Partager l'article ! Chronique impubliable - 9: ...
JE
NE SUIS PAS GENETIQUEMENT PROGRAMEE POUR CA
Voilà ce qui m'arrive et que voudrais, si possible, communiquer au doux pays de France où il y a des femmes
battues et des drames de couples à la une (j'allais écrire "à la hune") des journaux de toutes les couleurs. Ce matin j'étais en train de laver sagement le sol de la cuisine avec des
détergents biologiques , et je frottais comme
une bête -- je ne sais pas travailler autrement, avec rage et ardeur - quand tout à coup je me suis aperçu que ça ne
me gênait plus. En l'absence de Marie-Adélaïde, avant notre Pacte de Non Agression Mutelle sur les Tâches
Ménagères (PNAMT, si vous préférez), je pestais comme un putois. "Oui! voilà, qu'est-ce que dirait ma mère si elle
me voyait!" disais-je sans sourciller "elle qui a toujours fait tout pour ses enfants! il a fallu que je me marie pour
mettre les mains dans l'eau de vaisselle, et je range mes propres chemises! quelle galère insensée! c'est tous ces trucs-là qui ne sont pas dans le
Code Civil, qu'on découvre trop tard, qui nous gâchent la vie...." Et puis des
phrases et des phrases de ce genre, bref, ça disjonctait dans notre couple trois ou quatre fois par semaine. Pire:
dans le silence des nuits où le sommmeil semble é tale comme une mer d'huile, des pensées d'insomniaque
monstrueuses remontaient à la surface de ma conscience: "Enfin, aucun de tes grands modèles n'a eu cette vie!
Est-ce que Baudelaire, Stendhal, Proust, et autres grands hommes se sont mariés? pas si bêtes! c'est une vraie
galère cette histoire, on ne va en sortir que par une catastrophe!" et je ruminais sans fin, en attendant le sommeil
entre des visions de produits de nettoyage, de brosses, d'aspirateur, etc. qui dansaient la sarabande autour de moi
comme dans l'Apprenti Sorcier de Dukas dans la version Mickey - que vous connaissez tous. Puis un jour, Marie-Adelaïde qui fait des phrases
historiques comme les reines de France et de Navarre, m'a lancé celle-ci,
particulièrement adaptée au moment historique que nous traversions: "Est-ce que tu crois que je suis GENETIQUEMENT PROGRAMMEE POUR TOUT FAIRE DANS LA MAISON?" C'est plus fort que moi, j'aime les
phrases historiques qui changent le destin d'un pays ("La France a perdu une bataille, etc." ou "Je vous promets
de la sueur, du sang et des larmes, etc." , ou encore "C'est avec le rêve de mes soldats que je gagne mes batailles" - et je vous passe la liste complète. Et là, dressée devant moi et aussi
haute que l'Empire State Building
et la Tour Eiffel, j'en avais une, de phrase, de celles qui ne sont pas faites pour tomber dans l'oreille d'un sourd. Je suis parti dans un autre pièce pour déguster en silence "ma" phrase
historique. "Je suis pas génétiquement programmée..." J'écarte tout effet psychanalytique à deux euros cinquante, mais j'eus l'impression de me retrouver en classe
de latin avec un professeur régalant toute la classe d'une traduction de Cicéron complètement
baclée qui, en classe de troisième, m'avait mortifié pour le restant de mes jours. "Je ne suis pas programmée..."
C'était incontournable, imparable, même en utilisant les arguments les plus tordus. J'ai mis un instant ma toge imaginaire d'avocat intérieur et j'ai tenté une plaidoirie désespérée devant ma
conscience qui était déjà acquise
à la déclaration implacable du Procureur de la République familial -- qui au fond de moi avait déjà opiné du chef et
rangé tout le jury de son côté." Mesdames et Messieurs, mon client est un artiste, un auteur en instance d'inspiration, un poète délicat qui aime les fleurs et les beaux nuages de Touraine, c'est
un être exquis et généreux qui survole les accidents mineurs de la vie avec des attentions de rêveur impénitent. Il surnage au-dessus des petites réalités, il ne les voit pas. Est-ce sa faute, si
ce contemplateur de ciels et d'étoiles, ce Chopin de l'écriture - les avocats doivent toujours en rajouter des tonnes, bien sûr - n'accorde qu'une importance secondaire, infime même, à ces
futiles réalités? Je vous le demande à tous, qui êtes ici réunis, peut-on demander à une nature d'artiste hypersensible comme la sienne d'écrire la nuit, le jour, et même les jours hors du
calendrier - comme dans Marcel Aymé - de mettre les mains dans la triste mélasse et le cambouis du quotidien? Mesdames et Messieurs, s'il existe une Muse des travaux de la masion dans la
mytthologie, je vous prie de la nommer!" (ça c'était pas mal trouvé, ça, mon avocat intérieur est un finaud, bravo cher Maître!). Le président du tribunal a souhaité poser une question:
"puis-je demander au prévenu qui faisait les travaux du ménage dans sa famille: sa mère ou son père?" J'étais coincé: j'ai balbutié: c'était ma mère, monsieur le Président". "Et votre père
n'assumait rien, il n'aidait jamais?" "Si, il assumait les travaux lourds,mais généralement, c'est maman qui faisait tout, ai-je dit d'une voix presque inaudible..." Et bien voilà, a tonné
le Procureur: En voilà une, de ces femmes héroîques taillées sur un modèle ancien: des esclaves consentantes,humiliées, outagrées, persécutées!" (je me suis rappélé : ciel, c'est comme de Gaulle
devant Notre Dame en août 1944,cette déclaration qui me fait pleureur toutes les larmes de mon corps:"Paris outragé, Paris persécuté, Paris martyrisé,mais Paris libéré! libéré par son peuple
(.../...) c'est à dire de la France qui se bat, de la seule France, de la France éternelle!" Je me suis rassis sur le banc des accusés en baissant la tête. La cause était perdue. Oui, sans doute,
ma chère mère en avait beaucoup trop fait, elle avait beaucoup travaillé, beaucoup trimé, comme on dit, et mon cher père n'avait pas été toujours excessivement reconnaissant - "mais mon père
était un très brave homme!" a dit encore une voix intérieure. Et une voix a répondu: "Et bien soyez aussi un brave homme, et regardez le monde autour de vous: les femmes ne sont plus des
esclaves qu'on ne paie pas! La vôtre n'est-elle pas une splendide artiste, une incroyable experte en cuisine, en bricolage, en voyages en Amérique, en fresque, en peinture, en dessin, croyez-vous
qu'en plus vous devez la regarder sans rien faire sous prétexte que vous êtes "un homme"et elle "une femme"? Vous pensez qu'il s'agit d'un être inférieur à qui on peut tout demander? Ce
sont des manières d'un autre âge, archaïques, aujoud'hui déshonnorantes, vous vous prenez pour un artiste ou pour un roi fainéant?!" Au bout de longues minutes de silence, j'ai pris mon courage
et mon éloquence à deux mains, et j'ai dit:"Messieurs les jurés, monsieur le Président, j'ai compris. Quand ma femme m'a dit: "Je ne suis pas programmée génétiquement pour les tâches
ménagères, j'ai été frappé par cette remarque comme si j'avais entendu Descartes en personne me parler et me
dire "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée". Désormais, les choses du ménage seront aussi
partagées. je ne veux pas être comme le bonhomme Chrysale des Femmes Savantes, je ne veux pas passer à la
postérité de mon quartier comme une espèce de tyran. D'ailleurs, si je le faisais, non seulement je n'oserais plus
me regarder en face, mais elle me mettrait à la porte en me disant: retourne chez ta petite mère qui fait si bien le ménage! Ma femme est un être admirable: la preuve, nous nous sommes presque
rencontrés et accordés devant
les fresques de Fra Angelico et mon article (introuvable aujourd'hui à cause de me mauvais rangements, hélas!)
sur la peinture de Pierre Bonnard. C'est "Le"contrat de mariage muet et inspiré qui nous a unis,le vrai, le seul. En plus, j'ai commis, grâce à Madame Roudy et à son assistante, un projet de
livre sur "les Femmes de pouvoir et d'influence" (écrit et signé par Madame Coquillat) qui a même connu un passage à Apostrophes. J'ai fait toute la documentation, j'ai rencontré même la
présidente des femmes patrons au CNPF (le Medef de l'époque) et je sais parfaitement que les femmes ont d'énormes difficultés pour être les égales légales des hommes, bien que souvent elles nous
dépassent de plusieurs longueurs dans beaucoup de domaines. Je vais même ajouter ceci pour ma défense: je crois que c'est PARCE QU'ELLES SONT DEVOUEES ORGANISEES ET SUPERIEURES que nous
choisissons médiocrement de nous la couler douce. Femmes de France, vous avez devant vous le Raskolnikov de la serpillière, le Saint François de l'aspirateur, le Saint Augustin des petits travaux
ingrats , amabam
errare sine organisatio.... " "Bon, n'allez pas en rajouter quand même, le jury appréciera. Ce jury se retire pour délibérer!" - Je m'en suis bien tirer. Nous avaons signé ce pacte sur les tâches
ménagères que j'accomplis de mieux en mieux jour après jour. Je ne rechigne plus devant ce qui m'est demandé, et mieux, je devance quelquefois l'appel, en me rendant compte de qui ne va pas. Tout
va bien. Je m'en souviendrai: "JE NE SUIS PAS
GENETIQUEMENT PROGRAMMMEE POUR LES TACHES MENAGERES". Je m'en souviendrai longtemps. Tout va pour le mieux et nous sommes très heureux. (je vous le dis en murmurant et en cachette: je me demande
parfois
qui faisait le ménage de Chopin....(mais c'était peut-être lui, après tout, sûrement pas George Sand! ) -
P.S. Femmes de France humiliées, si vous avez un problème, ralliez vous à ce mot d'orde magique: "JE NE SUIS PAS GENETIQUEMENT PROGRAMMEE...etc" ça marche très bien. -- (elevergois
chroniques impubliables - droits déposés)
| Février 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||||||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | ||||
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | ||||
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | ||||
| 27 | 28 | 29 | ||||||||
|
||||||||||