo et prenez un siège car sa réponse fut étonnante. "Ce qu'évoque pour moi Paris au printemps? (un silence) et bien, je vais vous dire une seule chose: "Paris au printemps, c'était cette odeur immense des marronniers en fleurs qu'on respire partout, surtout ceux du Bois de Boulogne, où je jouais au tennis avec mes petites amies, et qui se répandait jusque dans les moindres recoins de la ville. C'est pour moi un souvenir merveilleux qui me revient à chaque fois qu'on me pose cette question..." LE PARFUM DES MARRONNIERS EN FLEURS!'C'est étonnant, non? cela contraste sévèrement avec nos temps fleurant bon les indices d'octane millésimé 98, ou 95, ou sans plomb, ou gazoil premium, ou gazoil x premium ; d'ailleurs si ça continue, je vais délaisser le vin  pour être "nez" chez les écolos. Pour les dégustations d'air à l'aveugle. Je réussis pas mal pour le moment dans le cépage Renault-Turbo-- Enfin voilà, vous êtes comme moi,  je  suis perdu dans mon article, et vous vous demandez peut-être où je veux en venir. Rien qu'à ceci, après mille et un détours, puisque nous nous promenons, et que nos promenades de nos jours sont gâchées: j'étais seul, dans ma rue, lançant et relançant les dés de ma fantaisie sous le ventre des nuages et le ciel bleu, et je m'imaginais dérivant comme Rousseau dans sa barque, "semblable à quelque dieu dérivant sur ces espaces, allongé sur mon fragile esquif" (je cite de mémoire, pardon pour les erreurs)  QUAND TOUT A COUP, sur cette planète où je suis le dernier terrien vivant, une voix coupante et grinçante comme un serrure mal huilée brise mon rêve en fracassant l'air pur de la plus déshonnorante des vulgarités privées, intime, sale, personnelle, impudique, poisseuse, vous savez, un peu comme un pétrolier panaméen en plein dégazage clandestin au large de la Côte d'Opale. Je sursaute comme piqué par un serpent. Je me retourne, et HELAS, MALHEUR A MOI et à ma rue tranquille! j'avise un quidam qui comme des millions d'autres moustiques de son espèce n'a rien d'autre à faire dans une rue de carte postale photographiée par Lartigue (où peut-être j'allais faire du vélo, d'ailleurs) vomit sa vie privée, son misérable tas de secrets qui ne sont des secrets pour personne --pour parodier Malraux -- sans la moindre pitié pour le rêveur planant à deux pieds du sol et que le courant printanier poussait, avec le pollen, vers les dernières abeilles ayant échappé aux radios fréquences  et aux pesticides empoisonnés. Mais le charme de cette rue l'emporte, à la fin, et j'oublie la tyrannie inepte et laide du bavardage humain. Car l'invention qui tuera en nous la poésie n'est pas encore née. Fiin provisoire de l'article. Jusqu'au lever du jour (car j'ai encore écrit ceci la nuit) je lirai, me promenant parmi "les cotonniers, les oliviers et les mûriers semés parmi les vignes". Bien loin d'ici, isolé dans la pureté de mon souvenir de rue jolie, seul et heureux, comme dans le coeur d'un livre. (copyright eric levergeois - chroniques impubliables  tous droits réservés, ici, et sur les rives du lac de Côme -)
Par elevergois
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