NOUS ACHETONS UNE VOITURE (2)
Donc, avant de laisser partir l’argent dont nous disposions dans mes continuelles orgies de livres qui grèvent le budget autant que des achats d’orchidées à la tonne, nous avons fini par
l’acheter, cette voiture. Oui, la voiture neuve métallique horrible et si semblable à toutes les autres ! « Il faut qu’on se dépêche parce que je sens que tout cet argent va nous filer entre les
doigts » m’a dit Marie-Adelaïde. Alors, plutôt que de demander où mettre l’argent à un Jérôme Kerviel – pas encore célèbre, on l’a échappée belle – on a mis l’argent tout simplement dans l’achat
du véhicule. Marie-Adelaïde s’est laissée convaincre par l’idée qu’il y avait un porte-bicyclette qui se déplie sous la plaque arrière (« tu fais de la bicyclette même entre deux visites de musée
à Florence, avoue que comme ça ce sera plus pratique pour la transporter, non ? ») , et moi je me suis laissé convaincre par une réplique d’un vieux film américain qui peut se traduire ainsi : «
t’es aussi menteur qu’un vendeur de voitures, vieil ananas! ». Parce que le discours sur la supériorité du véhicule envisagé me faisait hurler (intérieurement) de rire : les merveilles de cette
marque conçue par plus fort que Léonard de Vinci au minimum, on s’en fichait complètement. On voulait l’acheter ce samedi après-midi, épuisés, on était fatigués d’avoir vu tous les
concessionnaires de la terre, et comme on dit, on était arrivés dans ce show room avec cette seule idée : prenez nos sous et donnez – nous une voiture passable, ou on va faire une syncope. Et
c’est tout. Point barre. Sinon on va faire des bêtises avec l’argent, mais cette remarque-là on l’a gardée pour nous, bien sûr. Donc, on a dû subir, un peu comme pour notre mariage,
(mais là, on avait triché : j’ai dit que j’avais fait la « préparation religieuse » en Italie aux Français, et aux Italiens, j’ai dit que je l’avais faite en France…) donc subir, dis-je, la «
Préparation à l’acquisition d’un véhicule neuf » avec extraits de la Bible du Vendeur d’automobile, référencés comme dans la vraie Bible, parce que le vendeur ne connaissait pas tout, et – ça
peut paraître idiot, comme ça – mais on pose toujours les questions qui gênent, et donc l’homme de l’art avait le guide technique de mille pages dans la main (pleine de sueur) et ça a été aussi
simple pour lui que dans un procès d’assises. C’est normal, après tout : outre ma passion pour les livres, j’ai construit ma première voiture-moulin-café-récyclé sur 220 volts à l’âge de huit
ans, alors j’ai des questions que les autres gens n’ont pas. Et ma douce moitié, qui passe son temps a redessiner des parcs pour des well to do qui meurent d’avoir son talent de peintresse
aristocrate jusqu’au bout des ongles, elle, est spécialisée dans les questions qui donnent envie de changer de métier. « Dites-moi, ces dessins du tissu qui recouvre les sièges, vous avez dû vous
donner beaucoup de mal pour y arriver? » « Et pourquoi, Madame ? » « C’est un cauchemar, on dirait une bouteille d’encre qui se renverse…enfin, je vous dis ça en termes de goût, peut-être que
c’est plus « actuel ». Et vous avez remarqué comme c’est dur dessous ? on dirait qu’on se pose sur l’accoudoir d’un fauteuil club. La couleur, vous n’y êtes pour rien, mais cette dureté des
sièges… » J’avoue que j’ai eu pitié du vendeur, et que j’ai jeté l’argument absurde dans la balance, genre homme politique bardé d’évidences : « c’est pour qu’on fasse des pauses plus souvent,
parce qu’on a envie de descendre tellement on a mal, le confort trop mou est une des premières causes d’accident, si, si, si, – de plus le conducteur reste bien en éveil, et dans mon cas, par
exemple, je quitterais la voiture et je sauterais immédiatement sur mon vélo pour faire un tour dans la campagne, par exemple, tu saisis ? C’est un peu machiavélique, mais c’est bien pensé, je
t’assure ! »
Regard éperdu de reconnaissance du vendeur et mutisme de Marie-Adelaïde qui sentant qu’on sort de ses limites d’expertise, range son glaive et n’offre plus que la divine politesse française
estampillée d’époque, aux sons charmants comme du Couperin. Peut-être aurais-je dû m’abstenir de demander où il y avait du métal dans la carrosserie, car ça nous a pris pas mal de temps, en
effet, en laissant des traces de doigts partout, pour savoir s’il y avait par hasard encore un peu de métal – j’aurais dû mettre un aimant dans ma poche, c’est stupide – mais en
tapotant ici et là, on a finalement trouvé quelques particules de métal qui ne sont pas parties en Chine ou qui en sont déjà revenues. Bref, c’était neuf, c’était un machin avec quatre roues
appelé « automobile », et ça en avait aussi peu le goût que les tomates irradiées et les yaourts fraise au vrai parfum de fruit élaboré en usine. Et je n’ai vu ni le moteur, ni les roues, et même
pas goûté la musique des pistons et des bielles. Mais : « ca ne se fait pas, Monsieur, d’ailleurs maintenant tout est si compliqué et électronique que ce sont des plaisirs dépassés. Au moindre
accident, on change quasiment tout, maintenant. » On a signé trente six mille papiers qui prouvent que nous sommes solvables, pas repris de justice, et on a réussi a subtiliser dans la confusion
le guide technique et une semaine plus tard -- j’avais dit à tous mes amis : j’achète neuf, je suis le dernier des idiots, mais c’est une tradition chez les Dupuy de Ravieul de
Chantignon, il faut que je m’incline – je prenais le volant d’une splendide voiture neuve tirant à droite dès le premier passage sur autoroute. Côté sensations, c’est tout simple, il n’y en a
plus une seule. J’attendais une direction assistée comme un miracle, et je me suis senti, dans ce modèle-là, en tout cas, tourner une grande cuiller en bois dans une motte de beurre en
train de fondre. Les roues tournent dans le sens où on veut, la question n’est pas là, mais la sensation physique d’accrocher la route a disparu. Envolée, volatilisée. On a acheté un jouet, mais
en plus gros, et avec des sièges durs. J’ai ruminé cet achat fait peut-être un peu hâtivement pendant quelques semaines, puis, une nuit où je ne dormais pas après avoir longuement pleuré sur
l’ancien modèle -- les plus érudits d’entre vous se reporteront à « Regrets sur ma vieille robe de chambre » de Diderot, disponible sur la toile, sur site canadien – la vérité m’est
apparue. Lumineuse, avec de grandes ailes d’ange déployées devant moi (comme à Florence où j’ai tellement pleuré devant tant de fresques que je fais de la bicyclette sur les collines à la
recherche du divin message ) et elle m’a dit : « par cette voiture, tu n’auras plus le goût des machines à quatre roues. Tu deviendras écologiste tellement tu seras écœuré. Et en ne roulant plus,
tu pourras sauver ta vie et celle des enfants et des vieillards qui n’osent plus respirer, etc. etc. » Finalement, c’est juste. On a l’air d’avoir une voiture, on a l’air d’en être contents, on a
l’air d’avoir l’air et c’est toute l’époque qui est comme ça. De rage, j’ai collé une petite statue Bentley en plastique sur le garde-boue de ma bicyclette de course « version ville » (la
bicyclette « femelle » comme dirait délicieusement l’auteur de la gorgée de bière, car je n’oserais pas le faire à mon vélo de course « mâle », bien sûr) et je roule à 20 – 30 kilomètres heures
pour la moindre course, sous les yeux des vélibistes éberlués, avec casque, sonnette, en évitant les couloirs ad hoc réservés aux poussettes, au déchargement des courses, aux cageots des marchés
et aux idiots qui traversent de partout. Et puis, un soir, Marie-Adélaïde qui n’en loupe pas une m’a confié son sentiment le plus intime de juge experte : « Mon chéri, j’espère que tu ne vas pas
te fâcher, mais avec tout ce que tu racontes sur ce modèle et tout ce que j’ai glané un peu partout, j’ai trouvé la clé du mystère : nous avons acheté une voiture de « petite bourgeoise »! Cette
auto est mesquine à un point que tu n’imagines pas. Mais reconnais qu’on avait besoin d’en changer, alors pourquoi pas celle-là ? » Mon sang n’a fait qu’un tour : « Et tu supportes ça, toi
? ! » «Mais mon chéri, tu ne comprendras jamais le plaisir que « nous » éprouvons, de temps en temps, à faire comme tout le monde, c’est si rare. » En attendant, la petite nouvelle n’a pas
quitté le sous-sol depuis trois mois. Je n’avais jamais réfléchi au fait que le moins polluant c’est encore de ne jamais rouler. (eric levergeois – droits déposés – chroniques impubliables,
-- la version papier sera dopée de jeux de langage supplémentaires, sans doute plus drôle, mais je n’ai pas le temps actuellement )