Lundi 8 décembre 2008
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Curieusement, lorsque j'allai pour la première fois visiter Chantilly, je trouvai sur un grand parterre jouxtant les bois, une assemblée d'archers essayant leurs
flèches vers le ciel. N'était-ce pas un peu comme les Archers de Senlis qui "devaient rendre le bouquet à ceux de Loisy". C'était une de ces fins d'après-midi où le ciel se pare de couleurs bleu
sombre et transparentes, comme on en trouve dans les plafonds peints à fresque, où les nuages s'accrochent à des arbres au dôme de branches d'un vert de rêve -- comme en peignit Hubert Robert ou
Poussin, et qui sont des arbres pleins de récits lointains dont le vent déroule les secrets mythologiques. Il n'y avait pas, bien evidemment, de jeune et jolie apparition d'une descendante des
Valois, que le poète compare à la Béatrice de Dante, mais il flottait dans l'air un encens étrange. Je ne sais ce que les archers visaient dans le ciel, mais leur présence fit tressailir en moi
l'ancienne lecture ineffaçable du récit de Sylvie, surtout la scène du bal où Gérard (ou bien l'homme qui l'habitait alors lorsqu'il fit legeste de poser la couronne sur le front de cette
miraculeuse Adrienne, dont la vie trop brève nous est révélée à la fin du récit). Ce qui toujours m'avait attiré vers ce pays entre le rêve et le réel, c'était cette allure du récit, qui avance à
la vitesse d'une prose de légende ou d'un cantique tiré de la Genèse, au milieu de souvenirs posés comme des reliques de paradis perdus, où le poète avance -- sans qu'on puisse savoir s'il fait
jour ou nuit -- en posant l'un après l'autre des tableaux d'îles et de petits temples où tout sonne comme un petite prière personnelle qui fait ressurgir les êtres de jadis. Nous sommes sur les
franges d'une éternité retrouvée. L'engourdissement des jours inutiles s'est enfui, et nous voilà partis à la suite de notre guide, dormant et ne dormant pas, couchant sous la lune, traversant
les bois où sans doute les confidences des fées du lieu pour lui sont une langue maternelle. Il nous parle tout à coup cette langue de l'âme,accordée à tout ce qui palpite et rêve, et qui est
comme un album lointain de pages prophétiques. A l'égard de nombreux écrivains, il arrive qu'on se sente une proximité qui vient des structures bien noueuses du style, de l'élan, du flux continu
des confidences qui invite notre confiance de lecteurs à partager les méandres d'un récit. Pour Gérard, cet exercice-là n'aboutit pas: nous restons suspendus à des apparitions qui se succèdent,
car la ligne de la promenade danse avec les sentiers obscurcis de la nuit, et qui le restent lorsque le jour est revenu. Dès les premiers mots, il est impossible de ne pas s'embarquer dans
le style et même dans la matière si indécises du souvenir qui reparaît. Les lieux qui bordent les chemins évoquent pour lui seul un site carlovingien, un lieu d'âpres luttes datant de la
Fronde ou de la Ligue, puis une abbaye, puis un tableau dont le contour est tiré de Watteau. Il y aussi, bien sûr, pour tous les universitaire aguerris, une vigne et des roses qui l'enserrent; et
puis cette curieuse phrase: "La scène se passait entre les anges, sur les débris d'un monde détruit". La nécessité spirituelle à quoi nous prenons part en relisant Nerval (de nuit, vers quatre
heures comme maintenant) maintient le jeu subtil de toute oeuvre qui inspire à des hauteurs inconnues des mortels. Et toutes les perspectives renversées de Sylvie, texte éternellement suggestif
et brûlant de mystérieuse sainteté, nous montre et nous remontre toujours que le poète n'a sur cette terre qu'un seul lieu où vivre et habiter; ce lieu c'est celui de son oeuvre. (eric
levergeois - droits réservés - chroniques impubliables -cf maître eric noual à paris)
Par elevergois
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