Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 09:16

Il y a dans les pages qui commencent cette extraordinaire partie d'échecs mêlée de rebondissements, d'émotions infinies et de détresses sans recours qui s'appelle La Princesse de Clèves, comme une aurore du style, une luminosité et un rythme dans l'agencement subtil des passions qui, d'emblée illumine notre imagination, et fonctionne à la façon des ouvertures d'opéra qui vont présenter le ton et les motifs principaux. La cour de Henri second, comme dit l'auteur, est un lieu où la galanterie et les affaires amoureuses gouvernent ceux qui règnent, quand ils ne sont pas en guerre ou à la chasse, ou à la paume. Vie de cour refermée sur elle-même, où chacun aime, est aimé, ou bien hait selon une suite d'événements qui ne fait que des vainqueurs (souvent bien cachés) et des victimes à jamais inconsolables. Des degrés de naissance, de préséance, d'amitié, d'alliances, fixent chacun dans son rôle avec une exactitude et une rapidité d'écriture d'une virtuosité qui crée à la fois lucidité et vertige. Quiconque a aimé passionnément pour recueillir les leçons souvent très amères qu'inflige une liaison qui se consume, ne peut qu'éprouver un plaisir dans le raffinement des « règles du jeu » auxquelles il faut bien prendre garde, car en amour, ce qu'on sent, on le sent malgré soi quand les dés sont jetés.Récemment, en lisant quelques notes de Stendhal dans une nouvelle édition de La Chartreuse, nous trouvons dans un commentaire « penser à la sublime Madame de La Fayette », remarque qui vient d'un des plus grands maîtres de la psychologie amoureuse. Point de hasard: Stendhal excelle à nous dépeindre des héros en lutte avec eux-mêmes qui « découvrent » ce qu'ils sentent pour l'être aimé en en prenant conscience à contre temps. L'enchantement que produit « la Princesse de Clèves », c'est qu'on croit pouvoir être maître de ses sentiments (qui peut maîtriser une passion dévorante à ses débuts?), alors qu'ils nous constituent petit à petit et complètent d'un savoir inéclos, qui sera éclosion de la personnalité de qui les éprouve. Point de recul mélancolique ou de ruse ou de jeu léger, inconstant, réversible, comme en proposeront les pièces de Marivaux bien plus tard. Ici, les passions ne font qu'un avec ceux qui les éprouvent, et leur satisfaction, le but de la vie. L'être est tout proche de ce qu'il sent, et ce qu'il sent fait l'émerveillement de tout ce qu'il est. Le jaillissement vigoureux de la Renaissance, ce surcroît de vie puissant qui fait de l'époque une période débordante de vie et d'énergie, a pour loi unique la prise de ce qu'on désire. Dans sa fine analyse qui court de ligne en ligne, l'auteur est implacable. Il suit l'évolution de chaque individu dans sa métamorphose amoureuse, laquelle, même ( et surtout) mal comprise, dessine le chemin étroit qu'il faut parcourir au bord du précipice. Prenons simplement les données qui nous sont fournies depuis le début, et qui sont le cadre inextricable des lois du sentiment: Mlle de Chartres devient par mariage la femme du prince de Clèves, à qui elle reconnaît des mérites très étendus, mais elle se désole de ne pas lui rendre un sentiment digne de lui. Le prince de Clèves, c'est là l'un des ressorts de l'intrigue, se sachant estimé plus qu'aimé, persiste en espérant que l'amour vient ensuite, comme on dit que l'appétit vient à table, que l'habitude d'un bonheur viendra avec la douceur d'une vie matrimoniale bien ordonnée. Erreur bien naïve. L'homme supérieur à tous les autres en toutes sortes de domaines, beau, séduisant, aimé de toutes les femmes, mille fois plus aimable que tous les autres hommes, surgit à la manière d'un ouragan dans la fameuse scène du bal: aussitôt vus, aussitôt prisonniers et hantés l'un par l'autre! la princesse va reconnaître l'homme que la force des choses et l'amour lui destinent, dès qu'ils se mettent à danser ensemble dans ce fameux bal où princes et princesses les contemplent dans un murmure généralisé d'admiration. Il s'agit bien sûr, ici, du duc de Nemours qui occupe d'emblée l'imagination et tout l'être de la toute jeune femme. La princesse gravira ce chemin de feu et de flammes en s'avouant peu à peu – c'est là un des grandes richesses de ce récit – qu'elle est authentiquement et follement prisonnière de ce qu'elle aime. Comme un navigateur imprudent qui rame a contre courant sur des rapides, la princesse va lutter pour ne pas céder à ce qu'elle désire elle-même du plus profond de l'âme. Il n' y a pas de fil d'Ariane pour sortir de ce labyrinthe. A l'instar de Fabrice et de Clélia Conti, les deux héros vivront dans une vie parallèle et souffrante ce qui les unit. Quand on lit, à la dernière ligne (désignant la vie de la princesse) « ...et sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemple de vertu inimitables » on ne peut s'empêcher de penser à l'espèce de pirouette qui finit le roman de Stendhal: « quant à Fabrice, il ne passa que quelques mois dans sa chartreuse ». A côté de l'intérêt que présente le « jansénisme » de Madame de La Fayette, ses analyses raciniennes, ou encore le thème de Tristan et Iseut tel que Denis de Rougement nous le décrypte brillamment, et autres pistes pour les universitaires, il nous paraît également évident que Madame de la Fayette sait de quoi elle parle et qu'elle a dû, comme notre cher Stendhal, mêler l'expérience atroce et sublime d'une grande passion avant de prendre la plume. Le degré de sincérité et d'observation d'un tel livre, se puise, hélas, aussi dans l'expérience qu'on a faite soi-même – surtout quand on a dû en payer le prix très élevé. (elevergois.com (chroniques impubliables, tous droits réservés)

Par elevergois
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