Samedi 16 octobre 2010 6 16 /10 /Oct /2010 07:41

L'attente du train d'Italie, c'était d'abord le grelot de cette sonnerie interminable, semblable à celle d'un jouet jeté par terre et qui a laissé se détendre un ressort où palpite une vie solitaire, inutile, obstinée. C'était comme des heures ajoutées au coeur de la nuit. Qui aurait pu imaginer que cette gare aux toits délicieux de chalet en bois découpé, sorte de kiosque pour chevaux de bois, accueillerait un train? Cette musique  faisant ding-ding-ding emportait le temps bien loin, tout devenait comme une attente de théâtre, elle nous racontait des histoires à dormir debout, et nous la suivions comme le fil d'une pelote de sons étouffés, aigres, chevrotants, qui sans doute tirait  le convoi vers nous. Vous le connaissez tous, ce sanglot des gares italiennes qui promet avec son grelot de chèvre perdue dans la brume, un train presque impossible. Les passagers qui faisaient leurs cent pas en attendant l'espoir d'un assemblage de wagons réalisable, entretenaient un rêve en écoutant cette promesse, et même si la musique de la sonnerie balbutiante avait de quoi désespérer par sa longueur infinie, le signal agaçant sur deux tons qui paraissaient se combattre, faisait l'effet d'un réveil dans la vie réelle: lorsqu'il cesserait, le train ne serait plus qu'à quelques mètres des quais ; et il s'avancerait comme un paquebot glissant sur des rails. Car pour l'enfance, tout est fable, sortilèges, constructions irréelles plus vraies que nature et modulables à l'infini. Si certains patientaient dans l'espérance d'un passage de quelque hippogriffe muni d'essieux pouvant traverser les Alpes, d'autres moins au fait des réalités précises , goûtaient la sonnerie aigrelette et monotone à l'envers: pour le pur plaisir de savoir qu'elle marmonnait la légende d'un train qui venait de très loin et  qui  s'était perdu . Au centre des montagnes qui nous entouraient, invisibles et hauts promontoires du Piémont qui s'ouvraient d'un coup pour laisser paraître notre beau lac , il nous restait le piment de cette ultime incertitude qui suspendait à une corde de grésillements et de hoquets tendue dans l'air, la musique d'une sorcière maligne brouillant le cours des pendules, et qui nous racontait dans son dialecte que le train ne viendrait jamais. Puis une voix humaine sortait impérieusement des hauts parleurs, bientôt couverte par un orage de roulements de fer, de flammes, d'étincelles, et la très haute muraille à deux pans obliques de la motrice apparaissait, avec tout en haut comme sur une hune, les demi-dieux pilotant cette espèce d'immeuble de métal qui roulait. Bien que n'allant pas  vite, il bloquait interminablement ses roues dans un tonnerre de marteaux d'aciers ou de laminoir rempli de hurlements. Dans l'odeur âcre du charbon, mêlée à la vapeur qui s'écoulait de partout comme la sueur de l'effort gigantesque, nous montions des marches plus hautes que nos jambes, des portes claquaient, s'ouvraient, des voix lançaient des cris, au milieu des éclats de mouchoirs blancs vite éteints. Avec la conversation de l'intérieur du grand paquebot, mélange  de phrases de somnambules et de chuchotements, -- d'altercations aussi -- commençait la grande aventure du voyage vers un pays dont on pouvait encore douter. Jusqu' à l'instant où, après quelques heurts et résistances de wagons accrochés et heurtés, la nef de métal animait ses roues vers le nord. A travers une vitre, passait une dernière vue des rives, des bateaux, des lauriers, des joies infinies; puis progressant lentement, le convoi glissant dans l'ombre effaçait l'été, il emportait l'image éternelle de notre beau paysage dans son orage de ferraille grinçante et de nuit noire.

 

 

 

 

elevergois -- Edizioni dei Laghi été 2010 -- avec bien sûr un éternel souvenir de ces départs de nos grands lacs italiens --

elevergois -- eric levergeois

 

 

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Vendredi 15 octobre 2010 5 15 /10 /Oct /2010 21:37

 

 

C'est beau que tu saches ce que j'ai à te dire en l'illuminant de ta pensée qui le comprend, l'entretient et me le rend plus clair encore que je ne l'imaginais. Car ta présence donne une vie à ce qui se dit. Car ta présence donne deux fois un nom aux sentiments qui veulent y trouver leur lieu et leur chair, et ta voix est ce philtre, ce chant, ce bruit clair de ruisseau où les mots et les phrases vivent. Et alors l'origine de notre étonnement devant la beauté du monde s'inverse, comme les serpentins de nuages effilochés dans un plateau d'argent, et je ne parle – si je parle – que pour m'accorder à tout ce que tu donnes à la vie. Doux accompagnement de gestes merveilleux comme des paroles, et des paroles belles comme des mouvements, cadence d'un être musical où la vivacité de l'existence paraît se suspendre, et parfois attendre en jouant de l'essence de la vie comme on joue d'un dé. Ce qui est de toi est semblable à la divine poésie. A la rêverie recommencée et interminable de la peinture et tous ses mondes simultanés, parce que tu es semblable à la vigueur des arbres, des fleurs, de l'art entier venant au monde. O, impatience que tu fais ressurgir des plus vieilles larmes ! Je trouve auprès de toi cette chaleur d'âtre ou de feu de joie qui donne à l'espace qui nous entoure un sens, un éveil, un ravissement de lumière matinale. Il me semble que dans tout ce que nous disons tout est centre et matière centrale et tourbillon d'origine des plus grands mystères. Et nous sommes soudain sereins, et nous avançons à pas discrets dans un grand dictionnaire tout blanc que le vent froisse et déplie, où nous aurons tant et tant de définitions à saisir, à relier, à perdre, peut-être aussi plus tard à désapprendre – mais ces mots auront été notre roman, notre récit et notre fable, toutes les saisons confondues dans un été unique!

 

 

 

 

elevergois - un signet placé dans la lecture du roman des émotions, très tard dans la nuit alors que je le relisais, toujours pensant à mes lacs -- elervergois - eric levergeois

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Jeudi 14 octobre 2010 4 14 /10 /Oct /2010 03:41

 

 

 

 

Parlant ce langage mystérieux qui semble venu d'une mer imaginaire, la petite vague qui revient sans cesser se briser contre la plage, avec son léger frisson, joue toujours le même accord tiré des magies sonores de la pluie, et ressemble au jet d'eau et à son chant liquide déroulé dans une vasque. Elle rythme la rencontre sans fin entre le monde finissant de la plage, et les profondeurs lointaines qui commencent au-delà des derniers rochers qui sombrent ou renaissent, comme des reliques de vieux ports vigilants, grosses sculptures ou tables de granit tombées de l'époque des glaciers , en formes d'animaux disparus qui baignent leurs flancs. Cette voix qu'on entend tramer sa chanson confuse, berce tout le lac de sa musique fluide, faite de plantes souples et de verdure mouillée, et l'on ne sait si elle égaie ou attriste les rives avec sa caresse mélancolique qui agrandit l'instant, mais elle anime les galets ronds d'une jolie chanson. Ses airs se diffusent si doucement que son souffle semble la pulsation recommencée sans fin des bords de l'eau, avec son refrain éternel. Elle résonne en nous, passants attentifs des bords remplis de pierres et d'arbres bousculés jusqu'à l'eau, musique créant la fusion de l'âme et des choses, et quand nous tendons notre joie d'être là vers le ciel, vers les montagnes dressées au loin et les grands nuages d'où peut sortir l'orage et le tonnerre, elle ajoute à notre bonheur par son roulis pacifique qui depuis longtemps s'est allié à notre présence sur cette terre pleine de magies. Quelle joie ce fut, dans les années d'études, d'amours, de douleurs aussi, d'apprendre un jour de lecture magique où nous revivions le rythme de ces paysages en lisant notre cher Stendhal et sa Chartreuse, et que c'était devenu sous sa plume, la « petite lame »! Si ce n'était point le lac de Côme qui avait bercé notre solitude, le grand homme avait écouté avant nous ce bruit qui n'a de sens que pour qui aime la douceur des lacs, et son tour de phrase agile l'avait frappée d'un nom sublime qui sonne comme celui d'une monnaie précieuse frappée à son effigie.

 

 

 

 

 

elevergois - Edizioni dei Laghi - la version italienne a été préparée pour publication avec les modifs de style et syntaxe nécessaires - peut-être ce cycle pour Europe pour l'anno che viene- elevergois -

 

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Dimanche 10 octobre 2010 7 10 /10 /Oct /2010 14:08

 

 

 

Vous commentiez tranquillement un passage de Stefan Zweig sur Montaigne, entre le ronron des papiers et des dictionnaires de toutes les nationalités et de toutes les couleurs, quand tout à coup la porte s'est ouverte, et, comme la plus miraculeuse des apparitions, cette jeune étrangère d'une beauté bouleversante est apparue. Elle vous a tendu un bulletin vert en souriant « Je suis bien dans cette classe avec vous n'est-ce pas? » Tout le monde a remarqué cette demi-seconde d'absence, ce battement du cœur arrêté, et votre effort pour baisser la tête  et pour noter le numéro en hâte, pour masquer par une pantomime bien rodée la joie infinie, le bonheur insensé plein de mirages fous flottant au loin – c'était comme Euridyce, et Alma Malher fondue en un seul être...ciel!...le modèle idéalisé et dantesque s'est gracieusement posé sur une chaise pendant que vous recommenciez la voix éteinte et le bout des doigts presque glacé.

 

 

En reprenant le fil de la démonstration, tout objet autour vous soudain doué d'une sensibilité magique, vous avez le plus souvent possible écrit des références sur le tableau blanc, vous avez lu dans le ciel au-dessus des toits, rien que le ciel, vous avez précisément réfléchi à Fernando Pessoa, et à cette phrase qui est comme la fiole de poison que boit Juliette, et qui est si vraie  « Si le cœur pouvait penser, il s'arrêterait de battre », et rassuré parce que le vôtre continuait son tic-tac, vous vous êtes dit que les airs de Puccini ou les Liebes Tod, ça n'a l'air de rien, mais ça peut vous arriver en vrai sur le chemin le plus ordinaire de la vie, et vous laisser là sans force, foudroyé par la beauté.

 

 

 

Avant la pause, toujours expert dans la pantomime – et dans la séduction vous aussi, parce qu'il faut dire la vérité, vous n'êtes ni un petit saint ni un débutant – vous avez montré à tout le monde la couverture d'un livre comme on tient une affiche, avec une phrase d'exclamation un peu impérieuse, ce qui vous a permis de dévisager théâtralement les étudiants, sans oublier de passer par son visage et la même voix intérieure a crié:

 

 

« Dieu qu'elle est belle! » et sur votre lancée, miné par un chagrin puéril quoique bien légitime , vous avez lu trois ou quatre pages in extenso, en y mettant la lenteur nécessaire pour arriver au quart d'heure habituel où il est convenu qu'on se sépare un moment.

 

 

Vous vous êtes rassis puis relevé, et vous avez soudain retrouvé très loin dans un passé presque oublié l'histoire de Flaubert et de la cape rouge ou plutôt la pelisse laissée au bord de l'eau, celle qu'il veut sauver des vagues qui s'approchent, et qu'il va rendre à cette femme, assise là-bas, qui le remercie de sa délicatesse et qui le foudroie jusqu'au délire, et c'est ce qui donna plus tard « ce fut comme une apparition »; seulement vous n'en ferez pas un livre, vous, vous êtes un stendhalien qui se pique à la Chartreuse depuis des années – alors vite, une sensation différente, obsédante,vite, quelque chose qui fasse diversion, sinon vous auriez l'air piteux du comte Mosca submergé de passion et de jalousie. Alors vous avez avisé cette porte, là, devant vous, cette ouverture à l'endroit des charnières et vous y avez coincé le bord gauche de la main, et vous avez tiré, fort, très fort avec l'autre jusqu'à ce que ça fasse diversion, divers.., diversi...aïe! Quelle atroce douleur! mais c'était suffisant, oui, vous vous étiez assez amoché pour intéresser l'institut tout entier. Et puis la jeune duchesse Sanseverina est revenue dans la salle, mais vous aviez une main quasiment bleue, et cependant vous avez à peine regardé dans sa direction, et le cours s'est achevé. Vous lui avez conseillé d'aller voir plutôt votre collègue Alberto Manguellio, "il est du même pays que vous,  vous vous entendrez à merveille"... -- vous avez constaté dans le fond de ses yeux qu'elle vous appréciait, gentille, prévenante, charmante, et l'idée que tout aurait été possible traversé votre esprit. Et enfin c'était fini.

 

 

Dans la salle toute vide, vous avez passé un coup de fil mental à votre vénéré Henri Beyle, qui avait l'air de ne pas vouloir répondre et vous avez insisté:  « Mais si, enfin, c'est du courage qu'il me fallait, du courage! » Et vous l'aviez eu, ce courage, comme Fabrice sur le champ de bataille. Et vous vous êtes assis, mélancolique comme vous avez toujours aimé l'être, avec pour une fois d' excellentes raisons.

 

 

 

Vous êtes allé vous asseoir de nouveau à la table, vous avez lentement tiré la chaise, posément vous vous êtes installé avec les coudes un peu en avant, sur ce bureau et la tête entre les mains, et vous avez prononcé à mi-voix dans l'attitude des gens qui soupirent après un effort – cela vous a marqué parce que c'était la même attitude que ceux qui ont perdu au jeu, perdu leur âme, ceux dont la vie est brisée – pour que cette vérité s'incarne dans la masse de l'air doux, tout autour, et y reste inscrite et douée d'une réalité différente de vous: « Moi, amoureux fou? ..moi, transformé à ce point?... », mais juste à mi-voix, et comme devant une divinité sortie du fond des âges à qui il fallait confier votre secret – et puis, très vivement vous vous êtes relevé, dans un tourbillon d'ironie et pensant: ah, c'est comme pour "Venus tout entière à sa proie attachée"... Vous en avez ri mais aussitôt vous avez compris que votre rire sonnait faux. Il s'agissait d'un cas typique du parfait coup de foudre.  (à suivre)

 

 

 

 

 

elevergois - avec toujours un salut respectueux en direction des charmants lacs italiens sans lesquels on ne peut pas vraiment vivre --( oct. 2009) --elevergois.com

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Samedi 9 octobre 2010 6 09 /10 /Oct /2010 16:35

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Ca c'est l'époque où Colin et Chloé vont se baigner au Circeo, le rocher de la magicienne Circé, au sud de Rome, presque devant la villa que Moravia et Paso avaient achetée ensemble. Posso dirvi che d'estate fà un caldo da pazzi. Ils faisaient des collections de tournesols et de poissons ou de fraises du lac de Nemi, même qu'un jour il y a des gens, tout amidonnés de la langue et polis  sur les coins,  ils ont interviewé Colin, en pleine explosion des jets d'eau de Tivoli, et lui leur a sorti en entier des passages des Vertus de l'amour de Jankelevitch, des tas, ça donnait l'envie de  réécouter Morton Feldman, et puis patratracassin! Chloé s'est esquivée en tombant dans le sillon d'un 78 tours un peu profond, ça, ça devait arriver, mais il en ont vécu des trucs, plein, plein -- c'est normal que quand la vie est pleine, les femmes mettent sagement un couvercle sur le bocal, rangent tout dedans et puis ferment la porte du placard. Les souris de la maison vont plus écouter Richard Strauss plein pot, ni même sortir faire de la bicyclette à 4 heures du matin, cachées dans les poches de la veste de Colin. Elle vont le regretter. Faudra pas oublier de les présenter à celles de Plantu.

 

 

 

 

 

 

 

elevergois -- écrits musicaux toutes formes, tigres de Delacroix, portraits de Chopin et de Stendhal à volonté, aimerait parfois se réincarner en Novalis ou Breton, mais à tout prendre c'est encore Liszt, et Liszt et toujours immensément Liszt.On a les amis qu'on peut? Non, qu'on DOIT! --elevergois -

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