Samedi 27 décembre 2008 6 27 /12 /Déc /2008 05:07

Sur ces lieux qui pourraient paraître simples à découvrir et à sillonner à loisir, le poète guide ou égare son lecteur en entrecroisant les références historiques. Qui sait même si chacune d’elles n’indique pas une allégorie, une halte lointaine cachée dans la mémoire, et qui ici reprend vie. Si " l’homme qui dort tient le monde en cercle autour de lui ", celui qui semble avoir pris naissance sur les sentiers enchantés de sa mémoire, avance de cercle en cercle, sautant, comme on allonge le pas au-dessus d’un ruisseau ou pour gravir un talus, d’une allée historique tracée au temps des Valois, à quelque temple endormi et à demi brisé, qu’il dégage d’un bouquet de jeunes hêtres crispés de froid, avec la familiarité de celui qui lit les épitaphes mangées de mousse dans leur langue d’origine. On croirait suivre les pas d’un conteur magicien qui vécut toutes ces époques reculées dans un grand théâtre, et qui fait à volonté reparler leur décor et délivre les songes qu’il contenait l’un après l’autre. Je ne sais s’il faut dire qu’on lit Gérard ou bien s’il ne faut pas plutôt s’étonner avec lui, pas à pas, de ses poursuites vers un Graal que " dans un autre existence, peut-être ", il a vraiment connu. On a coutume d’aller voir par curiosité documentaire les maisons des écrivains pour se convaincre, comme le veut le tourisme culturel, qu’il y avait bien une lanterne magique dans la chambre de Proust, le squelette d’un chat à Combourg, ou encore des meubles sculptés de la main du poète dans les maisons de Hugo. L’esprit débarrassé des obsessions lancinantes des auteurs, on fait ainsi des tours de brocanteur avec l’espoir de rapporter un objet souvenir, comme on met, sur les sites de la Grèce antique, une pierre dans une poche qui sera plus tard comme un éclat de cristal servant de talisman factice, et qui rappellera la réalité brute de la visite – chose retirée aux bois ou au sol de pierre, bien trop évidente et qui, hélas, contient autant l’océan que les coquilles blanches glanées sur les plages ou les cartes postales barbouillées de méchantes couleurs. Mais ici, de telles cueillettes sont vaines, car chaque phrase du texte nous emporte par sa chanson discrète, et répète le mystère lointain de la mélopée d’un barde que seul le guide sait murmurer. C’est une sorte d’encens sur lequel il serait vain de refermer sa main. Les territoires parcourus par Gérard sont l’histoire ininterrompue d’un rêve dont la familiarité est trompeuse : si proches soient-ils (car aller chercher des sensations plus réelles et tangibles est après tout possible, en prenant le véhicule de son choix pour s’y rendre) on y perdra l’attirance contenue dans les pages, qui est naturellement bien mieux sentie au milieu d’une nuit d’étude que l’on se consacre à Sylvie en s’y réveillant soi-même. Il faudrait être ici beaucoup plus sincère : existe une souffrance reconnue, peut-être même mesurable, pour le lecteur qui s’abandonne entièrement aux rêveries nervaliennes. Lancé sur des routes qui se détachent de l’itinéraire principal, on participe bien vite, en l’écoutant toujours, à cet horizon d’aube prête à se lever, teintée de pourpre et de blanc tirés de tous les levers du jour qui se promettent sans jamais nous donner leur lumière. Entré dans une sorte de paradis dantesque qui offre à tout instant une rencontre féerique, tutélaire, statue de fée ou personnage des forêts qui parle entre les arbres et au bord des sentiers, il semble souvent qu’on ait atteint les confins de ce que " langue humaine ne saurait redire " et qui pour nous est transcrit sous la dictée de héros n’ayant rien perdu de leur humanité. Plus on lit simplement, plus on croit les voir. Car d’une remarque prévenante, entrecoupant le courant des songes, Gérard désigne souvent pour lui-même et pour son lecteur, une anecdote vécue incontestable : la sensation du froid ou la hauteur des futaies, la gêne qu’on éprouve à traverser plusieurs hectares de bois sans retrouver son chemin, la bonne route enfin retrouvée ou le commentaire d’un compagnon d’enfance connaissant de vieilles chansons. Et comme lui, nous voici sur le chemin enchanté qui l’est encore plus parce qu’on y communique dans une langue qui est la fois la nôtre et celle de ses lointains toujours poursuivis. Ce mouvement de fuite vers les temps anciens et de retour sans apprêt vers ce qui se vit nous émeut pour toujours. On n’échappe pas facilement aux sortilèges de cette voix des conteurs savants qu’il rassemble dans la sienne, et qui nous interpelle sans façon. Et puis, et surtout, il y a ce renoncement que le promeneur nous confie lorsque l’itinéraire devenu trop difficile à poursuivre, est soudain déclaré sans issue, devenu incompréhensible et donc abandonné faute de mieux. Il semble ainsi, comme un Dante un peu plus moderne dont les souliers s’enfoncent trop dans des ornières et des fondrières paraissant réelles, qu’il a posé sa main contre un tronc rugueux qui était là et qu’il change le cours de son voyage parce qu’il a vu très loin dans les profondeurs inconnues d’un lyrisme de voyance qui côtoyait un précipice. On qu’il se dit alors qu’il préfère éviter. Mais ce qui de nous aspire aux profondeurs des vies antérieures, au lieu de s’arrêter là où nous le dit, trouve en soi-même un promontoire, une table d’orientation surgie dans la forêt où se divisent les mille voies du rêve, et nous essayons de les lire obstinément ou à notre insu, sachant que l’antique route celte ou romaine passait par là, et qu’au bout, moyennant quelque effort d’imagination, nous y trouverons des chevaliers vermeils et des fées. (eric levergeois – chroniques impubliables, tous droits réservés)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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