Lundi 14 décembre 2009 1 14 /12 /2009 07:44

Oui, la langue française est difficile et délicate à pratiquer dans ses ressorts secrets qu'un rien libère et qui poussent sur d'autres ressorts, aiguilles, balances, pendules, toujours adaptés pour accueillir une trouvaille à la manière du papier photographique qu'on plongeait autrefois dans un bain appelé révélateur. Sitôt qu'on la fait agir comme parchemin pressé sous un texte qui fait ressortir ses jointures de latin, de grec, d'études, de pensum et de souffrances d'inventeur, elle déploie des mystères, elle est d'emblée une langue adaptée aux plantes rares qui poussent dans ses fibres et qui s'offrent d'un même élan au botaniste et au stylet du chasseur de fautes qui la lit autant qu'il la guette. J'apprends ces derniers temps qu'on y fait des erreurs de syntaxe, de phonèmes, de syllabes, ce qui signifie qu'on ne sait plus faire sa cour ni sa guerre à cette langue dans laquelle on écrit, mais qui apporte également au lecteur habile qui la pratique comme un musée aux collections toujours en mouvement. Vous pensez en français? Non, le français, selon ce que vous écrivez, vous adapte au monde de la lecture avec des rayons pénétrants et sensibles qui feront de vous un être à peine décent, ou un académicien à l'aisance froide, qui a toujours par quelque côté un lointain rapport avec la posture du dandy. On ne sait pas pourquoi cette langue s'écrit du dedans, et non du dehors. Ce qu'on sait, c'est que celui qui s'y engage avec deux ou trois pas mal répétés, lui marchera sur les pieds comme celui piétine les souliers d'une jolie cavalière parce qu'il ne sait pas encore bien danser. L'incroyable affaiblissement des ressources vocaliques qui font que le français ne chante pas comme l'espagnol ou l'italien, fait qu'il faut sans cesse compenser sa phrase par des cadences, des sursauts, des à pic et des landes qui donnent du liant et de la saveur dans une lecture qui ne coule pas,mais qui s'exerce. La spire d'une peau de citron dans une nature morte hollandaise est toujours un peu comme un excitant sans sel, ni poivre, ni rien qui relève le spectacle sans qu'on sache d'emblée pourquoi ni comment, mais qui est agissante et paie comptant celui qui regarde par un effet continué. On s'y attarde en se demandant pourquoi on la voit ainsi faire des effets élégants et discrets, on s'en détache, on en est rattrapé par le coin de l'oeil, on croit qu'il y a là quelque chose à dire qui doit bien être central, capital même, mais en usant ses prunelles dessus pendant des années, on y trouverait rien de plus. C'est sans doute qu'on oublie qu'un tel tableau, mieux que bien d'autres parce qu'il est " ressemblant à des choses qu'on connaît " a été pensé sous ce qu'on voit , comme la longue et lancinante question d'abord technique, à quoi succède ce qu'on a réussi à peindre avec des pinceaux et et des couleurs – et si sous ce tableau une longue préparation d'artiste savant exagère sans effort l'emprise du résultat, c'est de la même façon qu'on réussit, (qu'on soit né français ou pas), sa rédaction en langue française qui est affaire de sauce bien pensée, de fonds marinés, d'apprêts soigneux. Quiconque a regardé le jour au petit matin sérieusement, ne peut pas se dire qu'un rideau se lève. Car le jour qui point se prépare, il pousse dans le terreau de la nuit comme un bulbe de lis enfoncé dans la terre correctement et qui tient ses promesses en fleurissant à l'heure dite. Aussi les auteurs médiocres ou ceux marqués par le sceau du grand talent, font-ils tous des prouesses dès qu'ils arrivent à déployer le style noble, le style caressant, le style qui a peiné dans de longs silences son accomplissement, de quelque degré qu'il soit. Lorsqu'on entend monsieur Michael Edwards, professeur de poésie au Collège de France, et né sous les doigts très précieux des muses de Shakespeare et de Milton, on n'a plus aucun doute sur la question des fonds en peinture, et des fonds dans la pratique savante d'une langue incarnée par un homme qui l'illustre. Monsieur Michael Edwards mérite des éloges sans fin; sa diction est noble, ses recontres de termes français appuyées sur des pans entiers de Racine ou de T.S. Eliott à valeur égale, font de lui un de ces hommes capables de porter le costume de l'académicien du raffinement hors pair, et il a donné de la poésie anglaise un livre aimable, admirable et sans retouche possible. Monsieur Micheal Edwards est un homme que la poésie hante, parce qu'elle l'a élu parmi les plus grands des plus grands lecteurs en qui quelque chose de spécial et de miraculeux fascine – et ce qui fascine en lui, nous aimons à le croire, c'est son amour de la langue française qui ne s'explique que par ce mot qui couronne les belles rencontres digne des contes fées: « parce que c'était elle, parce que c'était lui ». Et s'il ressemble un peu à ces chateaux austères anglais ou celtes poussés à contre-emploi dans nos jardins de Touraine, c'est parce qu'en nouveau paladin de la langue, il a placé ces deux couleurs-là sur son blason de chevalier du français.

 

 

elevergois - ce texte est la partie qui débute une conférence  personnelle sur la langue, il est donc protégé, et exclusivement réservé à mes quatre ou cinq lecteurs de ce blog, bien que j'eusse aimé mettre ceci dans le Monde électronique,-- on sait ce qu'il en est advenu récemment . 


J'ai vu depuis que certains autres rédacteurs savent mon adresse et où me retrouver. Nous recommandons, de Monsieur Edwards, "Shakespeare et la comédie de l'émerveillement", et  aussi son livre ( en "poche" à présent) sur la poésie anglaise, vraiment magnifique; tout le reste se trouve sur les wiki -- bonnes et heureuses recontres à tous sur ce chemin de rois - elevergois - (eric levergeois) - (par politesse, nous avons relu In memoriam de Tennyson avec joie avant d'écrire ces lignes).

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Samedi 12 décembre 2009 6 12 /12 /2009 07:39

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elevergois - propos noctures sur les phrases des auteurs célèbres qui nous reviennent en mémoire par les nuits d'insomnie, quand le corps immobile glisse sur les eaux vertes du sommeil , incapable de trouver l'oubli, et d'y sombrer...mieux vaut se réveiller avec "un buon caffè"

 

Par elevergois
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Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /2009 23:53
Vous qui êtes le lecteur en toutes sortes de styles, vous qui êtes déjà prévenu qu'il y a autant d'océans, de fleuves, de rivières que de façons de naviguer ou de s'embarquer sur le vaisseau d'une grande oeuvre, vous la connaissez sûrement cette sensation très étrange, que Stendhal eût peut-être appelée "mouvement senti près du coeur". Ce n'est pas de la grande rhétorique, c'est simplement pour mes (quatre?) lecteurs ou lectrices en France ou sur la lune, une impression reçue profondément, à l'instant,  à la seconde ligne d'un poème de Fernando Pessoa. C'est ce poème ironique et à la fois plein de bonté et de glace, à propos des gens qui écrivent des lettres d'amour qui sont toujours un peu idiotes et cependant nécessaires -- parce qu'idiotes, justement. Et aussitôt à la ligne suivante, il vous cloue sur place, en équilibre entre la necessité d'écrire ces choses, et leur vanité dite sans amertume, d'une manière quasi pascalienne, mais c'est encore plus étourdissant parce que c'est infiniment simple, délicatement absurde, donc à la fois banal et  indispensable et fugace. Ce n'est pas la première fois que le génie de ce poète se manifeste de cette façon, d'ailleurs, si vous n'êtes pas professeur, vous avez encore le droit de dire que le genie d'un auteur se manifeste d'une façon mystérieuse et spéciale, parce que pour vous, la littérature a sa vie propre, comme les nuages des ciels de Rubens, comme la posture des saintes en prière, comme la silhouette des églises dans les tableaux de Constable ou les montagnes et les défilés des pics de Suisse dans ceux de Turner. Je m' éloigne un peu, pardon. Simplement je voudrais dire que Pessoa souvent célèbre l'essence même de la vie, et toute sa lumineuse et amère et lisse beauté en ayant l'air embarrassé d'avoir pris  à l'aile de l'ange à qui il l'a prise,  la plume pour l'écrire, parce que c'était également comme un geste nécessaire, et aussi inutile. Cela donne l'impression qu'il nous regarde du fin fond du plus lointain cosmos. Et on a l'impression après ça qu'il peut prendre un filet d'air parfumé et exprimer la profonde essence de cet instant en le saluant humblement, en faisant de son admiration une humilité d'homme qui passe parmi les hommes, hasard de génie. C'est le sublime qui s'excuse d'être entré dans votre coeur. A ce propos, encore une insatisfaction provenant de la traduction en français: l'original du "livre de l'intranquillité", terme abstrait et sans chair, est: "O livro do desassossego" qui correspond effectivement à l'inquiétude mais qui a la fluidité fascinante d'un vol de comète..


elevergois- tous droits réservés comme toujours au bord de mes lacs italiens et surtout celui qui est le plus au nord, e, attendant sur les plages de l'hémisphère sud, ce matin, il faisait 25 degrés dans l'eau -- en tout cas écrire ces choses ici préserve avec efficacité de la chance d'être lu par la multitude, ce qui est déjà satisfaisant-elevergois
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Samedi 5 décembre 2009 6 05 /12 /2009 06:53


Dans certains pays bien loin d'ici, il existe des poètes qui tiennent des blogs dans les journaux électroniques, et ils écrivent comme des poètes qui ont souffert de tout devraient écrire. Un rien, une image, une rencontre fortuite ou une mélodie qui hante leurs rêves les fait écrire. Et ce qui sort de leur plume ou de leur clavier est une poésie qui n'est ni le langage des dictionnaires un peu trop longuement exploré, ni une mélancolie de pacotille qui les autorise à prendre des poses intéressantes dans les journaux à la mode. Ils sont comme de vraies erreurs sur cette terre, et ils exercent à merveille leur fonction d'être des erreurs, des phénomènes, des saltimbanques, des espèces de corsaires du langage qu'il ont pris d'assaut sans trop savoir à l'avance ce qu'ils faisaient, et surtout convaincus que leur état dans la société n'est officiel que par accident. Ils n'ont pas passé des années d'études laborieuses avant de trouver une langue personnelle: ils écrivent tout simplement de la poésie parce qu'ils ne savent pas faire autre chose. Mettez-les par exemple dans la situation de ramasser un coquillage sur une plage, et ils se mettent à transcrire les confessions les plus intimes de l'océan, parce que ce qu'ils possèdent, ils le possèdent en commun avec l'univers infini des langues capables d'exprimer quelque chose. Inutile de préciser que de tels poètes sont devenus si rares qu'en les découvrant par hasard, on est étonné comme devant une réincarnation du poète de la Renaissance, qui est à la fois grand amoureux, grand géographe, grand savant du coeur humain, et surtout merveilleux artiste et artisan raffiné et soigneux dans ce qu'il a choisi de dire. Précisément, nous devons à l'un de ces poètes nés pour être poètes avant même de prendre la forme d'un homme et de ressembler aux hommes -- nous voulons dire par là qu'ils sont supérieurs à l'humanité en ce sens qu'ils rallument les cendres dans les coeurs éteints, rien de plus – une remarque qui est très belle et qui nous a touché. Ce poète d'un pays très loin du nôtre, après s'être promené le long de l'océan, a remarqué une statue qui représente un autre grand poète de son pays, et ce qui a retenu son attention, c'est que la statue du poète assis au bord de l'océan est tournée vers les passants et pas vers le grand large. C'est une question qui pourrait n'intéresser personne, à part les conseillers littéraires de la municipalité et les responsables des beaux-arts locaux. Mais elle intéresse notre poète qui est un poète essentiel lorsqu'il repense à la statue officielle, emblématique, honorifique à l'échelle d'un pays vaste comme un continent, et qui est consacrée à son très illustre confrère. Sérieusement, voudriez-vous d'un Chateaubriand avec un visage défiant les embruns et le grand large, s'il n'était pas logé dans son rocher, ou bien un Chateaubriand tourné vers la Chaussée du Sillon et les remparts de Saint-Malo? La réponse n'est pas simple, mais ce qu'il y a de moins simple, on s'en aperçoit vite en lisant le poète qui a posé cette question, c'est le noyau, le coeur de la question qui ne cesse de briller pour l'intelligence comme un pur diamant: de quelque côté qu'on le place, ou bien le poète tournera le dos aux hommes, à toute l'humanité des lecteurs présents et futurs, ou bien, inversement et comme c'est le cas à présent, il tournera le dos à l'océan, aux vagues immenses venues de pays lointains qui lui parlent une des langues les plus spontanées et les plus naturelles qui soient pour un poète, montrant ses épaules au grand large, et comme voulant se séparer de la scène aux spectacles toujours changeants de la mer. Notre poète s'est bien gardé de conclure ou de condamner, comme on le ferait chez nous. Il a simplement adressé une lettre magnifique « à ses dix-neuf lecteurs » comme il dit si joliment, et il ont déposé des fleurs, des poèmes de l'homme à la statue, des témoignages sensibles et vrais , pleins de tendresse d'émotion, et de larmes que les lecteurs ont osé avouer dans leurs messages, de vraies larmes de gens vraiment émus qui le remercient d'avoir posé cette question. Qu'ils soit remercié ici aussi du fond du coeur, et qu'ils ne soit pas surpris si une nuit la statue disparaît; c'est que le grand poète impatienté de tourner le dos à l'océan est allé se baigner dans l'élément vaste et originel d'où fut tirée l'humanité: il aura ainsi résolu de lui même la question épineuse. Ou bien la statue se sera d'elle-même tournée de l'autre côté, sans qu'on puisse s'expliquer ce mystère, ce qui est la solution la plus probable.

 

elevergois -- retour d'un voyage en un pays bien loin d'ici où vivent des gens  qui ne sont pas encore ivres d'idées reçues -- tous droits réervés sur les bords des lacs italiens, comme d'habitude.


A Monsieur Alavaro Alves de Faria , sur son article à propos de la Statue de Carlos Drummond de Andrade placée à Rio devant la mer. Merci pour votre texte!
Par elevergois
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Vendredi 4 décembre 2009 5 04 /12 /2009 22:09




elevergois -- une époque pas si ancienne que cela, mais nous avions encore une façon d'être et de travailler qui était pleine de rires, de folie, d'emballements, et les fêtes de fin de cycle paraissent avoir été plutôt arrosées. Ce qui n'a pas beaucoup changé,  ce sont nos vieilles salles. On pourrait les nommer toutes une par une: celle du cours sur Verlaine, celle du cours du soir sur Proust,où venait le milliardaire en habit d'escrimeur (sic), celle où arriva on ne sait comment un jeune homme absolument "dérangé" , ce qui m'obligeait à me répéter mentalement: "tu n'as pas peur," "tu n'as pas peur", et celle où le mathématicien du costa rica m'expliqua que son pays avait déclaré la guerre à hitler, et qu'ils avaient pris la mer sur un beau bateau, tous courageux et plein d'entrain, et que le premier sous-marin allemand rencontré les avait envoyés par le fond, "donc nous avons fait la guerre nous aussi" disait-il avec un sourire, sans oublier un cours d'été où le prénom de quelqu'un était chanté par tous les autres...être drôle est une affaire de gens qui savent ce qu'est le sérieux, décidément. La Bruyère est très précis là-dessus, avec la fameuse anecdote sur Socrate, nous verrons cela plus tard. elevergois -
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