Mercredi 9 janvier 2008 3 09 /01 /2008 08:09
                                                                 MAMAN AUSSI S’APPELLE CARLA !


Au risque d’étaler ma vie privée à la manière de tartines de Nutella dégoulinantes et grasses,je vais faire cette confidence : elle s’appelle aussi Carla, ma maman. Donc, direz vous, elle est ou était italienne à un moment de sa vie. C’est exact. Jusqu’au moment où le destin de la famille de maman a basculé, parce que mon grand-père italien – que je n’ai jamais connu parce que des Français l’ont tué – qui était une sorte de Jean Valjean pour la force et un Caruso pour la voix, n’a pas beaucoup aimé que des types en chemise noire lui disent qu’il fallait qu’il se « comporte désormais comme un Vrai Italien fier de la Grande Nation de notre Duce… » Il paraît, c’est même plus que sûr, qu’il en a envoyé valdinguer quelques-uns dans le fond d’une vallée avec un beau coup de pied au derrière, comme dit Voltaire dans Candide – mais évidemment, c’est pas de cette façon que les choses s’arrangent. Un jour il en a boxé carrément une quinzaine à lui tout seul, et alors après, il lui a fallu quitter le pays. Il parlait déjà français, parce que les Italiens du Piémont le parlaient à l’époque. (Même dans les années soixante les personnes âgées le parlaient avec grâce, avec fierté, c’était classe d’être de France en ce temps-là.) Et puis il avait voyagé, mon grand-père, il en avait fait des vertes et des pas mûres au volant de grosses voitures, car il aimait les bolides : le sien était jaune, une Diatto. Donc quand mon père – un Normand pur jus du style Gabin, plutôt héros calme et posé,  mais gare à vous. Faut pas aller lui marcher sur les pieds, ni arriver en France avec des tas de soldats qui portent un uniforme vert de gris, par exemple,  car il est de la race de ceux qui disent non tout de suite – est arrivé dans le beau pays de ma mère, il s‘est retrouvé avec un sobriquet. Il avait épousé « La » Carla, comme on dit « La » Callas, « La » Tebaldi, et dans les villages, et donc, comme on désigne les gens par leur prénom, lui, il était « le mari de La Carla », la fille de Pietro et Teodolinda (c’est le prénom ancien de la reine des Lombards, tout aussi ancienne, et comme ça faisait bizarre on disait souvent Lina, « La Signora Lina »).

Dans cette partie de l’Italie, comme dans bien d’autres, on était « La Signora » machin chose pour se différencier du petit peuple qui se courbe naturellement devant les grands et assumer jusqu’à la lie sa petitesse. Souvent, ça faisait enrager mon père qui est un républicain à tous crins, un enfant de la laïcité glorieuse et des hussards de la République, qui doit tout à Jules Ferry, à Hugo, à son culte pour l’égalité et les grands principes. Mais dans notre Italie, ça n’était pas comme ça : les Italiens, ils s’arrangent entre eux, et ils saluent presque encore chapeau bas les « Signori », comme dans un roman de Stendhal qui ouvrirait ses pages à l’improviste devant vous. Enfin j’exagère un peu, mais les distinctions sociales n’ont rien à voir avec notre république aux seins nus conduisant le peuple à la façon du tableau de Delacroix. Rien de tout ça, parce qu’elle date d’un vote de 1947, cette jeune République italienne, et que les traditions sont encore bien ancrées. Bref, enfant, j’avais cette possibilité merveilleuse d’aller pendant les vacances  dans un pays où il a du soleil, des azalées magnifiques, des jardins, un lac grand comme une petite mer. Et je changeais de langue à la frontière comme on tourne le bouton d’une radio, sans y faire attention. Inutile d’utiliser mon prénom non plus, je disais dans le village pour me présenter à ceux qui le savaient pas encore : « je suis le fils de la Carla », et les gens disaient : « laquelle ?…ah, oui, la Carla Française ». Parce que maman n’était plus une Italienne cent pour cent, elle avait pris une teinture d’égalitarisme et de respect de certaines choses, en bref elle n’avait plus l’esprit du village, elle s’était émancipée au contact d’un monde moins fermé, et son père – mon grand-père, toujours lui --lui avait dit : « tu vas à l’école et tu respectes ce pays qui t’a accueilli sans rien te demander ». Partie en 1930 et des grosses poussières, revenue en 1950, elle avait  acquis des réflexes différents de ceux des Italiens du coin, et c’était irréversible. Dieu merci d’ailleurs. Bon, mais revenons à ma vie privée qui vous inquiète tous : enfant, on me demandait après mon prénom une seule et unique question qui préoccupait apparemment tous mes copains italiens : « Tu soutiens quelle équipe de foot, en France ? » Je ne savais pas. Chez nous, le football, c’était juste un lointain souvenir des exploits de Just Fontaine, mais soutenir une équipe bec et ongles dès l’enfance, je ne sais pas si j’ai connu des copains français qui faisaient ça. Je ne répondais pas et ça paraissait décevoir. Quant à parler le français, il fallait que je le prouve : « allez, tu racontes des bêtises, t’as même pas d’accent, vas-y un peu pour voir ! » Et alors je récitais une poésie de l’école communale française avec le ton, et tout et tout (mon père adorait ça, la poésie, je crois même qu’il nous a communiqué le virus, d’ailleurs, on écrit tous les quatre, the father et les trois frères, la rage de la plume) parce que c’était une religion chez lui : savoir des poèmes, des textes, aller apprendre, revenir avec de bonnes notes, etc. et les autres en restaient bouche bée. « T’es français mais à moitié, alors ? » allons pour la moitié, ça dépend des jours, on va pas chipoter.

Maman avait une phrase qui exprimait tout sont caractère explosif , c’etait « Aussi vrrrrai que je m’appelle Carla ! ! !… » avant de dire qu’elle allait faire un éclat ou voler dans les plumes à quelqu’un. Elle a toujours envoyé des remarques incroyables à bout portant, sans prévenir, et c’est certain que de ce côté là elle est restée très italienne, réactive, rebelle, comme à peu près tous les gens qui ont souffert de la guerre et qui ne s’en laissent pas compter face aux accidents de la vie. « Carla », c’est un beau prénom. Pourtant, je ne disais pas ce nom-là, ou du moins j’hésitais si on m’interrogeait sur le prénom de ma mère, à l’école, parce que dès les premiers essais – en France on adore cataloguer– on me lançait :« ah, t’es italien toi… » ce qui signifie toujours un tantinet, surtout dans ces années-là,  « pourquoi vous êtes venus manger le pain de … » et autres gentillesses. Sauf une fois où l’Italie, pendant la Coupe du Monde de foot de 1982 en Espagne (mes parents étaient en Italie à ce moment-là), l’Italie est devenue le pays qui devait laver Notre Honneur. On s’était fait rouer de coups par des Allemands pas très fair-play et on allait être  vengés par les Azzurri – c’est à dire un certain Paolo Rossi + dix autres joueurs, soyons justes. Situation ultra-délicate pour mon insconscient. Les coups de téléphone on plu à la maison, un vrai Déluge, et là tout le monde s’est lâché : « allô , je me suis souvenu que ta mère est italienne… » « allô, excusez-moi, votre père n’est pas là ? votre mère non plus sans doute… » et une voix en plus pur style seizième arrondissement laine et cachemire qui se lance : « bon, enfin on espère que l’Italie va sauver « notre » honneur, parce que quand même, ils nous ont frappés …» « excuse-moi, si je t’appelle mais tu sais, je souhaite comme tous les Français que l’Italie gagne ce soir… » Moi, ça me faisait bizarre de porter tout cela, mais évidemment j’étais pour l’Italie. Et ils-on-eux-nous-vous-je avons gagné ! (bon je sais que  récemment ça a été plus délicat, ce n’est pas mon meilleur souvenir, mais sur tele globo, qui avait une video de face j’ai bien lu sur les lèvres du joueur italien les ordures qu’il disait,  mais c’est un cinglé de première celui-là, et la bêtise c’est une supra-nationalité universelle. Même maman s’est fâchée contre les Italiens, c’est rare, mais dans des occasions « historiques » comme celle-là…). Alors voilà, ma petite mère qui s’appelle Carla, (à condition bien sûr que le Président épouse la sienne de Carla) elle va rayonner de joie. « Tu te rends compte « Carla », comme moi ! » me disait-elle hier. On va me dire en Italie : « Ah, ma anche Lei si chiama Carla ! com’è bello ». Voilà : j’avais une merveilleuse famille avec une mère qui m’a pour ainsi dire apporté sur un plateau le soleil, un art de vivre, et puis Florence, Dante, Rome, Fellini dans le texte, choses si importantes pour ma sensibilité, après les désastre de la guerre, et maintenant, les aléas de la paix vont faire qu’on va trouver ce prénom charmant. Voilà.. . euh, j’allais oublier le plus important : maman aussi était chanteuse, elle chantait divinement les cantiques à l’église et elle ajoutait des vocalises à n’en plus finir qui effaraient le curé du village de Normandie. Plus tard, mon père a fait l’impossible pour qu’elle passe des auditions, mais rien à faire. Seulement, quand un ténor passait à la petite radio qu’on avait, ou à la télé, maman regardait dans le vide, plongée dans un vieux souvenir qui a été son chemin de croix toute sa vie,  elle disait, à condition que ce soit superbe bien sûr : tu vois, mon père chantait comme ça, peut-être même mieux) –et quelquefois elle sortait de la pièce pour pleurer.

Ma mère n’en veut pas exagérément aux Français, mais mon père, ça l’a tellement outré qu’on assassine un Italien, le père de sa femme, et tellement fasciné que cet homme ait été un mythe pour toute sa province, qu’il en a fait un livre, qui là-bas est devenu celèbre. Il a dit à la télé : « La justice, quelquefois, il faut attendre longtemps pour qu’elle se fasse, alors, comme ça ne venait pas, j’ai enquêté pendant trente ans, et je l’ai faite moi-même la justice, quelquefois ça vaut mieux. » Brutalement, j’ai découvert toute la vie de mon grand-père, ses folies, ses courses en voiture, le village d’il y a bien longtemps, dans les moindres détails. Tout le monde dans la salle avait les larmes aux yeux. C’était donc ça, un homme marqué sans doute par le destin, un ouragan d’homme incroyable …bon, je ne suis pas là pour étaler nos histoires de famille. N’empêche que si une femme nommée Carla devient première dame de France, ma petite mère va être secrètement très heureuse, j’en suis sûr parce qu’elle a bon cœur. Et là, pour les coups de téléphone qu’elle va recevoir de tous les parents et les amis, ce sera pire que pour la Coupe du Monde  de 1982!  (elevergois-chroniques impubliables –droits déposés.)

Par elevergois
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