Partager l'article ! La Princesse de Clèves (II): Quiconque a aimé considérera ce livre comme un livre de fuite hors d’un lieu incendié, et c’est bien cette c ...
Quiconque a aimé considérera ce livre comme un livre de fuite hors d’un lieu incendié, et c’est bien cette course précipitée vers le refus d’aimer qui étonne. Car aimer, n’est-ce pas, c’est bien le monde recommencé et l’aurore et tous ses courants bleu et or qui dansent sur le sommet des montagnes. Aimer c’est pouvoir en ce monde agir absolument. Tout geste, toute parcelle d’intention nous est ici donnée comme si dans l’esprit de la princesse se déroulait une musique infinie qu’elle ne jouera jamais. Jamais ! voilà le grand mot lâché. Jamais leurs mains comme celles de Juliette au bal, ne connaîtront cet effleurement à partir de quoi toute sagesse est emportée et malmenée par la fatalité des sentiments. Le jeu est d’autant plus cruel que l’époque n’est pas aux élans discrets, et que l’amour est la grande affaire tissée de liens complexes qui occupe toute cette cour. Il y a peu d’œuvres qui nous disent avec autant de redites et d’insistance que l’élan amoureux, passionnel, est le seul grand jeu de la vie qui vaille la peine. Et la cadence du texte, le rythme auquel il se déroule, fait qu’on passe d’une silhouette à son double dans un miroir déformant, du miroir aux pensées si fortes qu’on croit les avoir entendues, et que ceux qui les incarnent s’y soustraient seraient accusés de voler le cœur d’autrui – et s’ils ne l’ont pas fait, on pourrait reprocher à Madame de La Fayette d’avoir mis en scène un complot entre deux âmes qu’une force surhumaine tient éloignées de proximité. Les fameuses digressions qui choquaient tant Valincour nous apparaissent comme des vues sur les coulisses de ce théâtre, le seul lieu où les attachements sont vécus, mais à condition d’être entourés de silence et d’être ignorés de tous. Cependant l’amour est pressé d’en finir et de conclure, et nous lisons avec anxiété tous les renoncements à la liberté dont la princesse, qui croit, qui doute, qui aime à ne plus douter de rien, sorte de reine continuellement mise en échec sur un échiquier, et qui trouve toujours une voie libre. On atteint à une pureté désespérée, à un chant du cygne obstinément continué, face à l’espoir a priori triomphant dont se pare à tout instant le duc qui, n’ayant pas la proie, court après l’ombre de cette femme qui en devient lieu flamboyant (ou bûcher) de tout désir anéanti. Stendhal, pour reprendre la comparaison précédente, dans la scène (de la Chartreuse de Parme) où la duchesse San Severina (autre figure sublime !) et Fabrice bavardent en tête à tête devant Mosca nous donne une clé : " S’ils mettent un nom sur ce qu’ils vivent … " écrit l’auteur, mais non, ils ne mettront que du trouble, et du plus beau, celui qui est clair pour tous sauf pour eux. Cela dit, comme on de décide pas plus de désaimer que d’aimer, le chant profond des aveux imaginaires bat son rythme de bataillon qui charge et qui voudrait bien tout exterminer sur son passage, en nous composant une Phèdre d’un autre genre dans la crue de violences et d’exploits d’un Seizième siècle plein de dagues, de poisons, de luttes personnelles qui ensanglantent escaliers et murailles. Il n’est pas démontré que la langue classique de l’auteur n’apporte le détachement historique qui désigne tout sans toutefois " faire paraître au grand jour ". Sous cet angle, l’espèce de récitatif du texte a perdu de ses couleurs fortes pour emprunter comme un souci de bienséance. Si les uns, parmi les personnages, se trompent en connaissance de cause, ceux qui se parlent par regards échangés malgré eux et sans confusion possible, n’en finissent pas d’être hantés par une passion à rebours sans cesse punie, vécue en rêve et aussitôt reniée, d’autant plus vivement qu’elle s’exagère. Inexperte, embarrassée, maladroite obstinée, la princesse souffle sur les braises de l’âtre pour éteindre le brasier. Et le terrible enjeu de cette partie de colin maillard, cette femme dont le cœur finit dévasté (mais ne l’a-t-elle pas vécu à sa façon, cette passion si obsédante ?) voit tout, sent tout, maîtrise tout dans un tourbillon ou d’autres seraient devenus fous. N’en déplaise aux esprits dépourvus de romanesque et aux exégètes des facultés, ce n’est pas tant la vertu où elle se tient au prix d’efforts surhumains qui rend ce livre étonnant, c’est la condition du lecteur " in fabula " qui tient lui aussi le fil des marionnettes, et qui ne va pas dans le sens où il croit tirer : plus il espèrera, comme c’est la pente naturelle d’un être humain, plus il s’enferrera à l’écoute intime d’un " Liebes Tod " toujours désirant et toujours mourant, savourant un grandiose échec amoureux où l’on aime à lire malgré soi, le contraire de ce qui advenu, rêvant et cherchant le coupable possible d’une faute qui pourtant ne fut pas commise…(eric levergois- chroniques impubliables - droits réservés)
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