Lundi 24 mars 2008 1 24 /03 /Mars /2008 19:10

                                "JE NE SUIS PAS GENETIQUEMENT PROGRAMMEE POUR CA"




Voilà ce qui m'arrive et  que  voudrais, si  possible,  communiquer  au doux  pays  de France où il y a des femmes battues et des drames de couples à la une  (j'allais écrire "à la hune") des journaux de toutes les couleurs. Ce matin, j'étais en train de laver sagement le sol de la cuisine avec des détergents biologiques , et je frottais comme une bête -- je ne sais pas travailler autrement, avec rage et ardeur - quand tout à coup je me suis aperçu que ça ne me gênait plus. En l'absence  de  Marie-Adélaïde, avant notre  Pacte  de  Non  Agression  Mutelle  sur  les  Tâches Ménagères (PNAMT, si vous préférez), je pestais comme un putois. "Oui! voilà, qu'est-ce que dirait ma mère si elle me voyait!" disais-je sans sourciller "elle qui a  toujours  fait  tout  pour  ses enfants! il a  fallu que  je me marie pour mettre les mains dans l'eau de vaisselle, et  je range mes propres chemises! quelle galère insensée! c'est tous ces trucs-là qui ne sont pas   dans   le   Code   Civil, qu'on découvre trop tard, qui nous gâchent la vie...." Et puis des phrases et des phrases de   ce  genre, bref, ça disjonctait dans notre couple trois ou quatre fois par semaine. Pire:dans le silence des nuits  où  le  sommmeil  semble é tale comme une  mer d'huile,  des pensées d'insomniaque monstrueuses remontaient à la surface de ma conscience: "Enfin, aucun de tes grands  modèles  n'a eu cette vie! Est-ce que Baudelaire, Stendhal, Proust, et autres grandshommes se sont mariés?  pas  si bêtes! c'est une vraie galère cette histoire, on ne va en sortir que par une catastrophe!" et je  ruminais  sans fin, en attendant le sommeil entre des visions de produits de nettoyage, de brosses, d'aspirateur, etc. qui dansaient la sarabande autour de moi comme dans l'Apprenti  Sorcier de Dukas dans la version Mickey - que vous connaissez tous. Puis un jour, Marie-Adelaïde   qui   fait   des   phrases   historiques    comme    les  reines  de  France et de Navarre, m'a lancé celle-ci, particulièrement adaptée au moment historique que nous traversions: "Est-ce que tu crois que je suis GENETIQUEMENT PROGRAMMEE POUR TOUT FAIRE DANS LA MAISON?" C'est plus fort que moi, j'aime les phrases  historiques  qui  changent le destin d'un pays ("La France a perdu une bataille,  etc."  ou "Je vous promets de la sueur, du sang et des larmes, etc." , ou encore "C'est avec le rêve de mes soldats que je gagne mes batailles" - et je  vous passe la liste complète. Et là, dressée devant moi et aussi haute que l'Empire State Building et la Tour Eiffel, j'en avais une, de phrase, de celles qui ne sont pas faites pour tomber dans l'oreille d'un sourd. Je suis parti dans un autre pièce pour déguster en silence "ma" phrase historique. "Je suis pas génétiquement programmée..." J'écarte tout effet psychanalytique à deux euros cinquante, mais j'eus l'impression de me retrouver en   classe    de     latin avec  un  professeur  régalant  toute  la classe  d'une traduction  de  Cicéron complètement baclée qui,   en    classe de troisième, m'avait mortifié pour le restant de mes jours. "Je ne suis pas programmée..."C'était incontournable, imparable, même en utilisant les arguments les plus tordus. J'ai mis un instant ma toge imaginaire d'avocat intérieur et j'ai tenté une plaidoirie désespérée devant ma conscience qui était déjà acquise à la déclaration implacable du Procureur de la République familial -- qui au fond de moi avait déjà opiné du chef et rangé tout le jury de son côté." Mesdames et Messieurs, a-t-il commencé, mon client est un artiste, un auteur en instance d'inspiration, un poète délicat qui aime les fleurs et les beaux nuages de Touraine, c'est un être exquis et généreux qui survole les accidents mineurs de la vie avec des attentions de rêveur impénitent. Il surnage au-dessus des petites réalités, il ne les voit pas. Est-ce sa faute, si ce contemplateur de ciels et d'étoiles, ce Chopin de l'écriture - les avocats doivent toujours en rajouter des tonnes, franchement... - n'accorde qu'une importance secondaire, infime même, à ces futiles réalités? Je vous le demande à tous, vous qui êtes ici réunis: peut-on demander à une nature d'artiste hypersensible comme la sienne d'écrire la nuit, le jour, et même les jours hors du calendrier - comme dans Marcel Aymé - de mettre les mains dans la triste mélasse et le cambouis du quotidien? Mesdames et Messieurs, s'il existe une Muse des travaux de la maison dans la mytthologie, je vous prie de la nommer!" (ça c'était pas mal trouvé, mon avocat intérieur est un finaud, si jamais je gagne la note va être salée!). Le Président du tribunal a souhaité poser une question: "puis-je vous  demander, vous qui faites sans doute le ménage dans vos idées, qui faisait les travaux domestiques dans votre famille: votre mère ou votre père?" J'étais coincé: j'ai balbutié: c'était ma mère, Monsieur  le Président". "Et votre père n'assumait rien, il n'aidait jamais?" "Si, il assumait les travaux lourds,mais généralement, c'est maman qui faisait tout, ai-je dit  d'une voix presque inaudible..." Et bien voilà, a tonné le Procureur! En voilà une, une de ces femmes héroïques taillées sur un modèle ancien: des esclaves consentantes,humiliées, outagrées, persécutées!" (je me suis rappélé : ciel, comme de Gaulle devant Notre Dame en août 1944,cette déclaration qui me fait pleureur toutes les larmes de mon corps: "Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé,mais Paris libéré! libéré par son peuple (.../...) c'est à dire de la France qui se bat, de la seule France, de la France éternelle!" Je me suis rassis sur le banc des accusés en baissant la tête. La cause était perdue. Oui, sans doute, ma chère mère en avait beaucoup trop fait, elle avait beaucoup travaillé, beaucoup "trimé", comme on dit, et mon cher père n'avait pas été toujours excessivement reconnaissant - "mais mon père était un très brave homme!" a dit encore une voix intérieure. Et une voix a répondu: "Et bien soyez aussi un brave homme, et regardez  le monde autour de vous: les femmes ne sont plus des esclaves ou des bonnes  qu'on ne paie pas! La vôtre n'est-elle pas une splendide artiste, une incroyable experte en cuisine, en bricolage, en voyages en Amérique, en fresques, en peintures, en dessin, un rejeton de la fine fleur des familles les mieux éduquées de France? croyez-vous qu'en plus vous devez la regarder sans rien faire sous prétexte  que vous êtes "un homme"et elle "une femme"? Vous pensez qu'il s'agit d'un être inférieur à qui on peut tout demander? Ce sont des manières d'un autre âge, archaïques, aujoud'hui déshonnorantes, vous vous prenez pour un artiste ou pour un roi fainéant?!" Au bout de longues minutes de silence, j'ai pris mon courage et mon éloquence à deux mains, et j'ai dit:"Messieurs les jurés, monsieur le Président, j'ai compris. Quand ma femme m'a dit: "Je ne suis pas programmée génétiquement pour les tâches ménagères, j'ai été frappé  par  cette  remarque  comme si j'avais entendu Descartes en personne me parler et me dire "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée".  Désormais,  les  choses  du  ménage  seront aussi partagées. Je ne veux pas être comme le bonhomme Chrysale des Femmes Savantes, je ne veux pas passer à la postérité de mon quartier comme une espèce de tyran. D'ailleurs, si je le  faisais,  non  seulement je n'oserais plus me regarder en face, mais elle me mettrait à la porte en me disant: retourne chez ta petite mère qui fait si bien le ménage! Ma femme est un être admirable: la preuve, nous nous sommes presque rencontrés et accordés devant les fresques de Fra Angelico et mon article  (introuvable  aujourd'hui  à  cause de mes mauvais rangements, hélas!)sur la peinture de Pierre Bonnard.C'est "Le"contrat de mariage muet et inspiré qui nous a unis,le vrai, le seul. En plus, j'ai commis, grâce à Madame Roudy et à son assistante, un projet de livre sur "les Femmes de pouvoir et d'influence" (écrit et signé par Madame Coquillat) livre qui a même connu un passage à Apostrophes. J'en ai assuré toute la documentation; j'ai rencontré même la présidente des femmes du travail féminin au CNPF (le Medef de l'époque), madame Villebrun, à cette époque, et je sais parfaitement que les femmes ont d'énormes difficultés pour être les égales légales des hommes, bien que souvent elles nous dépassent de plusieurs longueurs dans beaucoup de domaines. Je vais même ajouter ceci pour ma défense: je crois que c'est PARCE QU'ELLES SONT DEVOUEES, ORGANISEES, ET BIEN SUPERIEURES que nous choisissons médiocrement de nous la couler douce. Femmes de France, vous avez devant vous le Raskolnikov de la serpillière, le Saint François de l'aspirateur, le Saint Augustin des petits travaux ingrats , amabam errare sine organisatio... " "N'allez pas en rajouter quand même! le jury appréciera. Il va se retirer pour délibérer!" - Je m'en suis bien tiré: dix ans de travaux d'intérêt ménagers communs. Je suis sorti de mon mutisme et de la chambre où je méditais mon procès, et nous avons signé ce pacte sur les tâches ménagères que j'accomplis de mieux en mieux, jour après jour. Je ne rechigne plus devant ce qui m'est demandé, et, mieux encore, je devance quelquefois l'appel, en me rendant compte de ce qui ne va pas. Tout baigne dans le Cif amoniaqué. Je me souviendrai: "JE NE SUIS PAS GENETIQUEMENT PROGRAMMMEE POUR LES TACHES MENAGERES". Je m'en souviendrai longtemps. Tout va pour le mieux et nous sommes très heureux. Je lave, je rince, je sèche, et je crois que je vais bientôt ne plus rien casser. (mais...je vous le dis en murmurant et en cachette, la tête sous le tapis que je viens d'aspirer: quand même, je me demande parfois qui faisait le ménage de Chopin....-- (elevergois -- chroniques impubliables - droits déposés)


 

Par elevergois
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