Mercredi 22 octobre 2008 3 22 /10 /Oct /2008 21:24
Entrer dans une librairie pour acheter un livre en ressentant ce léger frisson de honte parce qu'on ne pourra pas tous les emporter en une fois, et qu'ils sont là, présent du plus grand bonheur qui soit sur terre. Acheter un livre comme qui entrerait chez un bijoutier, et d'abord les regarder tous et les toucher du doigt, les feuilleter, en surprendre, au hasard des pages ouvertes un peu vite, le caractère étonnant ou trop commun, la musique d'un style nouveau ou ancien. Acheter « des livres » avec le coeur, en les passant en revue sur les rayonnages, et suivre l'ordre des pays, des langues, et regarder à telle lettre de l'alphabet si Rilke, Shakespeare, Walser sont là, et se souvenir qu'à telle page de Nabokov il y a cette phrase sur une chambre ou grince un lit-cage, ou encore ce paragraphe où fuit un paysage par la fenêtre d'un train. Croiser dans la librairie des gens qui sont venus authentiquement pour acheter des livres, qui les entrouvrent comme on froisse un tissu pour en sentir le grain du bout de la main, et non pour rêver de les acheter tous. Croiser aussi de ces lecteurs au front haut et dégarni où sont perchées des lunettes à fine monture, aux regards de professeur ou de liseur expert qui déjà s'est rapproché d'une lampe pour fixer ses regards droit sur la page, éclairée comme un fragment de colonne grecque ou de statue que le lecteur savant date, déguste, déroule et annote et fouille en silence de la pointe de l'intelligence. Abandonner l'achat – mais pas le désir d'acheter – d'un livre illustré de reproductions, du genre des livres de Noël, ceux que nos enfants n'ouvriront pas et que nous avons toujours espéré nous voir offrir, comme si l'on désespérait d'être son propre et unique ami, un ami qui devancerait nos désirs, et mieux encore si cela existe: une amie, une mère, une soeur, une âme élue qui saurait faire cela. Abandonner l'achat d'un livre qu'on a déjà mais pas dans l'édition qui se présente, pimpante, jolie, sortie comme pour rendre le texte plus avenant et parlant de lui-même, parce qu'on se ferait reprocher d'avoir déjà trois volumes différents du même texte-- mais ce serait un joli geste quand même. Regarder des titres sur des couvertures de livres du « prêt-à-lire » comme il y a du prêt-à-porter et du pain industriel, de ces ouvrages dont les auteurs sussurent des fragments maladroitement et sur un ton faussement de confessionnal pour appâter les auditeurs qui ont une vie de badauds. Regarder ces meilleurs-vendants comme un peu traîtres et offrant trop de pâles subtilités convenues pour remplir autre chose que les étagères des bibliothèques des gens qui ne lisent que ce qui sort. Trouver une édition nouvelle d'un poète étranger qu'on aime par-dessus tout et s'en étonner, aller voir tout de suite comment les passages réputés ont été traduits pour cette fois-ci, suivre le courant et s'y laisser entraîner, bon an mal an, en se disant que la précédente était mieux faite, enfin, c'était surtout la première et comparer les deux en jouant à soupeser les mots retrouvés. Trouver l'impossible et l'incomparable traduction qu'on n'avait jamais imaginé voir sortir dans sa langue et tomber en arrêt devant ce miracle – et apprendre par là même qu'un quasi inconnu s'y est attelé cinq ans avec courage,en vrai bénedictin ,qu'il a reçu des soutiens, des financements, des encouragements, juste le temps de se dire que la littérature n'est pas si morte que cela, au fond, puisque les bons livres ne meurent pas, c'est bien connu, ils disparaissent provisoirement. Offrir mentalement des livres aux personnes qu'on aime: des ouvrages fins, précieux, rigoureux, des textes qui feraient mouche à tout coup si les âmes étaient ce qu'on rêve qu'elles sont, et se laisser bercer par l'idée d'y avoir penser. Offrir, offrir, offrir tous les livres de la terre à des gens pour qui on pense chaque jour des choses tendres, à qui l'on écrit des après-midis entiers , en rêvant sans soulever sa plume, qu'on accompagne en marchant auprès d'eux sans qu'ils le sachent, en se disant que c'est simplement parce qu' Elle est qui elle est , ou Lui pareillement, mais évidemment, bien naturellement, on est le seul à penser à eux de cette manière ,alors on repose tous les livres de la terre à leur place. Et enfin, tout comme on rentre chez soi d'un paysage aimé où l'on n'oublie jamais de ramasser un galet ou un brin de laurier ou de romarin qui serviront de talisman pour les jours sombres, se présenter à la caisse: là où officie une jeune fille dont le visage frais s'allie un instant, comme la flamme allumée et aussitôt éteinte, au bonheur que contient ce livre parce sans doute elle le connaît, et donc nous partageons peut-être un secret d'initiés: mais non, on rêve d'acheter le livre qu'on achète, on emporte le rêve qui est caché dedans, mais la jeune vendeuse a bien sûr l'esprit embrumé par les nouveautés, les offices, les invendus, que sais-je encore? et on lui tend un billet ou une carte en plastique bleu, pour la payer de ses gestes méticuleux et professionnels avec quoi elle emballe notre trouvaille, et l'on sort par un soir d'octobre de la librairie des merveilles avec la sensation d'avoir acheté un livre unique entre tous. Plein du plus grand bonheur qui soit au monde. (eric levergeois - chroniques impubliables -- droits déposés)(e.l. a publié des extraits de Un Manoir en Touraine dans le n° de mai 2008  de la revue de littérature EUROPE, textes choisis par J.B. Para, voir le site de la revue)
Par elevergois
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