Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /Jan /2008 22:58
                                                            NOUS ACHETONS UNE VOITURE


Après avoir tiré au delà du pensable  sur  les  ressources de notre ancienne guimbarde – qui
a encore de l’allure, il faut le dire – voici que se pose à nous le délicat problème d’acheter une voiture neuve. Ou quasiment : un vaisseau roulant sans bruits de carrosserie, sans chuintements, sans hoquets ni grincements, avec des sièges confortables, bref, nous allons franchir la frontière qui séparait notre ancienne torpédo de « la » modernité , la vraie, la récente, celle que tous les conducteurs connaissent depuis des lustres. La direction assistée me fera l’effet d’un voyage en TGV sur pneus, le freinage à disques sur les quatre roues bloquera la gomme aussi fort que des trains d’atterrissage, et nous survolerons bientôt les Alpes au lieu de les gravir roue par roue,  derrière les cyclistes, dans l’essoufflement du châssis,  et des pistons calés sur  le contre-ut ostinato de la seconde vitesse poussée à plein régime. Plus d’angoisse d’exploser en altitude !plus de peur de rater une courbe en descente ! En somme c’est la vraie joie, le paradis à portée du carnet de chèques. Seulement voilà : nous avons un gros défaut qui nous poursuit depuis pas mal d’années et ponctué de brouilles avec nos meilleurs amis. Nous ne savons pas ce que nous voulons, mais savons exagérément ce que nous ne voulons pas. Je résume ce profil : quelque chose qui serait comme «artiste-un-tantinet-docteur-ès-tout-et--très-baroudeur-voyageur-et-qui-se-veut-très-personnel-et-loin-du médiocre-avant-toute chose», ce qui signifie parfois : vivant sur une autre planète.

En gros : nous sommes on ne peut plus éloignés du style tous publics, avons une sainte horreur pour la banalité, le snobisme, le tape-à-l’œil et tout ce qui ressemble à Monsieur Tout le Monde, et last but not least,  nous préférons les couleurs à la grisaille. Ca ne va donc pas être facile. A la première plongée dans les catalogues rutilants, d’emblée une déception nous a frappés de plein fouet : toutes les bagnoles de cette décennie sont gris métal, bleu métal, violet métal, n’importe quoi métal. L’horreur ! La voiture de nos rêves, dans cette forêt de profils bien astiqués et mornes, brille (si j’ose dire) par son absence. Les seules qui ne le sont pas (métalliques) sont jaune vif style Porsche ou Ferrari, du style : hé, visez un peu mon bolide, je roule en super GT , z’avez pas vu la classe ? Naturellement, cette classe là, ce n’est pas la nôtre. Cet étalage de luxe clinquant nous ferait presque penser que nous sommes tombés bien bas, dans le plouc chic et le monogramme  Louis Vuitton sur tous les bagages, comme les touristes de lointains pays en rapportent de Paris par container entiers. Pas franchement notre genre. Comme on n’achète pas sa voiture – celle qui est aux normes, bien sûr – chez les antiquaires, nous avons décidé de les regarder passer dans la rue, dans la vie, au hasard des rencontres sur les routes, ou derrière la fenêtre d’un bar donnant sur une avenue passante. Catastrophe ! Un long ruban de métal pailleté de soleil ou de fines d’éclaircies défile sous nos yeux, et la différence d’une voiture à une autre relève, pour ce qui est des formes, d’une minuscule audace dans le tracé des feux rouges, ou bien des phares, par ailleurs standardisés jusqu’à l’écœurement. Les Renault, ma femme n’en veut pas, question de fidélité à une autre marque réputée plus solide, laquelle marque ne fait que du laid. Des crapauds à roues ou presque. Marie-Adelaïde ne s’y trompe pas, elle qui est un peintre d’une rare finesse : « tu ne nous imagines quand même pas là-dedans ? » fait-elle d’une voix lucchinisée en observant plus intensément le crapaud en question. Non, pas vraiment. D’ailleurs ces voitures font petit retraité debout sur son livret d’épargne, du solide pour du solide. Or, l’aspect solide n’est pas notre priorité. « pouah, ca fait rentier enragé ou pire,  vendeur de chaussettes qui a réussi, tu ne trouves pas ? » insiste-t-elle.
Effectivement, moi aussi, je trouve, je trouve…mais les mois passent et à force de les trouver plutôt  comme si ou comme ça, je ne trouve plus rien. Sinon que retaper l’ancienne auto nous coûterait les yeux de la tête en rapport qualité prix – puisque nous voulons l’abandonner à son sort. Allons donc voir du côté des étrangères : le monochrome y est aussi de rigueur, avec une variante : ou tout noir, ou tout blanc. Ca ne vaut guère mieux, et ça laisse espérer que l’Inde et Bollywood se lanceront un jour dans le marché pour égayer ce long jour de deuil. Nous pourrions essayer « bleu » avancé-je prudemment. « Ah, non, tu ne sais pas ce que c’est que le bleu, mon cœur, eux non plus, sinon ils n’oseraient pas faire des trucs pareils – si seulement ça ressemblait à des volets portugais, mais même pas ! regarde-moi ça, quelle laideur ! » Côté couleur, les peintres, qu’on se le dise, ont toujours raison. Alors, courroucé, je suis allé m’acheter une nuancier dans le premier BRICODECO, et j’ai potassé le sujet couleurs. Subséquemment , j’ai appelé le siège d’une grande marque en demandant --puisque nous avons fait les enduits de stucco nous-mêmes à la maison--si on ne peut pas livrer tel modèle (qui n’est pas complètement moche, pour une  fois) nu et sans sa couche de vernis façon module spatial européen, et commander une peinture à partir d’un nuancier. « Ah, non, monsieur, mais je ne vois pas ce qui vous gêne, le métallique c’est tout ce qu’il y a de plus tendance, on se les arrache vous savez ? » rétorque le vendeur. Nous, c’est les yeux qu’on s’arrache, tant pis. Et nous voilà repartis. Cela fait bientôt trois mois.
J’ai raté en Suisse l’exposition Chagall au profit du concessionnaire Ford de Martigny (canton du Valais), car « on sait jamais, c’est en s’arrêtant au hasard que les choses rares t’arrivent, tu sais ? » je le sais maintenant trop bien. Nous ne visitons plus l’Italie, le Cantal, la Côte d’Azur ou l’Espagne pour leurs musées, nous visitons les dépositaires d’automobiles de toute la planète…et nos itinéraires autrefois rectilignes prennent des allures de serpentins. Puis, tout à coup, l’idée « écolo » nous est venue. Rapide, fulgurante comme un virus. En plus, c’est l’urgence absolue, le Grenelle du piston : ne voit-on pas des gens qui roulent au tournesol, au colza, à l’huile de friture, à l’alcool de canne, à l’éthanol de betterave, au méthane, au gaz, à l’air comprimé, à je ne sais plus quoi ? Voilà une idée qui nous forcera la main, nous qui justement l’avons verte. Et nous voilà repartis dans des élucubrations infinies sur les beautés « naturelles » des carburants diesels. Et vers la perspective de contraventions archi salées pour défaut de  TIPP. « On pourrait essayer d’abord avec une ancienne, on adapterait le moteur comme en Allemagne ou aux USA, et puis on serait au moins déchargés du poids moral de polluer la planète de nos enfants et arrière petits-enfants , pas vrai ? » Non, pas vrai  a dit le Ministère des Finances. Les numéros de revendeurs d’huile (je ne précise pas, par prudence) de la Région Parisienne, s’échangent en grand secret comme les tuyaux des courses. Ecolo, passe encore, mais conducteur clandestin et traqué, sur le qui-vive en permanence, non merci. Et si je la faisais immatriculer en Allemagne chez ta belle-sœur, non ? Ou en Italie, chez ton grand-père ! Non, tout ça paraît franchement trop compliqué. Nous traversons les rues en guettant les voitures. Et les carrosseries de métal continuent de défiler. Mes parents qui m’ont trouvé une petite mine m’ont questionné. « On voudrait changer de voiture » ai-je répondu l’air penaud. Mon père a pris le masque ironiquement avec l’air de penser : « si tu avais voulu être fonctionnaire, comme on te le disait », mais je l’ai stoppé net. Ce n’est pas une question d’argent, ai-je répliqué, pas du tout, mais elles sont toutes pareilles, grises, métalliques, cauchemardesques, orwelliennes !. On en dort plus ! on compte les voitures, tu saisis ? !
Hélas, oui : en est maintenant au quatrième mois et on a toujours pas accouché d’une idée. Pire : on ne regarde plus que cela dans la rue. On ne rate plus un supermarché sans errer dans les allées du parking entre ces gros insectes à carapace toutes brillantes, à la recherche (désespérée) de la voiture papillon de nos rêves qui s’envolerait sous nos yeux. On connaît tout par cœur : marques, moteur, cylindrée, tout, TOUT.  Forcément, organisés comme nous le sommes, plus un seul détail ne nous échappe. Mais rien ne se profile à l’horizon. Enfin, si, depuis deux jours, j’ai une petite piste : j’en ai parlé à mon médecin, et il m’a donné un numéro : celui d’un bon psychanalyste. Bon sang ! en voilà une idée, peut-être qu’on va se débloquer, comme ça. Je ne croyais pas en arriver là, mais après tout pourquoi pas : aller chercher sa marque de voiture sur le divan du psy, ce n’est peut-être pas si bête, hein ? et ce refus du métallique, d’où ça vient, un traumatisme infantile peut-être, une brillance sur la cuiller d’huile de baleine ?….L’homme de l’art  ouvrira sa porte d’un air sévère, très stylé, pas le genre vendeur d’auto, mais alors pas du tout, l’air plutôt absorbé et contrit, et d’une politesse discrète un peu vieille France…C’est décidé,  aussitôt j’appelle. « Allô, mademoiselle, je voudrais prendre rendez-vous avec… » --quoi ? non ! pas possible, « deux mois d’attente au moins… » j’avais déjà tendu le bras pour raccrocher quand j’ai eu une illumination :… « vous permettez que je vous pose une petite question ? – Je vous en prie.- Et bien voilà : pourriez-vous me dire quelle est la voiture  que conduit le docteur Schmollberg, s’il vous plaît ?… » (elevergeois. Chroniques Impubliables – droits déposés)


 
Par elevergois
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