Partager l'article ! HISTOIRE D'UN BAISER TROUVE DANS UN TAXI: Dans les siècles qui ont précédé celui-ci, il n ...
Dans les siècles qui ont précédé celui-ci, il n’était pas rare de rencontrer des amoureux de recueils poétiques, et des conteurs attablés des nuits entières, versifiant en aimable compagnie jusqu’à l’aube. Le Paris d’alors était encore parsemé de lieux surgis d’une autre époque. Je pense même qu’il les contenait toutes, car c’était encore une ville à lire et à feuilleter, autant qu’à consommer en milliards de déclics pour les photos qu’on appelle aujourd’hui numériques. Pour cette simple raison, les images parlaient, toutes les rues descendaient pour grossir des fleuves de nostalgies, d’histoires de rois et de duels, et plus encore que le jour, Dieu avait inventé la nuit. Une promenade au bord de l’eau vous saisissait à bras le corps, et les alentours des cathédrales, quoique nettoyées de leurs pauvres, voyaient les statues descendre des grands portails et partir en goguette. On pouvait s’abandonner à la rêverie dans des ruisseaux d’obscurité, et la lumière oblique d’une lampe jaune semblait poussée par un astre inconnu qui faisait sa ronde. En bref, on se moquait du Dieu argent dont le manque absolu laissait aux rêveurs de vastes terrains vagues où l’on élevait à loisir des temples, et somme toute, il y avait un honneur de la Pauvreté qui permettait d’écrire de vrais vers arrosés de fumées, de rhum et d’amourettes d’un soir qui avaient du caractère. Ceux qui y jouaient leur cœur comme des parties de dés, lorsqu’ils perdaient, rentraient dans un sixième étage sans escalier pour regarder le ciel sous une lucarne et griller des cigarettes, entre la demi veille et le demi-sommeil. Mais la nuit mal chauffée qui les entourait les berçait de merveilles. L’un de ces causeurs, modelé sur un patron de la lointaine époque romantique, et qui souvent dormait en compagnie de colonnes de vieux bouquins qui lui faisaient comme un jardin de livres tant il en poussait dans sa mansarde, rêvait souvent d’héroïnes. Dès qu’il commençait à écrire un récit de tête à tête éclairé de chandelles, par on ne sait quel sortilège de son style, il rencontrait le lendemain une femme ravissante. Ils se plaisaient l’espace d’une soirée. Puis, la belle s’étant hissée jusqu’à la haute tour d’ivoire du poète, elle se laissait conquérir au plus profond d’oreillers chauds et parfumés, et déguerpissait avant l’aube – car tout bien considéré, le poète c’était lui, et non pas elle. Notre Albertus les aimait souvent jeunes, élégamment vêtues et tête en l’air. Pour comprendre ce qui va suivre…-- suivez mon regard, dernier lecteurs de Balzac – il faut savoir que la dernière aventure d’Albertus datait d’il y a plus de dix ans. Car notre héros avait aussi aimé. Dans la suite d’un récit qu’il n’avait jamais écrit, la plus belle de toutes les belles femmes (imaginez qui vous voudrez) l’avait aimé passionnément et il l’avait aimée jusqu’à en mourir. Qu’il suffise au lecteur de savoir que lorsqu’on se prétend virtuose dans certain domaine, il arrive un jour où l’on est battu à son propre jeu. Battu, que dis-je ? vaincu, lentement torturé, criblé de départs définitifs jurés et parjurés autant de fois qu’il en faut pour être fou, et si atrocement multipliés que, voyant ses flacons de somnifères augmenter comme dans la prison d’un désespéré, il appliqua la maxime selon laquelle le courage en amour c’est la fuite. Il en resta brisé, perdit son emploi, fut expulsé, ruiné, etc.
Depuis des années, notre éternel apprenti écrivain s’était fait moine (pardon, professeur dans l’Education Internationale) dans une faculté lointaine, et son cœur devint comme le château désolé du conte de la Belle au bois dormant : il s’y contemplait encore, mais comme on regarde les eaux calmes d’un lac où danse une ruine. Il se disait : " Jamais, non , plus jamais une seule aventure ! " Et il trouvait même des plaisirs ardents et mystiques dans les textes compliqués des Boèce et autres Saint Augustin. Il en portait même un volume imprimé en petits caractères sous sa veste et combattait seul avec son âme estropiée comme un Don Quichotte de la Chasteté. Hélas, il ne faut jamais dire " jamais " en ce monde plein de pièges. Un certain soir de décembre, il céda sans malice à l’invitation de quelques traductrices expertes dans la langue de Dante. Il se laissa conduire dans un bar banal où clapotaient des airs de jazz, lieu décoré de poutres en faux bois et fermant tard, inattentif aux attraits, pour lui invisibles, d’une beauté parfaite qui pensait voir en lui un homme encore en vie. Ils s’assirent dans un coin de banquettes assombries par la lueur vague d’une bougie. Il parlait de sa voix monocorde et revenue de tous les naufrages, si convaincu par sa triste vie qu’il leva à peine les yeux, vieux pèlerins de l’amertume, sur un visage que n’importe quel autre homme eût contemplé en extase comme un portrait du Titien. Mais lui n’en avait cure. Habitué des questions de cours qui n’en finissent pas, notre Albertus sanglé dans sa bure de beau ténébreux vétéran de la joie (nous empruntons la formule à Baudelaire), se mit à parler – ou plus exactement, l’écho triste de ses douleurs parla à sa place, comme le vent siffle dans les ruines des abbayes hantées. Il s’apprêtait à poursuivre ainsi très longtemps, quand il perçut à quelques vibrations parcourant l’air, une atmosphère dont la tension psychologique iridescente ne lui était point inconnue. En vérité, sa belle écouteuse s’impatientait. Il continua sans se troubler, tandis que face à lui, la beauté brune au caractère d’orage et d’océan, d’abord heureuse qu’on le lui fît pas la cour comme tous les autres hommes, était au bord de l’indignation. Par quelle magie cet homme-là, celui qu’elle s’était choisi comme compagnon d’un soir, ne s’écroulait-il pas d’émotion ? Elle en rosissait comme un fruit mûr trônant sur une coupe et qu’aucune main gourmande ne saisit pour y mordre. Une folie d’humilité torturait son orgueil. Mais, soupçonnant quelque mystère – ou quelque vice caché, comme disent les textes des juristes – elle se mit en devoir d’attendre la suite. N’avait-elle pas désiré cela toute sa vie, précisément : qu’un homme ne lui fît pas la cour aussitôt après l’avoir aperçue l’espace d’un éclair ? Comme c’était triste !Celui-ci, se disait-elle en l’écoutant distraitement, devait être ou bien idiot ou complètement aveugle. Ou bien divorcé , ou veuf, ou bien encore bon père bienveillant d’une dizaine d’enfants qui l’attendaient près d’une bourgeoise suisse tricotant des chaussettes. Son esprit désemparé et fier battait la campagne, le sang et la fierté lui bouillaient dans les tempes. Si bien que n’y tenant plus, elle risqua une des ces œillades effilées par quoi la Beauté soudain dégaine ses atours comme on sort une dague…et tandis qu’en pensée elle s’apprêtait à frapper notre Albertus au cœur de cimetière, il lui sembla qu’un frisson, une sensation attirante et majestueuse le chatouillait… "Mais regarde donc comme elle est belle ! " cria en lui une voix qui le réveilla tout entier au fond de sa prison. Et il la vit, il la vit enfin ! et en demeura coi. La fille d’un doge vénitien parée d’une sublime robe d’époque n’aurait pu atteindre, dans ses songes les plus débridés, à cette allure dégagée et sublime, à cette morbidezza du teint, à ce nimbe de magique douceur à quoi l’on reconnaît les reines. Et il ne rêvait pas : elle était devant lui. Il en oublia son silice d’écrits mystiques, et regretta de ne pas avoir quelque " plan " stendhalien sous sa veste. Mais en pareille situation les femmes sont toutes puissantes, et leur volonté divine. Elle eut vite jugé qu’il avait compris, et lorsqu’il fut question d’indiquer la voie au seul taxi qu’ils trouvèrent à cette heure, elle lui fit comprendre qu’il valait mieux, pour la conclusion de ses intentions de conquérante, qu’il la raccompagne chez elle. Et voilà comment sans dire un traître mot, dans les tourbillons de la neige de décembre, en anéantissant d’un long, doux et curieux baiser trouvé dans un taxi, des années d’amertume, le cœur d’Albertus fut sorti de l’ornière, et guéri, comme on dit dans les contes, pour très longtemps. (offert par elevergois à ceux qui fêtent la Saint Valentin—" chroniques impubliables " – tous droits réservés et déposés)
| Février 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||||||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | ||||
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | ||||
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | ||||
| 27 | 28 | 29 | ||||||||
|
||||||||||