Mercredi 9 avril 2008 3 09 /04 /Avr /2008 17:08
                 

                                              REVERIE (GACHEE) DU PROMENEUR SOLITAIRE



Si je vous dis que ma facture est élevée, que je n'ai pas consommé les heures gratuites jamais exactement reportées, et que finalement, de rage ou de guerre lasse il m'arrive de déclarer la "perte" de cet objet qui me coûte si cher, vous  allez encore imaginer que je parle encore automobile . Et bien non.  Aujourd'hui, nous allons nous promener par une  belle journée de printemps dans une jolie rue calme de Paris. Et rêver en nous laissant aller aux pensées vagabondes, aux pensées distraites, aux pensées refleurissant en grand nombre comme les pages d'un vaste dictionnaire que les premières brisent feuillettent en souriant. Ces délices sont rares: les marronniers sont couverts de ces sortes de chandelles roses ou blanches qui portent des petites aiguilles fines comme des antennes, le chant d'un oiseau lance un air de flûte dans les buissons cachés d'un jardin derrière le mur que je longe en marchant, tout confus comme le touriste conquérant qui sent qu'une ville inconnue et libre de tout tracas professionnel lui ouvre ses bras, les referme autour de son cou, et le mène à son gré, comme  soumis au charme d'une inconnue. Je profite de ce médiocre essai lyrique pour vous faire une confidence qui va vous ravir: il y a un siècle, à peine plus, j'ai eu l'occasion d'interviewer Jacques-Henri Lartigue. Je lui posai les questions d'usage, celles qui servaient à mon article, puis je pris mon courage à deux mains et commençai à lui parler de ma vraie admiration pour une de ses photos que je considérais depuis toujours, passez-moi l'expresion, comme un vrai déclic. Bien sûr, j'avais le coeur battant à tout rompre, mais une fois lancé par la passion, je précisai la date, la forme et le sujet du cliché, et je lui avouai même qu'au concert, au théâtre, enfin dans bien des endroits où on peut exprimer sa reconnaissance, on applaudit l'artiste, on lui exprime directement son bonheur, mais que devant une photo qui ouvre le monde de toutes les autres, on est bien embarrassé. Alors, nous avons continué à bavarder, jusqu'au moment où, je ne sais plus comment, j'ai fini par lui demander ce que signifiait pour lui Paris et les beaux jours de printemps. Vous êtes peut-être de Paris, vous, mon lecteur, vous empruntez peut-être parfois non le Velib de vingt kilos,mais votre propre vélo de ville sportif, sur les pistes qui vous coûtent environ deux roues neuves par mois -- (eh, oui! je suis sportif, je ne roule pas pour passer le temps, et les merveilleuses pistes qu'on nous a concoctées présentent des passages de niveau si bien faits qu'à 25 km/h, bien lancé sur un boulevard extrérieur, par exemple, la roue avant (comme les poires de Touraine) se retrouve "tapée" irrémédiablement et à changer dans les semaines qui suivent. D'un autre côté, (je suis vache, hein?) si les vélib' comme leur nom l'indique, passent les feux rouges y compris à reculons et sur la tête devant la maréchaussée impassible, c'est bien sûr, VOUS (en l'occurence,MOI) casqué, chaussé, protégé, éclairé correctement que les respectables fonctionnaires arrêteront pour le moindre feu rouge un peu laissé de côté, même à quatre heures du matin, dans la brume un trente février. Ca se passe de commentaires, surtout quand on paie sur le champ, car j'ai été très bien élevé et je fais ce qu'on me dit)--. Mais où en étais-je? ah, oui! ce délicieux monsieur Lartigue. Descendez de votre vélo et prenez un siège car sa réponse fut étonnante. "Ce qu'évoque pour moi Paris au printemps? (un silence) et bien,je vais vous dire une seule chose: Paris au printemps, c'est cette odeur immense des marronniers en fleurs qu'on respire partout, du Bois de Boulogne, où je jouais au tennis avec mes petites amies, jusque dans les moindres recoins de la ville. C'est pour moi un souvenir merveilleux qui me revient à chaque fois qu'on me pose cette question..." LE PARFUM DES MARRONNIERS EN FLEURS! c'est étonnant, non? ça contraste sévèrement avec nos temps fleurant bon les indices d'octane millésimé 98, ou 95, ou sans plomb, ou gazoil premium, ou gazoil x premium (j'ai délaissé le vin, oui, c'est récent mais très tendance, pour être "nez" chez les écolos. Pour les dégustations d'air à l'aveugle. Je réussis pas mal pour le moment dans le cépage Renault-Margaux, et je vais peut-être passer l'année prochaine à quelque chose de plus corsé, il paraît qu'il y a des plants de cabernet sauvignon plantés 4x4 qui ont un bouquet qui reste dans le nez des heures entières...) -- Enfin voilà, vous êtes comme moi,  je  suis perdu dans mon article, et vous vous demandez peut-être où je veux en venir. Rien qu'à ceci, après mille et un détours puisque nous nous promenons: j'étais seul, dans ma rue, lançant et relançant les dés de ma fantaisie sous le ventre des nuages et le ciel bleu, et je m'imaginais dérivant comme Rousseau dans sa barque, "semblable à quelque dieu dérivant sur ces espaces, allongé sur mon fragile esquif" (je cite de mémoire, pardon pour les erreurs)  QUAND TOUT A COUP, sur cette planète où je suis le dernier terrien vivant, une voix coupante et grinçante comme un serrure mal huilée brise mon rêve en fracassant l'air pur de la plus déshonnorante des vulgarités privées, intime, sale, personelle, impudique, poisseuse, vous savez, un peu comme un pétrolier panaméen en plein dégazage clandestin : "DIS-DONC, fait la voix, T'A PAS OUBLIE DE SORTIR LA POUBELLE CE MATIN, MA LULU?" Je sursaute comme piqué par un serpent. Je me retourne, et HELAS, MALHEUR A MOI et à ma rue tranquille! j'avise un quidam qui comme des millions d'autres moustiques de son espèce n'a rien d'autre à faire dans une rue de carte postale photographiée par Lartigue (où peut-être j'allais faire du vélo, d'ailleurs) vomit sa vie privée, son misérable tas de secrets qui ne sont des secrets pour personne --pour parodier Malraux -- sans la moindre pitié pour le rêveur planant à deux pieds du sol et que le courant printannier poussait.

 Ces machins-là, quand ça commence, ça ne s'arrête pas.C'est drôle comme du Anne Roumanoff et ça dégouline comme l'eau sale d'un baquet de lessive à l'ancienne, et malheureusement ma rue est étroite, sans autre issue  que de continuer tout droit. Sans marronniers, sans Lartigue, sans rêves, sans pouvoir assommer avec son propre TELEPHONE PORTABLE  l'esprit badaud badaudant qui me poursuit sans le savoir  de  sa voix de v.r.p. style famille nombreuse, qui a choisi cette charmante rue pour énumérer les bobos de la famille jusqu'aux dents de lait de son dernier moutard. Que faire? des contraventions, peut-être? non, ce ne serait pas démocratique.Dessiner sur sol des sièges de TGV ayant un panneau de téléphone marqué d'une barre rouge? ça couterait trop cher, et comme ça ressemble au train, il y aurait des resquilleurs. Si seulement, façon Devos, je pouvais voir au loin un gardien de la paix, je lui demanderais poliment: "vous êtes bien gardien de la paix?" "oui" qu'il me dirait, et moi je lui dirais: "eh, bien justement, il y a un individu avec une antenne qui me la gâche la paix, la mienne,MA PAIX privée à moi tout seul. Là bas, cet homme avec son oreille contre sa main, enfin non, le contraire, il m'a rompu MA PAIX!" Evidemment, le fonctionnaire me dirait que je divague et que la paix ça se partage; et moi je demanderais si c'est lui qui doit partager la mienne ou moi qui dois manger de la sienne, qu'a pas bon goût, qu'est moche et qu'est sale! Je  serais un bien mauvais concitoyen, un de ceux qui ne rêvent que du moindre prétexte en temps de paix pour faire la guerre...Flûte, zut, et nom d'un bouygues d'une orange de sfr! c'est sans issue. De toute façon, il ne me reste que quelques dizaines de mètres, et seulement quelques nouvelles de la belle mère de gugusse, qui a l'air de souffrir d'une angine...tiens? mais une angine de quoi?...mince, il a coupé. Tant qu'à faire, promenade gâchée pour promenade  gâchée, j'aurais bien supporté les nouvelles de sa belle-mère, mais la rue s'arrête. Le regard torve, je le vois tourner à gauche,et j'en profite pour prendre à droite pour éloigner de moi toute envie mesquine et infantile de l'étrangler avec son fil d'oreillette, ses câbles, ses antennes et ses bidules qui communiquent, qui plantent mes marronniers et ma rue dans je ne sais quel appartement comme tous les autres,dans je ne sais quel faubourg.comme tous les autres. Glauque et anonyme comme du Edgar Poe. Et vous savez ce qu'il a dit en raccrochant la dépouille de ma belle journée sur la patère du quotidien? "JE TE SOUHAITE UNE BONNE JOURNEE!!". Pour une bonne et belle journée de printemps, je crois que celle-ci est gâchée jusqu'à la fin de l'après-midi.  Merci de m'avoir lu, on se rapelle, hein? (elevergois - chroniques impubliables - droits déposés- )

P.S. Je profite de ce papier pour signaler que ce n'est bien sûr pas moi qui traite le Président de la République de je ne sais quoi de pas courtois dans un comentaire de journal en ligne, comme on le trouve en tapant elevergois. En revanche, c'est bien moi qui ai essayé (sans succès) dans trois journaux de soutenir que madame N-K.M. a une silhouette de personnage romantique très touchante, un vrai personnage tiré d'un roman de George Sand avec une élégance très particulière, mais ça n'intéresse personne. Ca n'est pas passé, mais je le maintiens.
Par elevergois
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