Lundi 3 mai 2010 1 03 /05 /2010 03:12

 

 

Dans tous ses orages et son élan continué de tempête traversée d'éclairs, de nuages et de grêle, avec ses pics d'émotion, ses hauteurs imprévues, et puis soudain des pentes  où les notes courent  en éboulis jusqu'à rouler dans l'abîme,  et plus soudainement encore ces haltes de saint ébloui par une étoile, quand l'orage est devenu murmure  ou psaume biblique, et quand les arpèges martelés défient la largeur du clavier, ...je me retrouve possédé par cette  fidelité lointaine: j'ai toujours adoré la musique de Liszt --  (et surtout à cause de cette oeuvre).

 

Dès la première écoute, je m'y suis identifié entièrement, en croyant y avoir trouvé un modèle excessif  adapté à mon idéal ténébreux, comme une âme qui errait et que j'eusse essayée comme un habit  trop large certes, mais agréable à endosser, idéalement adapté à mes fureurs romantiques d'adolescent, exprimant les violences de ces  "orages désirés" que l'on cache au monde, à ceux qu'on aime, à tous : une impétuosité révélée à soi par un autre idéal et qu'on conserve dans ses adorations secrètes. Pour aspirer   à des lointains dantesques en bonne compagnie.

 

Quelles montagnes n'aurais-je pas déplacées avec la force que me donnait Liszt!  quelles grandeurs n'aurais-je pas tutoyées dans un tourbillon d'arrogance ou de lucidité destructrice bousculant tout sur son passage! Tout y était: des fins du monde et des tremblements de terre, des vagues immenses balayant les rivages, les quais, les hommes, renversant tout...et puis ces intenses  paix si subites qu'elles sont aussi profondément calmes que  la violence qui a cédé était ivre de sa puissance.  Juste un vague rayon pâle , quelques notes suspendues dans un ciel pur, une unique vapeur dans un clair été tout diamanté de bleu, une quasi absence de sons  et un soupir côtoyant l'ineffable... c'était la tentation romanesque d'absolu sacré, franchi, reconquis, la même sans doute qui  me poussait à lire Dante!

 

Comme il est funeste pour un être jeune et passionné d'entendre cela à vingt ans, quand le monde est à la réussite triste, aux rêves  niais des années matérialistes et que, envers et contre tout,  cela seul nous émeut! Ce monde paraissait déjà inepte et sans passions, il se préparait au bien-être à perpétuité et nous , nous aimions frissonner d'aise à l'écoute du bruit des tombeaux... dans un paysage à reconstruire où seules  les générations précédentes semblaient avoir aimé l'Art!  Que de temps perdu à rêver de rencontrer de ces êtres de "grand format" qui ne sont jamais venus, parce que LE MONDE OU JE SUIS NE NE REVAIT DEJA PLUS.

 

Il y eut des moments de ma vie, ceux de la jeunesse ardente qui se croit misérable et folle de tous les élans artistiques, où j'ai couru sous l'impulsion de ce cauchemar éveillé et parcouru d'éclairs en pensant que l'âme donnant cette vie immense au piano était comme un double, une réminiscence – un être familier que j'aurais connu dans une autre époque.

 

Et puis chez Liszt , il y a tant de fois ce coup répété à la porte du vide, ce « toc-toc » méphistophélique, cet ultimatum surgi du gouffre, cette manière d'avoir côtoyé en imagination la mort et d'en revenir , silencieux, blême, exténué, tel un "romantique" d'un autre  temps qui sait que ce temps-là peut réapparaître à volonté.  Vraiment (ou hélas), le plus génial exemple de ce mélange excentrique et enlevé de notes dramatisant la partition « à la manière d'un tzigane et d'un franciscain », c'est vraiment et seulement pour moi la fresque magique de  cette Sonate en si, dont le motif s'enroule, gonfle, éclate en nous montrant ,d'orages en éclaircies, tous les climats des sentiments extrêmes-- sans compter ces aires de sable délicieusement suspendues dans des ciels d'outre-monde, qui sont un séjour éthéré des anges, d'où Liszt tire des soupirs, des  billets évanescents et des chapelets de notes saintes, des mots de rêverie immatérielle et aimante qu'aucune parole humaine n'exprimerait...

 

Il y a des êtres nés dans des lis ou des roses, dans des jardins exotiques, dans des palais luxueux et bien à l'aise entre des colonnes d'orangers, et d'autres qui se sont voués à la mélancolie, au tonnerre, aux tempêtes, de ces autres nés sous le plus gros bourdon de la plus haute cathédrale quand l'ouragan lui assène des bruits de montagnes qui s'effondrent; alors, je voudrais qu'on me pardonne si je dis moi aussi, avec toute l'humilité nécessaire, ce qui vous  a été adressé en d' autres temps par un immense poète: 

 

 

            « Liszt, je vous salue en l'immortalité ».

 

 

 

ERIC LEVERGEOIS

 

 

 

 

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Samedi 1 mai 2010 6 01 /05 /2010 16:17

 

 

Les passants attardés pour l'éternité sous des réverbères qui versent des lumières de chandelles, ceux qu'un air d'accordéon rend encore amoureux d'un visage entrevu, ceux pour qui les pauvres couchés sur la dure sont beaux comme ils sont beaux pour Rembrandt, tous ceux-là regarderont les photos de l'exposition Izis à travers une brume de poésie et d'enfance émerveillée. Car s'il on a coutume d'évoquer chez un artiste photographe le catalogue interminable de ses sujets, ce qui importe surtout, c'est de savoir vers quel pays lointain, quel paradis perdu et toujours vivant, on s'avance grâce à lui. Considérée sous cet angle, l'exposition que nous propose actuellement l'Hôtel de Ville de Paris, nous reporte vers par la magie des années Piaf, des années Cocteau, du Paname des éternels terrains vagues et des roulottes entourés d'enfants pauvres et des beautés subtiles qui sont comme des séjours de rois.


Ce qui surprend dans cette exposition, c'est la pointe fêlée de la chanson des errants qui sont poussés sur la ville on ne sait comment ni pourquoi, ceux qui chantaient des rengaines pour deux sous au coin des rues, mais qui étaient les acteurs d'un décor de rues où les hommes et les femmes, sans doute, sortaient des murailles pour y rentrer dormir le soir, ou à défaut s'envelopper d'un bout de nuit. Et donc de ces nuits, de ces murailles, ces baladins de la bonne et de la mauvaise fortune, possédaient des réserves de lieux imaginaires, et dans une ville excentrique et pleine de splendeurs déchues, de quais, de gravats, de lampions et de joies à quatre sous, ils brillaient de cet aspect singulier que possède le peuple lorsque les rêves qui le hantent font de ses figures magnifiques des princes d'une capitale de Bohème.


On comprend aussi que le vrai artiste n'a besoin de personne, et que la surface mobile de la ville, celle qui donnait à Prévert, à Carné, à Truffaut, -- à Dickens quand Izis est à Londres -- lui murmure sans cesse des confidences, et qu'il faut savoir errer au bout des heures perdues pour que la ville, si un marin endormi s'y effondre, devienne un peu plus Amsterdam que Londres, ou bien Rome si deux amoureux bien mis s'y embrassent contre un cercle de pierre imitant la fontaine de Trevi, ou quelque échappée du pont Saint-Charles de Prague aux neiges éternelles, si un matin d'hiver un carrefour s'est couvert de blanc. Ainsi Paris contient des villes et des variétés humaines cachées, et au détour des Années Cinquante, il existe encore mille petits pays et paysages au coin des murs qu'il suffit de pousser pour découvrir à chaque instant le décor d'une nouvelle pièce. Nous n'en sommes plus là...


Dans les sujets photographiés par Izis, il y a souvent des présences d'enfants qui ne pensent pas la vie sous le regard des adultes, mais qui sont des enfants dans un monde d'enfants, hésitants au milieu de la vie qui pour eux n'est pas un rêve terminé, dans lequel ils se meuvent dans des attitudes et dans une sorte de brume sensible qui est leur monde intouché, miraculeux, plein de mythes et de phrases que seuls d'autres enfants peuvent comprendre, et l'on peut oser dire que ce qu'Izis saisit des vies de l'enfance est un territoire inexprimable, et surtout une leçon d'humanité sans pareille. C'est bien ce monde que certains quittent en grandissant, ou que d'autres considèrent toujours du point de vue d'une sorte de leçon, d'enseignement devant lequel on doit s'incliner sans bruit, sans voix, faute de le comprendre, et qui tient la place intermédiaire entre le monde imaginé qui n'est pas encore entré dans les certitudes futiles, et le monde vécu des grands. Sous ce rapport-là, Izis se révèle messager des fables et des récits de fées – celles qui n'endorment pas l'imagination mais la réveillent.


Et d'une certaine façon, bien qu'il s'agisse d'époques et de cieux différents, nous n'avons pas pu nous empêcher de penser spontanément à Izis comme à un autre auteur de Petits Poèmes en Prose. Parce que c'est au fond le plus vibrant de l'imaginaire que se créent ses visions qui toujours réinventent le plus vrai de la vie; parce que sa photographie, du moins pour cette exposition, est l'alphabet d'une ville des signes, une ville essentielle humble et grandiose, où l'on retrouve sans peine des fortifications, les éclairages incertains qui sont presque encore le gaz des réverbères, et des itinéraires pour « Les bons chiens », ces solitaires pas bégueules qui traversent rues, sentes et terrains vagues pour une improbable louche de soupe à guetter en ville; parce que par bien des aspects nous ne retrouverons plus jamais cette mythologie secrète qui n'est pas là sous forme de documentaire d'historien réaliste; parce qu'on y trouve, aussi et surtout, une quantité de visions mobiles, surprenantes, puisées au coeur plein de reflets de l'eau du rêve, entremêlée d'une indéfinissable poésie qui se communique au spectateur et qu'on emporte avec soi des émerveillements, et que (l'acidité et l'amertume de Baudelaire en moins, naturellement) on ne peut s'empêcher d' y entendre l' écho de cette magnifique et irremplaçable poésie citadine quand elle devient, même si d'autres villes sont là, cette expérience d'enchantements qu'est Paris.

 

Salles d'exposition de l'Hôtel de Ville de Paris – jusqu'au 30 mai – Izis Bidermanas – entrée gratuite – Izis Paris des rêves – par Manuel Bidermanas et Armelle Canitrot.

 

Les  Abonnés du Monde électronique ont bien voulu recevoir ce texte, qui est à:

 

http://abonnes.lemonde.fr/opinions/chronique/2010/05/01/le-photographe-izis-et-le-don-des-fees_1345467_3232.html

 

elevergois- avec toujours une pensée qui accompagne les personnages de la Chartreuse sur les bords du lac de Côme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Vendredi 30 avril 2010 5 30 /04 /2010 22:04

 

 

 

Ce peintre brésilien que les salles parisiennes de l'UNESCO nous offrent comme une révélation, sont un éloge de pure grâce à la peinture qui se veut l'éclaireuse hardie de nouveaux mondes. Appartenant à l'Abstraction Lyrique, Antonio Bandeira, compagnon de route de la Seconde Ecole de Paris, donne à voir une intensité qui brûle, qui va d'emblée retrouver l'essence des couleurs, libres et sensibles comme est la couleur sur la chair vive des pétales, faisant resonner ses espaces avec un timbre d'une tonalité vivante, et qui enchantent, en un mot c'est à couper le souffle.


Né au brésil à Fortaleza en 1921, Bandeira trouva sa voie auprès du peintre allemand Wols (peintre de l' informel à la vie de bohême magique et splendide), et inscrivit son territoire auprès des Estève, Manessier, Poliakoff, et autres Hartung, héros d'une peinture-peinture généreuse en couleurs, dans la petite vingtaine d'années qui suivit la fin de la guerre. C'est surtout par une finesse du « toucher » comme on dit en termes pianistiques, par une approche certes informelle mais très rigoureuse dans ses codes, sa géométrie, ses traits de délimitation calligraphique vraiment inspirés, que Bandeira s'impose au regard. Et s'il est vrai qu'on ne peut manquer d'évoquer à son sujet l'oeuvre d'un Klee, des échos d'André Masson et des rapprochements (analogiques uniquement) avec Vieira da Silva, il y a chez Antonio Bandeira un intense tempérament de découvreur .



La capacité à refonder son style de façon virtuose en créant à chaque nouvelle étape un espace maîtrisé, fait de cet artiste une sorte de prophète qui éveille à volonté et indéfiniment des espaces inconnus. Et par ce moyen, le peintre provoque une surprise heureuse dans chaque toile. Une petite série de cathédrales informelles, brumeuses et striées de grésil éclatant en fine poussière, repoussant la façade de l'édifice dans d'incroyables noces avec la gangue de l'atmosphère, nous offre un tissu léger de tonalités effleurées. (« cathédrale dans la neige » 1963 - « Il neige sur Notre-Dame » 1962, ou encore « La cathédrale » 1964).

L'approche des masses à peine suggérées rend vaporeuses et irréelles les formes originales, sortes de linceuils mouchetés en voie d'effacement, mais aussi les transpose dans une évocation de formes absolument magiques. Car il faut bien à présent parler d'une intensité particulière à cet artiste.


Mainte fois célébré et honoré par des expositions ou des reconnaissnces officielles à Forteza, Rio, Sao Paolo, à la Biennale de Venise ou à Londres, et bien sûr Paris, A. Bandeira possède le génie très particulier se jouer des codes de l'abstraction en les métamorphosant à son gré avec une force quasi surhumaine. Et toujours le même bonheur accompagne le spectateur qui le suit de toile en toile. Une serie d'oeuvres ayant de vastes fonds bleus et cosmiques, qui datent de la fin des Années Cinquante, élèvent encore d'un degré l'émotion et l'ivresse créatrice de cet artiste dont la puissance et l'invention paraissent sans limites. Il y a ici comme un jaillissement, une explosion de forces célestes où le fond de l'énigme paraît être le génie du bleu décidant de tout un avenir rayonnant.


Composées en 1957, 1958, et jusqu'en 1962, des toiles ouvrant à l'imagination des allées gigantesques, pourraient constituer le coeur de cette redécouverte d'un artiste aussi doué d'invention: « Les arbres » une pièce sinueuse et toute en éclats est une réduction de l'explosion lyrique que sera « la Grande Ville » (A grande cidade), véritable mise en scène abstraite d'une cité tentaculaire qui se décompose de façon spectaculaire, cadencée, avec des passages intimistes et très tendus, qui assurent à cette ville abstraite le statut de fresque repoussant toute limite dans un grand ciel d'eau bleutée où se rencontrent les stries de toutes les comètes. C'est un festin pour le regard, une débauche d'energie heureuse où les cadences du trait assurent une orchestration magnifique. Des toiles semblables mais visant d'autres conquêtes formelles, comme « La Ville Bleue » (1958) ou « La ville illuminée en Bleu » (1962) reéditent ces tours de force lyriques qu'il nous plait de nommer « explosifs » parce que tout y circule comme une meute d'électrons de couleurs qui reconstruisent sous nos yeux des espaces absolument magiques.


Considéré sous cet angle, le tableau au sujet généreux intitulé « Primaveril » (1965 - le Printemps), avec ses rameaux d'arbre en bois noir d'où s'échappent en nuage subtil des points blancs d'amandier en fleur, est un peu l'offrande lyrique d'approche aisée de cet artiste, qui sait maîtrisier et exprimer la vie à travers une étendue de langages stylitiques toujours en progrès, toujours attentifs et inventifs, comme le fruit d'une pensée impatiente qui puise dans son ardeur des élans toujours surprenants, toujours nouveaux. Les toiles qui terminent cette exposition prouvent à quel point l'artiste-né, le peintre-révélateur est un infatigable inventeur de formes qui élévent l'esprit.


S'il est actuellement à Paris des expositions plus courues, rares sont celles qui, comme celle consacrée à ce peintre brésilien de Paris – (disparu malencontreusement d'un accident post-opératoire en 1967) – et il faut s'empresser de remercier la conservatrice, Vera Novis, pour la présentation méticuleuse de l'itinéraire du peintre, ainsi que G-P Persin, spécialiste de la période, qui, à côté des institutionnels, a fortement contribué à la mise sur pied de cette rencontre vraiment rare, et à bien des égards inoubliable.



Salles Miro de l'Unesco à Paris, de 9h à 18h – 7 place de Fontenoy – -- entrée libre sur présentation d'une pièce d'identité – tél: 01.45.68.05.23 – (catalogue bilingue) –jusqu'au 30  avril 2010 --



a paru avec l'aimable assistance des Abonnés du Monde - version élecronique - avec le  lien  qui suit et c'est donc le second article sur cet artiste. 


http://www.lemonde.fr/opinions/chronique/2010/04/18/antonio-bandeira-ou-l-espace-celeste_1335463_3232.html

 

 

elevergois -- avec la rituelle pensée pour le clapot de la petite vague qui vient doucement creuser le sable des rives sur mes lacs italiens --elevergois

 

 

 

 

 

 

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Mercredi 28 avril 2010 3 28 /04 /2010 06:12

 

 

PRESENTATION D'UNE MERVEILLE A LA POINTE DE LA TECHNOLOGIE, SANS FILS, SANS CONNEXIONS, SANS BATTERIE QUI PERMET DE TRAVAILLER DANS LES LIEUX

LES PLUS DIVERS EN TOUTE QUIETUDE. LE  "BOOK"

 

DROLISSIME!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!  A VOIR VIDEO SUR CE LIEN:

 

 

       http://blogs.jovempan.uol.com.br/poeta/

 

MERCI, ALVARO ALVES DE FARIA POUR CETTE VIDEO

GENIALE! - (aux amis des librairies parisiennes)- bon

amusement et dépêchez-vous d'adopter rapidement le style

"book".

 

 

elevergois -- (rappel: la sortie de Ubuntu Lucid Lynx est pour le 29 avril) -- ubunteros, à vos claviers et à vos partitions.



Par elevergois
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Mercredi 28 avril 2010 3 28 /04 /2010 05:19

 

En 2050, les héritiers des fonds de pension de la Floride et de l'Oklahoma et autres lieux, voulurent voir ce que c'était que ces monuments de pays très chaud de la vieille Europe, qu'ils avaient acquis un quart de siècle plus tôt. On leur avait dit qu'une clause spéciale avait interdit de transporter tout cela dans leur patrie à eux, mais comme ils savaient qu'ils étaient propriétaires, ils voulaient bien sûr voir. Un monument bizarre avec des colonnes, un peu semblable à l'architecture de certains de leurs édifices les intriguait. C'était un peu branlant, sur le point de tomber, mais ils savaient aussi qu'une clause interdisait – d'autres banquiers s'affairaient à effacer cette clause, ils avaient bon espoir – toute tentative de rénovation. Ils auraient aimé cette colline et ce temple, disons, plus neufs et un peu rénovés, mais certains de leurs rejetons leur dirent que dans les livres c'était comme ça.


Le guide qui accompagnait les actionnaires leur rappela qu'il était formellement interdit de ramasser des pierres pour les rapporter à la maison. Ils ne comprenaient pas pourquoi, parce qu'en France, par exemple, ils avaient pu prendre des petits morceaux de cathédrales, mais ils convinrent que ici, comme on leur disait, « c'était encore beaucoup plus vieux » et donc plus décent de ne pas le faire. Le problème le plus préoccupant, c'est qu'ils comprenaient qu'on prie dans une cathédrale, mais ils avaient du mal à penser qu'on prie « des dieux » dans un édifice pareil. Et donc ils se firent confirmer l'emploi de ce très vieux temple sur cette vieille colline, et on leur dit qu'il avait été érigé en l'honneur d'une déesse qui s'était appelée Athéna et que la ville d'Athènes portait son nom.


Malgré les dispositifs de ventilation qui avaient été dispersés un peu partout pour rendre les visites du XXIe siècle plus pratiques et plus confortables, les auditeurs attentifs du guide tendirent l'oreille quand on leur expliqua qu'Athéna était née des amour coupables du plus grand des dieux. En fait, expliqua le guide, un ancien trader, les dieux n'étaient pas vraiment placés sous une autorité de contrôle strict, (cela rappela certains faits aux touristes mais ils préférèrent éluder), et ils avaient une certaine liberté pour batifoler à leur guise, car, pour être des dieux, ils avaient quand même des penchants sacrément humains de temps en temps. Ce qui surprit le plus, ce fut que le plus grands des dieux avait en quelque sorte « avalé » la maman d'Athéna coupable bien malgré elle, mais que la déesse était quand même née, et toute armée en plus, en sortant du crâne de son père. Grâce à un bon coup de massue donné sur la tête par un des dieux qui était le bricoleur en chef. On ajouta que c'était la déesse de la guerre, et qu'elle était d'un caractère plutôt irritable quand ça lui prenait.


La modernité du procédé en étonna quelques-uns, mais comme cela faisait partie du patrimoine un peu fabuleux qui était leur propriété, ils se dirent que c'était quelque chose comme la vie des rois dans les châteaux d'Europe qu'ils avaient tous pompé hors du vieux continent, désormais protégé par leurs soins. Ils devait y avoir aussi des questions d'abus sur des personnes fragiles et bernées par ce roi des dieux dont ils commençaient à se faire une idée un peu dangereuse, mais il n'osèrent pas poser la question. Et enfin ils arrivèrent à cette partie du temple consacrée à Athéna qu'on surnomme Nikè, ou Nike, ce qui leur fit penser tout de suite aux chaussures bien connues qu'ils portaient. Vraiment comme les chaussures? demanda un des touristes actionnaires propriétaires. On le lui confirma: c'était un mot grec qui signifiait Athéna « la Victorieuse », et donc, il étaient devenus eux-mêmes victorieux de la déesse en question, puisqu'ils la portaient en quelque sorte à la place de leur semelle et lui marchaient sur la tête à chaque pas. Ils se mirent pour certains à gonfler le torse avec orgueil: voilà le rêve de nos pères accompli, dominer jusqu'aux dieux les plus anciens, et même leur marcher sur la tête à chaque pas.


A quelque lieues de là, le roi des dieux, le boss d'entre eux tous essayait de contenir la colère de sa fille, très offusquée par de telles paroles. As-tu bien entendu cette arrogance inouïe, ô mon père, ils disent qu'ils foulent mon image à chaque pas et que je ne suis pas plus importante que la semelle de leurs chaussures! O toi le plus puissant de tous les dieux, comment peux-tu laisser passer de pareilles insolences? Le maître des dieux eut envie de froncer les sourcils, mais sachant que cela déclenchait en général la foudre, il s'abstint. Puis il eut une idée: faire tomber une pluie de monnaie d'or – pardon, de monnaie verte – sur la pointe d'une île au-delà de l'Atlantique, là où les mortels les plus puissant traitent leur affaires. Il en fit tomber des dizaines de millions de milliards de tonnes, et tellement que même les Chinois ne surent plus où les mettre. Et les touristes rentrèrent chez eux pour en profiter eux aussi.


La déesse aux yeux brillants fit une sorte de clin d'œil au père des dieux tout puissants, et les divinités recommencèrent à écouter la musique agréable jouée par les disciples formés par Apollon, et ce jusqu'à la fin des temps, pendant que les malheureux mortels s'occupaient à ramasser le plus possible – et ils s'y appliquèrent tant que bientôt plus personne ne produisit plus rien, ne mangea plus rien, ne fit plus rien, car ils croyaient que cette monnaie verte, et le fait d'en avoir le plus possible était le but suprême de la vie au détriment de tous les autres.

 

 

elevergois -- cette petite chronique impubliable est écrite pour les habitants de la terre où naquirent les pensées les plus belles de notre civilisation, et qui semble être menacée de dépecage en règle, pour leur rappeler tout le respect et les immenses joies que nous devons à leur pays -- elevergois --

 

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