Dimanche 5 avril 2009
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Certains parmi vous ont sans doute lu jusqu'à en conserver la musique entière dans l'oreille, et donc en prévoir les événements qu'ils connaissent par coeur,
La Chartreuse de Parme, dont tout simplement Italo Calvino a dit qu'elle était le roman de tous les autres, l'absolu du romanesque. Quelque chose entre des mémoires étourdissants de Saint-Simon
revus par Da ponte, et ce rythme indéfinissable et magique d'une ouverture de Rossini, parfois mozartienne et toujours mirée dans l'enchantement de Côme, de "la petite lame" se brisant sur les
rives, avec les intrigues infinies de la cour de Parme dominées par l'ouragan parfois calme du personnage de la duchesse San Severina. Venons-en au fait. Nous savons que Fabrice del Dongo, après
avoir enfin découvert l'amour du fond (exactement, du haut) de sa prison à abat-jour, en vient à recevoir des alphabets faits de lumières que sa tante -- l'immortelle duchesse ci-dessus -- lui
envoie en lui annonçant qu'il pourra bientôt s'échapper. Peu lui importe, en un sens, puisque notre héros, le plus héroïque de tous à notre avis par sa force d'âme, aime la fille de son goêlier,
et par conséquent ne veut point partir. Quiconque sait lire se retrouve à cette partie du roman comme en paradis, attentif, tourmenté, ému, suspendu au cours de la page suivante comme à la
première écoute de la partition de Tosca de Puccini. Restait un détail qui nous disait à voix très basse que, lorsqu'enfin Fabrice se décide à descendre en s'arrachant les paumes à une
corde de soie très fine, l'immense hauteur de la grande tour de la forteresse, il accomplit des efforts démesurés, rencontre un bouquet d'arbres poussé on ne sait comment sur la muraillle, se
cale tant bien que mal dans un renfoncement de ladite muraille -- il a fait la moitié du chemin -- puis, assez etrangement pour la situation, s'endort quelques minutes. Pour reprendre des forces,
à ce qu'il semble. C'est ici que le lettré sans prétentions académiques qui aime à s'immerger dans l'immnense conjonction de thèmes musicaux pleins d'événements, rythmes, rebondissements, vient
de recevoir au fond de son oeuvre belle comme un ciel de Delacroix une petite touche de gris innocente et qui l' "incuriose", comme on dit en italien,sur cette tache au mileu
des ciels verts et bleus. Que vient-elle faire là? tout d'abord, on la laisse de coté, Stendhal est un Himalaya, ce livre un prodige universel, il sera commenté dans
tous les siècles à venir. Seulement, l'esprit vient d'acquérir un grain de curiosite secrète qui ne passe pas dans le sablier. Stendhal avait vécu la retraite de Russie, il devait
tout connaître de toutes les manoeuvres, efforts et exploits qu'un être humain héroïque accomplit sur cette terre. Reste que s'"endormir" à cet instant précis où, menacé de mort, cerné par mille
périls, affaibli par des mois de prison, ne songeant (quoiqu'on puisse en douter tout-à-fait) qu'à l'issue heureuse de sa stupéfiante descente de la muraille, Fabrice se donne le temps, même
bref, de dormir. Alors, lecteurs infiniment attachés à ce texte, nous étions depuis la centième et jusqu'à la cent-cinquantième lecture de cette bible du bonheur littéraire, restés un tout petit
instant en éveil, et, à la vérité, informellement intigué. Jusqu'au jour où....
Un jour, nous avons écouté, raconté avec le luxe de détails qu'il y met avec sa gourmandise habituelle, un écrivain français plus vénitien que ne l'est Venise, nous raconter la fuite de Casanova
des Plombs de Venise un jour de fête religieuse si solennelle que personne n'ose lui demander le pourquoi et le comment, puisque tout est désert, et qu'il finit par sortir sans être inquiété,
comme un passant que personne ne remarque. Seulement, au cours de récit qui conduit de la prison de dessous les toits surchauffée -- les fameux Plombs -- et l'escalier qui conduit jusqu'à la
sortie et jusqu'à la liberté, Casanova -- vous imaginez d'avance ce que je vais dire -- Casanova, dis-je "s'endormit un quart d'heure plus ou moins." Ce détail ne fut pas perdu par les
ascoltatori tout oreilles et qui firent le lien avec l'aventure citée plus haut: et, courant (presque) trouver des Normaliens de l'époque de Jean d'Ormesson, qui nous ont trouvé bien
curieux d'examiner sous de pareilles coutures l'étoffe dont est composée la Chartreuse, nous avons déposé cette petite remarque tout-à-fait anodine et personnelle. Une réponse viendra un jour, et
nous n'en soufflerons mot, le pire serait qu'elle se retrouve en note au bas du texte s'il y avait quelque fondement. Ce que nous voudrions dire, ce n'est pas simplement que les
chefs-d'oeuvres, comme le dit Marcel Proust, autorisent toutes formes d'interprétations même contradictoires, mais qu'il existe une lecture qui avance à notre insu dans la mémoire,
joueuse, vagabonde, dilettante experte elle-aussi, et qui va glanant de contemplation en contemplation -- obsession des lettrés fétichistes dont vient de parler un ouvrage récent -- d'infimes
nuances qui retiennent l'attention et qui dans le "souvenir de la lecture" , parfois, ouvrent et referment un coffret précieux au detour d'une phrase ou d'un paragraphe. Ce qu'on lit intensément,
nous ne cessons jamais de le commenter et d'y lire des vérités qui se modifient et s'enrichissent d'année en année, ou de compter les secondes et les diamants de bonheur que nous a donnés
l'oeuvre. Peut-être qu'à force de les recompter, nous avons commis une erreur. Mais si seulement ce petit texte nous sert à exprimer tout le bonheur et toute la curiosité vers la vie que
nous a donnés notre auteur, nous serons asez heureux. La discussion du point de détail, nul n'en doute, nous la laissons TO THE HAPPY FEW. (eric levergeois
- chroniques impubliables,tous droits réservés y compris sur les rives du Lac de Côme -"excusez les fautes de l'auteur")