Mardi 10 mars 2009 2 10 /03 /Mars /2009 19:51
(début modifié par l'auteur le  04 2009)


                           LE CHIEN DE TANTE MINNE




 On a donc pris contact par lettre de château à château avec les arrière-neveux de tante Minne pour leur demander si Marquis (c’est le nom du chien), serait disposer à se nourrir de restes de chapon et de croquettes du commerce équitable, contre deux ou trois aboiements, une place en or massif et libre de suite avec tous commerces à proximité, en signifiant qu’il était attendu par des maîtres affectueux, pensant juste et penchant pour lui, charitables, attachée à Vatican II, hostile à l’église de Rome et faisant ses Pâques comme seuls les vrais croyants le font -- quoiqu'il y ait des débats en ce moment sur la religion, nous y reviendons. Seulement voilà : en vrai Marquis qu’il était, ce joli chien au poil lustré qui pourtant avait le profil rêvé, n’a rien voulu comprendre de la définition du poste. Je me dis maintenant que l’inscription sur la barrière aurait dû être : CHIEN IMPOSSIBLE ! mais ça n’aurait pas été assez proche de la culture " les animaux sont meilleurs que les hommes " qui est le credo de tous les petits enfants, surtout les petits Français élevés près  du credo écolo ushuaien abonnez-moi-à-Geo, et haïssant chasse, pêche et autre traditions, au nom de la seule tradition qui vaille, celle d’une famille de pure souche et de vieille noblesse de robe.

 

C’était un braque, ce chien. Et pour un braque pur jus de la race des braque, vraiment on ne pouvait pas faire plus braque que ce braque-là. Une vraie mine d’or pour un psy pour chiens.Il a d’abord fallu trois heures pour le faire descendre de la voiture. On a mis, à force de morsures et de saignements divers sur tous les doigts, une laisse en métal ultra chic parce que ça faisait plus stylé et moins proches des crocs, et ensuite on l’a tiré, poussé, hissé et essayé de le sortir (comme le pack du quinze de France en mêlée ouverte, ) pour qu’il sorte par le siège avant, puis par le hayon à l’arrière, puis par le toit ouvrant avec des croquettes et un bifteck sous le nez, mais rien à faire ! Marquis n’était pas sur ses terres, il ne connaissait personne ici, et il hurlait, gémissait, ahurissait tout le village de ses cris, (honte à nous tous !), modulait des notes de contralto stridentes et carrément bouleversantes. Ca faisait mélodieux et cantabile, ça résonnait curieusement comme une La Callas dans le Liebestod de Wagner, ou si vous préférez les histoires de juges, comme un délicieux un bambin qu’on martyrise au fer rouge dans une cave à torture  du Nord-Pas-de-Calais. Une horreur !


Alors, on s’est dit que tirer n’était pas la bonne solution, et on s’est mis à le regarder : lui, derrière les portes bien fermées de la voiture (pour qu’il ne reparte pas à trente kilomètres chez la feue tante Minne) et nous, tout autour, perplexes comme lui, en train de lire des manuels sur les chiens, achetés à Auchan pour trouver une solution, à la page de la race braque, chapitre " agressivité ", paragraphe des appellations" marquis " avec Aboiement  AOC. Pas simple. On a rappelé finalement et de guerre lasse, le cousin Marc-Alexandre à coup de portable, épuisés, pour savoir s’il y avait un tour de main spécial pour manier Marquis. Et Marc-Alexandre, qui bien sûr savait avant et qui riait sous cape, nous a donné illico le tour de magie, et hop, c’était fait. Il est enfin sorti. Puis il s’est embusqué, puis il s’est presque enfui, dispersé dans tout le territoire, et on a tous couru derrière lui, et vers dix heures du soir, quasiment, après avoir planté en hâte à coups de masse des poteaux de propriété et des fils un peu partout et avoir lancé deux familles complètes et tous leurs rejetons à ses trousses, on a réussi à le coincer, et à le relier à un fil haut perché courant sur au moins trois cents mètres de long – pour qu’il se sente moins malheureux, ce pauvre Marquis. Vous pensez bien, un pauvre animal hérité de tante Minne ! Le soir du même soir, avant de choisir la bonne émission d’Arte dans Télérama et Vie des Chrétiens, (et l’avoir ratée) on a remis la question du chien sur la table. Au son des aboiements forts comme une sirène annonçant un bombardement américain en 1944. Là, .............. nous a expliqué gentiment qu’on n’avait rien compris à cette pauvre bête : c'était un enfant, et  il était simplement orphelin de sa (notre) tante Minne! Bien sûr. On n’y avait pas pensé une seule seconde, tout affairés qu’on était comme des brutes ; et elle a eu une de ses phrases, pas de marquis, mais de marquise de Sévigné comme elle seule sait en dire : " Demain, vous verrez, moi qui suis une femme, je vais l’amadouer. Et en douceur. C’est évident que c’est un enfant qui souffre, c’est simple à voir. " Et elle a jeté un long regard bleu, vague, amoureux , fluide et vaporeusement tendre, capable de liquéfier toutes les souffrances de la terre. Un instant, elle a gardé ses grands yeux bleu iris, courageux et candides, ouverts sur la détresse de ce jeune canidé.


" Un enfant ! Un enfant ! s’est écrié mon beau-père, non mais, franchement, c’est insensé, je rêve!….je préfère quitter la table ! quel n'importe quoi ! " puis il s’est levé en bondissant comme il fait d’habitude dans un gros nuage de fumée de pipe . Et ma femme, piquée au vif a elle aussi quitté la table en sursautant, avec un visage sculpté dans la pierre–( c’est un signe d’amour mutuel, chez tous les deux, et les réconcilier ensuite est un exercice un peu fou, mais un vrai régal, parce qu’on sent tant d'amour à la fin !) .Le lendemain – qui fut le dernier jour de Marquis sur les terres familiales – ma divine belle-mère a pris une badine très gentille, en nous expliquant qu’elle allait le conduire elle-même, ce fauve (pardon,  cet " orphelin ") le long de la rivière, et qu’on verrait ce qu’on verrait, patience, amour et gestion tendre des émotions canines faisant plus " que force ni que rage " comme dit La Fontaine. Car avec les enfants en bas âge et avoisinant les quatre ans (comme ce chien) ma divine belle-mère sait y faire. Et nous, on ne demandait à la qu’à la croire. Elle a détaché le pas très divin Marquis pour le rattacher au bout son frêle et ferme avant-bras, et les voilà partis vers les espaces infinis du danger – car j’ai oublié de dire que belle-maman est légère comme une plume ou un arpège de Fauré, et que le chien lui, était jeune, très fort, très lourd, et même passablement bull-dog d’allure. A un moment qui n’a pas été précisé par le rapport de l’hôpital, forcément et exactement comme on s’y attendait, Marquis a tiré sur la gentille nouvelle propriétaire d’une telle façon qu’elle s’est mise d’abord à courir pour suivre le rythme, puis à trébucher, et enfin à tomber, et ensuite ce chien l’a rabattue par terre et tirée derrière lui, sans songer seulement à se retourner, l’animal ! Seulement, ma belle-mère n’est pas femme a s’en laisser conter, et elle a continué à le tenir bien ferme, mais hélas, elle était bien plus légère que la bête et donc elle glissait entre les herbes hautes, avec Marquis tirant devant et " Madame " résistant de toutes ses forces derrière, les bras tendus et le ventre sur le sol, très acrobatiquement – évoluant en quelque sorte comme une planche à voile sur un lac vert et fleuri. Catastrophe !   " Mamie fait du ski nautique avec le chien ! " ont crié tous les enfants, entre les rires et quelques larmes. Tout essoufflé, le jardinier est venu signaler à toute vitesse dans la maison où il est entré lui aussi en trombe, et en bottes et la pelle en main , disant à Monsieur que Madame était au bout de la laisse du chien, qu’elle se dirigeait vers la lisière de la propriété des Jean Dupont, par derrière le rideau de sapins argentés, au-delà des tas de bois, plus loin que la remise, et par-dessus le petit pont cassé ! " C’est impossible, a maugréé mon beau-père en levant les yeux au ciel. Enfin, Albert, vous savez bien que par là-bas, il y a un muret ". " Non, Monsieur, a répliqué tout contrit le jardinier, je l’ai jamais dit à Monsieur, quoique j’en aie fait confidence à Madame, et aussi à Madame Sophie (ma femme) mais sous le muret il y a un trou dedans. J’aurais dû le réparer, je crois que Monsieur va ne pas être content, mais je crois bien que Madame va atterrir tout direct chez les voisins! " Consternation ! Effarement généralisé ! Mon beau-père toujours goguenard devant les câlineries universellement bienveillantes, tiers-mondistes et le  style mea-culpa-pour-l’éternité- de sa divine moitié, toujours préoccupée par l'avenir de  la Bionté Universel,le a lâché : " Ca c’est bien elle! puis en regardant la pendule, il a ajouté sans se démonter, " en plus, elle va arriver chez les Jean Dupont pour l’apéritif !….avec son " orphelin " au bout de la laisse ! et tout à trac il a dit : " et puis pourquoi vous n’avez pas bouché ce trou , vous, hein! ? " ET ALORS IL A VIRE AU ROUGE, AU CARMIN, A L'ECARLATE, A LA PIVOINE,  AU GRENAT et il a carrément dégoupillé son orage intérieur. Comme les feux tricolores, c’est un trait de famille pour dire que les plombs sautent. (notez que quand vous vous préparez à adopter de nouveaux parents dits " beaux-parents " en vous mariant, vous avez intérêt à lire non pas le Code Civil, mais le Manuel de la Zizanie Familiale). BREF MON BEAU PERE MANGEAIT SA PIPE ET REPETAIT : on tue ma femme ! on tue votre mère ! ON ME TUE AUSSI! O DIEUX DU CIEL, QUE FAIRE AIDEZ MOI! " et comme son ange gardien tardait, il a giflé une jolie statue en fausse porcelaine qui est allée se fracasser par terre...


Le jardinier atterré a fait un signe du chef respectueux et s’est esquivé en marche arrière, tout inquiet et en grand état de panique. Toute la famille, s’égayant sur la prairie, s’est transportée chez les Jean Dupont (par l’entrée la plus accessible) en courant et en criant, portant compresses, alcool, mercurochrome et urgo transparent en main, vers le lieu de l’atterrissage présumé d’où montaient déjà des clameurs et aussi quelques rires. Le jardinier avait dit juste et vrai: il y avait un trou " dans-le-muret-derrière-les-tas-de-bois de où-que-quoi-qui-qu'est-ce… " et toutes les choses qui marquent à l’est la frontière de nos états, et Madame,  toujours tirant sur son braque de chien – qui lui, (au moins aussi tenace qu’elle), la tirait de plus belle mais inversement – venait justement d’être passée par le trou en question, et échevelée, à moitié brisée mais tenant bon les rênes de son braque, était arrivée en lançant un victorieux " désolée d’arriver ainsi, ce chien est  incroyable"... chez les voisins qui l’avaient vue surgir de dessous la haie. Radieuse de vaillance, manches de chemisier déchirées, elle avait fait cette entrée digne de Tintin et mais les voisins avaient aussitôt – (eux qui comme moi adorent le rugby) –plaqué de belle façon la bête récalcitrante entre une tente de camping ,une table en plastique blanc et le coin du barbecue. Ouf , sauvée ! Et libérée… Nous trouvâmes la noble amoureuse des bêtes quasi en défaillance, (comme aurait dit encore la marquise de Sévigné) et résolue devant les circonstances à se séparer prochainement de Marquis. Car on lisait dans les yeux de Madame, que pour un marquis, ce chien là ne méritait aucune espèce d’excuse. On ne lui en voulait absolument pas, mais il fallait reconnaître qu’ il s’était conduit comme le pire des valets. Adieu les haies ! adieu les piquets qui font " propriété privée " ! Vive l’Espoir ! vive l’Entente ! vive l’Amour entre les êtres, etc. L’espace a été de nouveau libéré, Marquis est reparti dans un " orphelinat " ou avec Marc-Alexandre, je ne sais plus, pour aller aboyer ailleurs et on se raconte maintenant toute cette histoire au coin du feu, en  brodant de petites fleurs de style à l'envi, et toujours sur le ton des histoires extraordinaires de la maison. (suite au prochain numéro (catastrophe) de ce roman feuilleton provisoirement intitulé, précisément : " Catastrophe, Zabeth se marie ! " avec l’aimable autorisation donnée à l’auteur d’écrire la vie de sa belle famille – dont vous saurez, ô lecteurs curieux, peut-être le secret un jour, mais pas maintenant…le texte corrigé le 4 avril 2009 par- elevergois.com

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