Dans un être aimé tout s'accorde comme dans un tableau. Nul besoin, du reste, d'imaginer qu'il y a des réincarnations, des messages venus du passé et des vestiges ressuscités. Ce qui nous émeut, au fond, c'est l'appel d'un avenir inconnu et sa splendeur. Cette héroïne qu'on aime est une découverte et une vision de vie nouvelle où tout résonne en tout, comme un paysage admirablement composé, et c'est petit à petit que les cheveux dont les boucles se déroulent avec douceur, les yeux qui accumulent des teintes de bleu, de violet, de soirs tendus de bleu couleur de septembre, et encore mille et une nuances, tous ces traits se fondent pour ne plus former qu'une présence qui se résume à un nom, à un prénom plutôt. Celui que portent bien d'autres femmes mais qui, pour vous, sonne comme une annonce musicale et sonore du paradis, ce paradis que comme le poète, vous tournez et retournez sur vos lèvres en le prononçant à la dérobée, en le murmurant, et qui ne signifie que cette femme-là, celle qui est aimée et qui n'est semblable à aucune autre -- et même ce qui l'entoure et qui est devenu tout aussi divin, cède à l'énoncé doux et privé de ce nom magique: une sorte de sésame qui rend le monde au bonheur, le fait palpiter. Vous dites deux fois son nom, et aussitôt quelque chose de divin vous arrête, comme si vous aviez un doute, un doute inutile -- ou est-ce plutôt un jeu qui permet à votre coeur qui se dilate de "respirer" un petit instant ? -- mais ce qui est si magique laisse derrière lui votre raison et toutes ses ruses, et vous dépasse, et vous laisse parfois aussi émerveillé qu'incrédule. Il se pourrait, vous y pensez par amusement, ou peut-être par distraction volontaire, qu'elle ne soit pas là demain, qu'elle ait on ne sait quel empêchement, vous imaginez tout à coup et à plaisir le contraire de ce qui vous arrive, simplement pour replonger avec bonheur dans l'ineffable et invraisemblable stupéfaction de cette réalité sûre et certaine: vous aimez celle qui vous aime, oui, et elle existe bel et bien. Et chaque jour qui vous rapprochera d'elle vous apportera une découverte. Vous allez l'apprendre comme on apprend une langue étrangère, l'atmosphère d'un pays inconnu, son parfum, ses rites. Il est même honteux de savoir qu'un jour on pourra ne plus aimer cette femme dont le moindre geste est une parole, un signe d'entente, parfois un doute, mais un doute qu'elle efface pour votre bonheur – car vous vous aimez, avec tous les verbes que contient le mot et qui sont innombrables. Il y a même, en cherchant bien, quand c'est l'intelligence égarée qui s'avance la première, comme l'idée d'un souvenir que vous auriez acquis jadis, dans un passé qui n'existe bien sûr pas, mais certains instants du bonheur font écho dans votre mémoire, comme si vous inventiez à cet amour une préhistoire, et que vous ne disiez pas simplement « pour toujours », mais aussi « depuis toujours », comme si l'amour présent, comme une gomme, réussissait à effacer les mois et les années atones où il n'était pas là, et à semer des vestiges et des signes futurs dans vos années anciennes. Lorsque vous commencez à vous demander si vous ne l'avez pas connue dans une vie antérieure, c'est vraiment que la fusion des âmes est entière; tournez-vous, avancez un peu, ...voilà, maintenant vous pouvez prendre un cliché de votre âme dans cette posture-là, vous êtes dans l'état de grâce de l'amour fou, absolu. Clic! Merci, rangez-le dans un tiroir ou faites-en une page d'auteur, cela prouvera à vos amis que quand on parlera d'amour devant vous...allons, inutile d'écrire la suite, restons dans ce beau climat de gondoles, de couchers de soleils vénitiens et de douces paroles que le vent léger du large emporte.
elevergois -- lu hier au soir Stendhal avec le même bonheur, avec cette nuance qu'en privé, quand il se parle en notant ses
idées...enfin, Stendhal reste le grand et durable auteur d'oeuvres où l'amour agit et manipule tout comme un personnage invisible qui s'affaire sans trêve-- elevergois --
