Mercredi 27 août 2008 3 27 /08 /Août /2008 05:45
Prenez un adolescent qui traverse l'âge de l'ennui et du vague des passions dans un grand lycée où enseignent de grands professeurs, et faites remonter les aiguilles de la pendule d'une bonne trentaine d'années. A cette époque-là,notre personnage rêve d'égaler un jour ce qu'il y a de plus beau sur la terre, et ce qu'il y  a de plus beau encore, tout bien considéré, n'est-ce pas d'écrire, par exemple? Le héros de cette histoire amère et cocasse n'a pas encore sous les yeux comme modèle ultime et indépassable de la réussite, les faiseurs d'argent et les opérateurs de téléphonie mobile. L'argent ne saurait l'intéresser, puisqu'il y a  beaucoup mieux à faire, et d'ailleurs notre personnage est en train de traverser ces cinq où dix années où le monde -- qui n'est pas encore soumis à la diffusion tous azimuts de la Culture par les chaînes de télévision -- s'offre à lui à travers l'étude des grandes oeuvres.Donc, il étudie rageusement, comme d'autres entrent en religion. Il commence à se faire une idée de ce qu'est Michel-Ange. Il attend ses professeurs à la fin des cours, essaie de leur parler d'émotions sidérantes qu'il vient de traverser parce que, ô miracle, il vient juste de découvrir ce qu'il y a de merveilles dans Shakespeare, dans Dante, dans Proust. Mais les professeurs ont un métier, des conseils méthodologiques, des passions somme toute assez froides, et quand on parle de passions littéraires en leur présence, c'est à peu près comme s'ils entendaient un séminariste raconter sa première expérience dans une maison de passe. Les professeurs ont de hautes idées sur les matières qu'ils enseignent, ils ont de vastes connaissances, et si l'on devait, comme le pense notre personnage, mourir de littérature ou de peinture, ils seraient morts depuis longtemps, et ne seraient pas là devant lui pour lui expliquer une infinité de détails utiles sur ce qu'il doit d'abord apprendre. Mais, comme d'autres qui à la même époque rêvent de bousculer l'ordre établi, notre mousquetaire des lettres en veut au monde de ne pas sentir comme lui, il rêve de combats sublimes livrés sur les bords infinis de l'art, il rêve d'en découdre avec de grands sujets, et bien prosaïquement, il attend en rongeant son frein que ses géniteurs, éberlués par ce fils étrange -- qu'ils imaginaient pouvoir être docteur ou avocat, comme tous les parents qui se respectent -- le laissent prendre la clé des champs à l'âge de la majorité et un jour. Voici notre jeune homme dans un train. Il va directement et sans attendre une seconde dans la seule ville qui mérite qu'on donne tout pour elle: FLORENCE. Il en a tant rêvé, ne la lui refusons pas. Florence et Boticelli, Florence et Masaccio, Florence et Ghirlandaio, Florence et Donatello, Florence et, pour résumer avec une oeuvre connue de tous, Florence et (elle vaut bien d'être nommée ainsi) LES PORTES DU PARADIS. Nous ne mettrons pas dans l'esprit de notre incandescent amateur d'art toute la sagacité et tout le génie d'un Stendhal, mais le voici malgré tout en train de fouler le sol d'une terre bénie. Accompagné par la première "femme divine" de sa vie, il prend des notes dans un volume de l'Eneide qu'il a dans sa poche droite, et déchiffre amoureusement son volume de l'Enfer de Dante qui occupe la poche de gauche (dans la minucule collection grise de la B.U.R, pour ceux qui s'en souviennent). Le voici bientôt à Arezzo, San Geminiano, Sienne, Monteriggioni, toujours emporté par la même passion et le même élan. Que faire de cette vie, sinon écrire et mettre en forme dans un style noble,beau comme l'or ciselé, élevé, sublime, tout ce qu'il découvre et qui est la manifestation pure et simple du génie de l'humanité? C'est décidé: malgré toutes les faiblesses qu'il sent en lui, il se dit qu'il sera "écrivain"  -- pas pour le quart d'heure bêtasse que promit à chacun l'artiste des soupes Campbell -- mais pour faire savoir qu'il a touché lui aussi les étoiles du bout des doigts. Ce sera difficile, il y aura des jours sombres, des jours où on crève de faim, des jours où il faut gagner sa vie à écrire des âneries sans nom dans des gazettes, des jours d'amours déçues qui lui font connaître de grands naufrages, mais enfin, ne faut-il pas souffrir un petit peu avant de se mettre à sa table de travail pour faire quelque chose qui en vaille la peine? S'il faut souffir, il souffrira, comme les autres avant lui. Pour être tout à fait honnête avec l'éventuel lecteur de ces lignes ("pour comprendre très exactement l'origine de l'histoire qui va suivre", comme aurait dit un grand auteur) il faut avouer que notre héros n'a pas ce fameux génie qu'il pense avoir. Il a certes ce qu'on appelle une belle âme, des passions modelées sur celles du XIX ème siècle, des tempêtes intérieures assez proches de la sonate en si mineur de Liszt, mais pour ce qui est de ce grand éclair de dons multiples qui illlumine le monde à vingt ans, il faudra attendre quelques dizaines d'années de plus. Patienter, lire, écrire, chercher, se trouver des conseillers importants dans la généalogie du talent , et il se fera ainsi des conseillers quotidiens de grands hommes dont il relit sans cesse les oeuvres. Et ainsi, nous voilà arrivés trente ans plus tard. Par le plus grand des hasards, presque sans y penser, notre héros découvre une manière d'écrire qui lui paraît un jour un peu moins médiocre que le reste. Il n'en revient pas: il a cheminé pendant toutes ces années avec une seule idée en tête, un seul but, et voilà qu'il vient de le dépasser, ou presque. "Lorsque tu auras écrit de beaux vers (je cite de mémoire) dit le poète Novalis, quand tu les reliras il te semblera qu'ils viennent d'un autre monde". Eberlué -- quoique secrètement assez fier malgré tout -- notre héros se relit et se trouve finalement pas si mauvais qu'il pensait. Soyons justes: il y a même de très belles pages dans ce qu'il vient d'écrire. S'il les posait sur son balcon, exposées au grand vent; elles s'en iraient par les rues sans que le texte se désunisse ou tombe en morceaux. Ces pages tiennent debout toutes seules, tout à fait comme le dit le poète magique cité ci-dessus, "comme si elles étaient l'oeuvre d'un autre". Le coup de ciseau qui a taillé ce marbre-là a été tellement répété, travaillé, retravaillé, ressassé, recommencé jusqu'à l'obsession qu'il a touché et modelé le matériau d'une façon pour le moins singulière -- et en plus, comme on dit banalement, c'est "très beau" et littérairement achevé. Et c'est donc là que les ennuis commencent. Poussé à les présenter à un public littéraire sous une forme ou une autre, notre aventurier des textes soumet ses  oeuvrettes à un habile lettré qui s'en déclare enchanté. L'habile lettré souhaiterait même les publier dans sa revue si cela ne déplaît pas à l'auteur. Lequel auteur manque de perdre connaissance en s'apercevant -- un peu plus tard que Rimbaud et quelque autres génies absolus, reconnaissons-le avec humour -- qu'il a écrit de la bonne littérature classique qui supporte d'être lue cent fois et qui n'est pas détestable.

 Le pire va venir. Car lorsqu'on désire être publié, il arrive bien évidemment un jour où le texte apparaît tout beau et tout propre dans les tiroirs précieux d'une belle revue vénérable. Il ne reste plus, malheur à moi, que de le faire connaître au petit nombre d'amis et connaissances qui, étant eux aussi de fins lettrés, devraient être amusés ou flattés d'apprendre que l'éternel apprenti écrivain vient de boire quelques gorgées intéressantes au bord sacré du graal. Seulement, la vie n'est pas ausi simple, et une surprise attend notre amateur de style noble: les lecteurs capables d'aimer sa prose, comme les dinosaures, ont dû se prendre un astéroïde gigantesque sur le coin de la figure au cours des trente ans qui viennent de s'écouler, car il en reste un nombre plutôt restreint. Première découverte amère. De plus, "littérature" ne signifie plus exactement ce que notre héros estimait devoir croître et prospérer infiniment selon une courbe ascendante qui ne varierait jamais. Littérature est un mot devenu très courant, comme jogging, relaxation, gymnastique chinoise, et mille autres petits écrits savoureux comme une bonne petite menthe à l'eau, et "lire" signifie désormais connaître sur le bout de ses doigts les célèbres héros des bandes dessinées les plus connues ou les personnages de la saga de Harry Potter. Un point c'est tout. Soyons justes envers ceux qui sont justes: quelques lettres de félicitions sont parvenues jusqu'au domicile de notre héros.La plupart signalent que les textes sont aussi beaux que difficiles à lire. Ce n'est après tout qu'une réaction fort logique, car les textes classiques sur lesquels notre héros -- beaucoup moins fier de lui depuis qu'il a enfin publié quelque chose de beau -- a fondé tous ses efforts, ne sont plus lus par personne. Renseignements pris, on découvre qu'on s'intéresse encore à notre vénérable littérature à Buenos Aires ou à Kiev (où d'héroïques professeurs "loin de la foule en délire" comme dirait T. Hardy, font apprendre et réciter Verlaine) mais que dans l'ensemble, l'enseignement et le salut  par les lettres est devenu un passe temps d'une autre époque. Quelques mois après sa "publication", quasiment honteux de ce qu'il a fait, notre petit héros n'ose  plus en parler, parce qu'il s'est aperçu que la monnaie littéraire dont il se sert n'a plus cours. Et puis, cette nuit, il s'est rappelé une visite qu'il a faite il y a quelques années, à Sain-Malo, pour voir la tombe du grand "enchanteur" sur le rocher qu'on appelle le grand Bé. Il s'est mouillé jusqu'aux genoux pour arriver le premier, tremblant d'émotion, s'est retrouvé devant l'inscription voule par l'immense et éternel Chateaubriand, pendant que près de lui, deux voix aigrelettes jetaient au vent ces paroles étranges:" Ouais, je sais plus qui c'est le type qu'est enterré là, ça doit être un gars qui a écrit des trucs super, mais j'ai oublié qui ." Il en est d'autres qui l'ont lu et qui ne l'ont jamais oublié, mais ils vivent des instants bien amers pour y avoir cru toute leur vie. (elevergois - tous droits protégés et réservés)
Par elevergois
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