L'attente du train d'Italie, c'était d'abord le grelot de cette sonnerie interminable, semblable à celle d'un jouet jeté par terre et qui a laissé se détendre un ressort où palpite une vie solitaire, inutile, obstinée. C'était comme des heures ajoutées au coeur de la nuit. Qui aurait pu imaginer que cette gare aux toits délicieux de chalet en bois découpé, sorte de kiosque pour chevaux de bois, accueillerait un train? Cette musique faisant ding-ding-ding emportait le temps bien loin, tout devenait comme une attente de théâtre, elle nous racontait des histoires à dormir debout, et nous la suivions comme le fil d'une pelote de sons étouffés, aigres, chevrotants, qui sans doute tirait le convoi vers nous. Vous le connaissez tous, ce sanglot des gares italiennes qui promet avec son grelot de chèvre perdue dans la brume, un train presque impossible. Les passagers qui faisaient leurs cent pas en attendant l'espoir d'un assemblage de wagons réalisable, entretenaient un rêve en écoutant cette promesse, et même si la musique de la sonnerie balbutiante avait de quoi désespérer par sa longueur infinie, le signal agaçant sur deux tons qui paraissaient se combattre, faisait l'effet d'un réveil dans la vie réelle: lorsqu'il cesserait, le train ne serait plus qu'à quelques mètres des quais ; et il s'avancerait comme un paquebot glissant sur des rails. Car pour l'enfance, tout est fable, sortilèges, constructions irréelles plus vraies que nature et modulables à l'infini. Si certains patientaient dans l'espérance d'un passage de quelque hippogriffe muni d'essieux pouvant traverser les Alpes, d'autres moins au fait des réalités précises , goûtaient la sonnerie aigrelette et monotone à l'envers: pour le pur plaisir de savoir qu'elle marmonnait la légende d'un train qui venait de très loin et qui s'était perdu . Au centre des montagnes qui nous entouraient, invisibles et hauts promontoires du Piémont qui s'ouvraient d'un coup pour laisser paraître notre beau lac , il nous restait le piment de cette ultime incertitude qui suspendait à une corde de grésillements et de hoquets tendue dans l'air, la musique d'une sorcière maligne brouillant le cours des pendules, et qui nous racontait dans son dialecte que le train ne viendrait jamais. Puis une voix humaine sortait impérieusement des hauts parleurs, bientôt couverte par un orage de roulements de fer, de flammes, d'étincelles, et la très haute muraille à deux pans obliques de la motrice apparaissait, avec tout en haut comme sur une hune, les demi-dieux pilotant cette espèce d'immeuble de métal qui roulait. Bien que n'allant pas vite, il bloquait interminablement ses roues dans un tonnerre de marteaux d'aciers ou de laminoir rempli de hurlements. Dans l'odeur âcre du charbon, mêlée à la vapeur qui s'écoulait de partout comme la sueur de l'effort gigantesque, nous montions des marches plus hautes que nos jambes, des portes claquaient, s'ouvraient, des voix lançaient des cris, au milieu des éclats de mouchoirs blancs vite éteints. Avec la conversation de l'intérieur du grand paquebot, mélange de phrases de somnambules et de chuchotements, -- d'altercations aussi -- commençait la grande aventure du voyage vers un pays dont on pouvait encore douter. Jusqu' à l'instant où, après quelques heurts et résistances de wagons accrochés et heurtés, la nef de métal animait ses roues vers le nord. A travers une vitre, passait une dernière vue des rives, des bateaux, des lauriers, des joies infinies; puis progressant lentement, le convoi glissant dans l'ombre effaçait l'été, il emportait l'image éternelle de notre beau paysage dans son orage de ferraille grinçante et de nuit noire.
elevergois -- Edizioni dei Laghi été 2010 -- avec bien sûr un éternel souvenir de ces départs de nos grands lacs italiens --
elevergois -- eric levergeois