Mercredi 10 mars 2010 3 10 /03 /2010 23:42
TOUT UNE SERIE DE TEXTES A PROPOS DE GIONO sur:

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PROCHAIN TEXTE ICI:  "DANS CETTE LIBRAIRIE QUI NE VEND PAS QUE DU PAPIER"
Par elevergois
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Mercredi 3 mars 2010 3 03 /03 /2010 18:23
Dans les années tardives de l'adolescence souffrante et littéraire (celle qui n'avait déjà plus cours à mon époque), je me mis à éviter les cours de chargés de cours   (ils s'en déchargeaient bien vite) et empruntai une sorte de mobylette rafistolée pour m'en aller  sillonner la Beauce. Sillonner la Beauce, me direz-vous, cela va de soi, mais c'est bien loin des préoccupations rurales, agronomiques ou celles plus mélancoliques des sectateurs de Millet que j'effectuais ces pélerinages. Il y avait, non loin de Chartres, de Brou, d'Esclimont et autres villages de poche que j'oublie, une sorte de ville-village dont l'entrée -- je parle de l'entrée à l'époque, encore une fois ("de l'époque" comme eût dit Odette) était annoncée par des champs et des haies: je le sais parce qu'y suis allé, perclus d'une timidité maladive et sans le sou, et que c'est au pied d'une de ces haies, à demi-protégé par les feuilles et l'autre "demi" (ou "demie"?)  mordu par des moustiques, que j' ai passé une nuit, celle qui précédait le jour du centième anniversaire de la naissance de Proust. Nous étions donc nécessairement en juillet 1971, je n'avais pas vingt ans, pas beaucoup de connaissances approfondies sur mon grand auteur, mais j'avais attrapé la maladie du liseur passionné  à qui tombe sur la tête l'oeuvre fatale vers dix-huit ans. Déjà Combray, si j'ose ainsi m'exprimer "perçait" sous le nom d'Illiers, comme on le voyait sur le panneau annonçant les deux noms du village, et je ne doute pas qu'avec son humour toujours lisible dans la matière même d'une phrase, comme le font les pianiste avec leur "rubato", le grand Marcel Proust aurait ironisé sur cette portion de territoire littéraire appliqué à la vie des jours et des faits vrais -- mais enfin puisqu'il faut se souvenir des sites glorieux, pourquoi ne pas entretenir la vision littéraire que chacun a, et la calquer sur la réalité -- (même si bien évidemment celle qui est vraie s'en défait, comme une vie racontée placée à côté d'une vie vécue)? Même si mes émotions ont un peu diminué depuis cette époque, je me souviens d'avoir visité la maison, le jardin, la chambre de l'auteur, embarrassé par les coins et aspérités pointues du réel au milieu de gens qui se plaignaient que les lieux fussent "si petits" et qu'ils se sentissent (je ne peux pas faire autrement!) si "à l'étroit" ici, bien plus que dans les pages de leur édition où la traversée de l'espace ou d'un simple chemin de terre à la nuit tombante, exagérant et approfondissant notre âme et l'infinisant, si l'on peut dire, donnait l'idée d'un tableau mental géant, et non celle de petites pièces beauceronnes. Il n'y eut, je crois, que mon amoureuse de cette époque-là, la première et l'Immortelle à qui l'on adresse trois fois par jour ses idées et son coeur par la poste, qui ait été dans la confidence de mes séchages de cours à répétition, et d'ailleurs je ne fis jamais partie d'aucune secte de proustiens ou de proustolâtres --d'ailleurs si un auteur enseigne à se défier de tout enseignement ("l'hérésie de l'enseignement" avait écrit Baudelaire), c'est bien celui-ci et je lui dois, même si je fus très injuste,  le dégoût des propos savants et hors de l'esprit artistique qui seul convient aux oeuvres de génie symphoniques et totalisantes. Par la suite, pour reprendre la phrase qui sert de titre à ce papier (disons cette page), bien des voyages et des découvertes furent filtrés, ou pour dire plus exactement, non sans humour, "infusés" dans la tasse de thé miraculeuse, le breuvage que les Tristan devenus amants de la littérature ont avalé d'un trait sans jamais douter qu'ils devaient à la langue, au grand style, à toutes ces beautés qu'un bel ouvrage littéraire fait ressortir et illumine, une sorte de sacrifice de toute une vie. La beauté d'une oeuvre est éternelle, et c'est le temps que nous traversons de notre vie parfois si monotone, qui coule sans retour: seules les marques de ce que nous avons voulu créer demeureront. Comme il n'existe pas (il faudrait peut-être l'inventer, d'ailleurs) d'université Marcel Proust, j'allai suivre des leçons d'art et j'eus la chance de rencontrer Henri Lemaître à L'Institut d'art -- il donnait alors un cours sur Degas, Danse, Dessin, de Paul Valéry, en deux parties, la seconde étant consacrée à l'introduction à la peinture hollandaise de Claudel. Le grand "héritage" proustien avait été, dans l'ordre des bibelots visibles et des séquences d'art facilement identifiables , le peintre Vermeer, dont la Dentellière ,qui n'était pas encore un roman exposait à la vue des assoiffés de surfaces diamentées, des doigts de porcelaine ou de verre de venise, des mains  "qui parlent comme des personnes", dans une atmosphère miraculeuse qui obsède -- c'était à mourir de joie. La préposée qui était à la caisse, du Louvre au pavillon de Flore, me disait: "il ne vous reste qu'un quart d'heure, nous allons fermer" et je lui répondais joyeusement que c'était pour un seul tableau, en l'occurrence, à cause des intermittences  d'ouverture des niches dites "cabinets" jamais ouvertes ou toujours à la fois "fermées et ouvertes" suivant un style alambiqué bien de chez nous, je me satisfaisais amplement d'une vue de maison avec une cour de Pieter de Hooch -- puis un jour je sautai de joie, de délire quasiment, et courus montrer à mon Immortelle Aimée, la page du texte de Claudel où il est question de la spire de la pelure de citron...! plus heureux qu'un roi, plus heureux que d'avoir découvert les Amériques. Et puis nous allâmes, cette étonnnante jeune femme passionnée d'art et moi, découvrir Florence, et notre vie sans doute subit constamment des changements de cap et des élans venus sans aucun doute de ce départ initiatique, formateur, celui qui vous donne une personnalité et surtout des ancêtres (pas nécessairement des modèles d'ailleurs). Nos intensités respectives nous éloignèrent, par la suite...--Je ne pense pas avoir lu l'oeuvre de Proust en entier, l'élan capital (capitalissime?) que j'avais rencontré pendant l'adolescence resta déterminant -- et seule la littérature italienne, car j'étais assez fou de l'univers spectral et de marbre poétique de Dante, fit exception aux "recommandations" de  l'université imaginaire que contenait cet immense suite de livres. J'allais oublier: nous vîmes le portrait du Doge Lorédan, à Londres, vers ces années-là; enfin, l'exactitude importe peu, car c'était la voie tracée qui comptait, même si cela ne suffit pas à faire de vous un expert ou une personne coupable d'un quelconque livre, ce qui de nos jours serait plutôt "suspect", vu les modes funestes qui  hantent les cervelles. Je pense avoir écrit sur des cahiers d'écolier quasiment un mètre cube de notes sur Proust, sur la peinture, la musique, écoutée parfois deux jours de suite à la grosse radio à lampes de l'époque, et en retournant quelques années plus tard à l'endroit où je les avais laissées, je vis qu'une bonne main avait empêché que je puisse m'attendrir: ils n'étaient plus là, et je ne les ai jamais revus.

elevergois -petit impromptu écrit en revenant de l'exposition consacrée aux peintres hollandais, en souvenir de ces années déterminantes à tous  égards -- avec un salut aux rives des lacs italiens qui toujours se promènent dans l'arrière salle de ma mémoire comme un diaporama d'images sacrées -- elevergois


Par elevergois
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Mardi 23 février 2010 2 23 /02 /2010 00:59

Il nous reste de toi le souvenir d'une voix douce et voilée, son d'une sorte de rivière couverte de brumes.Voix charmante, voix émouvante qui circule à présent autour de moi comme un encens léger, je perçois cette eau claire qui roucoule sur les pierres qui déchirent et divisent son éclat soyeux. J'ai le bien précieux, le talisman de ta voix que je garderai sans le partager avec quiconque, et cette voix aux sautillements de tons graves et soudain devenue cantilène de fée, je l'imagine à présent partie chercher une patrie de rêve où puisse, sans cesser, trouver ta vie  une vie plus vraie que celle-ci, trouver une forme idéale. Et dans le vent des arbres, dans les nuances infiniment délicates de « ces rochers qui parlent » comme tu m'avais dit, « parce que tout parle », j'imagine à présent, à jamais, pour toujours, que tu es  devenue l'essence inexprimable humainement, de ce qui est emprisonné ici-bas, et qui réclame la liberté absolue –. Peut-être et surtout, un jour prochain qui sera répété, devant cette Lagune que nous aimons tant , devant le golfe bien connu où mourut Shelley, et qui nous aime peut-être un peu, et partout ailleurs, je crois, nous aurons le reflet doux, douloureux du souvenir ressurgi, et la mélancolie de n'avoir pas assez parlé dans la langue des poètes qui font tout revivre. Et nous dirons à ces lieux élus où fatalement tu te trouveras : reviens un instant nous écouter encore, reviens partager sous nos yeux la jolie lumière qui éclairait ton visage et ta personnalité "espagnole" comme eût dit Stendhal--et peut-être alors les vagues ou les grèves, ou les oiseaux et tout ce qui fut créé pour que tu le protèges avec une douceur, une attention et une sollicitude sans égale, sauront chanter comme chantait ta voix qui chantait comme l'eau soyeuse se déchirant sur les galets, avec ce torrent d'énergie et de volonté indomptée, qu'en maîtresse de certaines puissances du monde, tu as, sans suivre rien d'autre que la fuite de ces douleurs qu'il fallait à tout prix finir, cesser de faire couler en toi. L'écho de ce torrent brûle à présent nous.    


A toi donc éternellement.


Eric et Valérie. - le 23 février 2010 -

 

 

merci à mes quatre lecteurs de n'avoir aucune réaction à ce message-prière que je tends inutilement comme une main inutile au-dessus de l'abîme, en cherchant à tout hasard, " l'écho de la voix chère qui s'est tue" - elevergois -

 


Par elevergois
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Lundi 22 février 2010 1 22 /02 /2010 19:42

 "c'est quand tu es ivre de chagrin que tu n'as plus du chagrin que le cristal" René Char


FAIRE PART:
                               Ce jour-là, elle était radieuse,
et encore plus belle que les autres jours !


Gabriel et Juliette
son frère et sa soeur
Patricia et Christophe
ses parents
et toute sa famille

ont la douleur de
vous annoncer le départ de

Manon de Montvallon
le 18 février 2010
à l'âge de 20 ans

Elle sera incinérée le
lundi 22 février à 14 h
au crématorium de Capdenac (12)

Ces cendres iront rejoindre le Mékong,
sa dernière volonté.




  - "Pleurez, mes yeux et fondez-vous en eau" --la petite Antigone s'est jetée du haut du rocher et cette fois-ci il n'y eut personne pour la retenir-- l'absence d'une jeune fille qui voulait partir, décidée, absolue, résolue comme elle l'était, aventurière, jeune révoltée qui bravait les injustices, naturellement artiste d'un talent spécial pour photographier les arbres, et la vie de la nature menacée en tous lieux, courageuse dans l'anxiété qui l'étreignait car  c'était  elle qui, la première, s'était adressée courageusement aux hopitaux  pour confier cette pulsion de destruction qui revenait la hanter, enfant ombrageuse mais en même temps dont on pouvait dire que "le jour n'était pas plus pur que le fond de son coeur", toujours luttant, toujours résistant contre certains effets des médicaments à visée "schizo hinibiteurs" (j'appelle ça comme ça, pardon pour mon ignorance)  -- je ne suis pas tout à fait sûr que de ce côté là il y  ait eu une réponse formelle, mais enfin il me paraît bizarre qu'on ne sache pas la vraie nature de cette angoisse -- d'autant que tu paraissais souvent ruser avec elle et t'en échapper-- et puis c'est vrai je t'ai appelée Antigone pour ta passion illimitée pour un autre disparu que tu aimais et qui t'aimait avec toute la tendresse d'un oncle, et il me semblait que cette consolation dont tu entourais sa mémoire, pieusement,  ne te laissait aucun répit. Alors oui, une nuit, dans la brume  de l'hiver, il y a trois ans, et dans cette maison qui tenait de la ferme fortifiée et du château gothique anglais, j'avais pris l'Antigone d'Anouilh et je l'avais  lue et relue,  et là j'avais comme entrevu dans le rocher le fil argenté d'un métal étranger qui en croissant, un jour, ferait peut-être éclater le granit le plus dur parce que ces veines là, m'a -t-on dit, viennent  de temps où la préhistoire de la personalité s'est formée, et nous sommes paraît-il devant des "archaïsmes" pleins de fatalité, mais personne n'est là pour dire si le traitement des archaîsmes est lui aussi un peu archaîque. Est--ce que la médecine, comme l'école et l'université et bien d'autres institutions qui faisaient ce pays, sont en train de péricliter et d'entraîner avec elle le naufrage d'une jeunesse A QUI LE MONDE APPARTIENT, comme l'a bien dit Chateaubriand? Tu voulais être, accomplissant les rêves partiellement inaboutis de ton père, ethnologue, aventurière, au centre de la générosité et de la solidarité avec les peuples lointains qui n'ont pas d'économie marchande ni de voitures à bon marché électriques, mais dont les rêves doivent être appris par nous tous, mais une telle université existe-t-elle encore avec le prestige de naguère? Tu était une cavalière accomplie, experte -- cela avait étonné mon père, homme de vaillance et de générosité qui a grandi et fait ses études grâce aux écoles militaires où les chevaux tenaient une si grande place: mon père t'admirait  vraiment, je veux que tu le saches, pour toutes tes connaissances dans ce domaine, et tu n'avais alors que dix ans...Le grand voyage que tu as fait  il y a deux ans comme pour t'unir un peu plus avec ton père, ce voyage en Asie  vous avait condits tous deux jusqu'au Laos, au Vietnam, et puis sans qu'on ait su le sens de ce cri d'alarme, ce fut encore le repatriement, à la suite d'une saute d'humeur transformée en nouvelle crise, et notre Isabelle  Eberhardt, notre Ella Maillart en miniature avait dû être rapatriée par l'administration compliqué des retours sanitaires, directement de l'hôpital de Bangkok, directement à nouveau vers les humides bords -- et puis ce cheval que tu aimais tant, tu ne l'as plus monté, et au bout d'un certain temps tu as dit que les traces de dressage disparaissaient, que vous n'étiez plus ce couple un peu mythologique dont  personellement (je ne parle que pour moi) j'entrenenais l'image romanesque qui te faisait tenir tête à ces Hauts de Hurlevent, dont la grâce  romanesque et le  romantisme échevelé viennent à présent de se briser . Ce que tu as vécu tu l'as vécu avec l'ardeur de tous les êtres jeunes à qui une éducation AU-DESSUS DE LA VIE COURANTE, devrait être réservée parce qu'à côté de leurs lumineuses qualités, ils ont BESOIN D'UN SOUTIEN CONTINU ET URGENT, ce que Valérie, ma femme qui sans relâche peint les "blessures du ciel" t'a apporté avec un courage et une science  des maux qui te minaient, une telle science et un tel dévouement, qu'elle t'a soutenue, aimée d'un amour partagé, n'hésitant jamais à prendre le premier avion, le premier train la première voiture, pour te soutenir, pour te secourir en partageant tes secrets, et tu l'avais appelée, du fond de ton désarroi le plus profond "ta mère d'élection" -- à bout de solutions, et je ne pense pas que ta vraie mère ,généreuse et aimante, t'en voulait pas de cela -- Valérie, celle qui ait lire dans l'âme des êtres souffrants, n'écoutant que ton instinct qui n'avait pour but que ta sauvegarde, à la moindre alerte, accourait en ange protecteur. Je me souviens qu'en visitant un hiver le Quercy crispé de froid mais sans vendeurs de bricoles, soudain me revint, le souvenir de Saint-Cirq Lapopie, village dessiné par Jérôme Bosch et l'un des seuls, peut-être l'unique, qu'André breton avait choisi comme nid d'aigle,comme fragment des Andes. Breton qui dans un beau poème qui se déroule  dans la logique de la langue exacte au dernier dégré, et du vertige et du vrai poétique,  avait dit: "Je connais le désespoir sous toutes ses formes".  Partout où nous avons marché sur ces lieux, nous  emportions avec nous une pensée immense et inquiète de toi.  A présent tout est joué. Je ne sais si tu es morte en France, ou dans un rêve d'une lointaine Asie, ou dans une pièce d'Anouilh -- j'avais aperçu, et d'ailleurs qui me l'eût dit directement? -- que tu aimais aussi l'Alouette du même auteur et cela aussi m'avait fait réfléchir longuement à tes sentiers secrets, ou bien si le retour précipité dans ce que j'ai appelé plus haut  la ferme gothique pleine d'une sorte de silence de la mer  avait des raisons plus médicales que la Raison ignore-- mais moi, que veux-tu, vigie bien trop éloignée,   personnage  attaché par alliance à la famille, je n'avais pas accès de plein droit, comme c'est l'usage,  aux  secrets des racines de l'enfance que coupe un destin. Laisse-moi encore te dire combien je te trouvais belle, intensément brune comme peuvent l'être tes tantes venues d'Espagne autrefois, le regard fragile et pourtant perçant l'âme, le teint pâle et supérieurement perspicace, visage d'intelligence et de grâce si vraies --  avec bien des choses et des lumières indomptées que j'admirais à distance respecteuse, et toujours priant le ciel pour qu'il n'arrive rien.  Mais c'est  la jeune et violente indomptée qui a eu le dernier mot. "Dites leur à tous que je les aimais" fut le dernier message. Et puis la pièce se termina , précisément comme Antigone, avec comme un envol vers le haut, vers le plus haut du ciel le plus limpide, avec ce geste qui est comme un cri déchirant et muet  réclamant tant et tant d'Amour --- comme le bruit d'un torrent qui roule maintenant ans nos coeurs.
Je voulais que tu saches tout cela, je m'en veux de ne pas l'avoir dit plus tôt.
Par elevergois
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Mercredi 17 février 2010 3 17 /02 /2010 21:37

Oui, la langue française est difficile et délicate à pratiquer dans ses ressorts secrets qu'un rien libère et qui poussent sur d'autres ressorts, aiguilles, balances, pendules, toujours adaptés pour accueillir une trouvaille à la manière du papier photographique qu'on plongeait autrefois dans un bain appelé révélateur. Sitôt qu'on la fait agir comme parchemin tissé sous un texte qui fait ressortir ses jointures de latin, de grec, d'études, de pensum et de souffrance d'inventeur, elle déploie des mystères, elle est d'emblée une langue adaptée aux plantes rares qui poussent dans ses fibres et qui s'offrent d'un même élan au botaniste et au stylet du chasseur de fautes qui la lit autant qu'il la guette. J'apprends ces derniers temps qu'on y fait des erreurs de syntaxe, de phonèmes, de syllabes, ce qui signifie qu'on ne sait plus faire la cour et sa guerre à cette langue dans laquelle on écrit, mais qui apporte également au lecteur habile qui la pratique comme un musée aux collections toujours en mouvement. Vous pensez en français? Non, le français, selon ce que vous écrivez, vous adapte au monde de la lecture avec des rayons pénétrants et sensibles qui feront de vous un être à peine décent, ou un académicien à l'aisance froide, qui a toujours par quelque côté un lointain rapport avec la posture du dandy. On ne sait pas pourquoi cette langue s'écrit du dedans, et non du dehors. Ce qu'on sait, c'est que celui qui s'y engage avec deux ou trois pas mal répétés, lui marchera sur les pieds comme celui piétine les souliers d'une jolie cavalière parce qu'il ne sait pas encore bien danser. L'incroyable affaiblissement des ressources vocaliques qui font que le français ne chante pas comme l'espagnol ou l'italien, fait qu'il faut sans cesse compenser sa phrase par des cadences, des sursauts, des à pic et des landes qui donnent du liant et de la saveur dans une lecture qui ne coule pas,mais qui s'exerce. La spire d'une peau de citron dans une nature morte hollandaise est toujours un peu comme un excitant sans sel, ni poivre, ni rien qui relève le spectacle sans qu'on sache d'emblée pourquoi ni comment, mais qui est agissante et paie comptant celui qui regarde par un effet continué. On s'y attarde en se demandant pourquoi on la voit ainsi faire des effets élégants et discrets, on s'en détache, on en est rattrapé par le coin de l'oeil, on croit qu'il y a là quelque chose à dire qui doit bien être central, capital même, mais en usant ses prunelles dessus pendant des années, on n'y trouverait rien de plus. C'est sans doute qu'on oublie qu'un tel tableau, mieux que bien d'autres parce qu'il est « ressemblant à des choses qu'on connaît, a été pensé sous ce qu'on voit comme la longue et lancinante question d'abord technique, à quoi succède ce qu'on a réussi à peindre avec des pinceaux et et des couleurs – et si sous ce tableau une longue préparation d'artiste savant exagère sans effort l'emprise du résultat, c'est de la même façon qu'on réussit, qu'on soit né français ou pas, sa rédaction en langue française qui est affaire de sauce bien pensée, de fonds marinés, d'apprêts soigneux.


Quiconque a regardé le jour au petit matin sérieusement, ne peut pas se dire qu'un rideau se lève. Car le jour qui point se prépare, il pousse dans le terreau de la nuit comme un bulbe de lis enfoncé dans la terre correctement et qui tient ses promesses en fleurissant à l'heure dite. Aussi les auteurs médiocres ou ceux marqués par le sceau du grand talent, font-ils tous des prouesses dès qu'ils arrivent à déployer le style noble, le style caressant, le style qui a peiné dans de longs silences son accomplissement, de quelque degré qu'il soit. Lorsqu'on entend monsieur Michael Edwards, professeur de poésie au Collège de France et né sous les doigts très précieux des muses de Shakespeare et de Milton, on n'a plus aucun doute sur la question des fonds en peinture, et des fonds dans la pratique savante d'une langue incarnée par un homme. Monsieur Michael Edwards mérite des éloges sans fin, sa diction est noble, ses recontres de termes français appuyées sur des pans entiers de Racine ou de T.S. Eliott à valeur égale, font de lui un de ces hommes capables de porter le costume de l'académicien hors pair, et il a donné de la poésie anglaise un livre aimable, admirable et sans retouche possible. Monsieur Michael Edwards est un homme que la poésie hante, parce qu'elle l'a élu parmi les plus grands des plus grands lecteurs en qui quelque chose de spécial et de miraculeux fascine – et ce qui fascine en lui, nous aimons à le croire, c'est son amour de la langue française qui ne s'explique que par ce mot qui couronne les belles rencontres digne des contes fées: « parce que c'était elle, parce que c'était lui ». Et s'il ressemble un peu à ces chateaux austères anglais ou celtes poussés dans nos jardins de Touraine, c'est parce qu'en nouveau paladin de de langue, il a placé ces couleurs sur son blason de chevalier du français.

 


(et Gallimard qui veut pas de mes textes, hein, où va la France!!)

 

 

elevergois - le livre dont il est question "Génie de la poésie anglaise", en français, a paru dans la Collection à couverture de poche grise et vaguement brillante, où on trouve d'habitude les classiques du Moyen-Age; achetez-le , ce livre de Michael Edwards, c'est un livre qui en vaut mille -- accessoirement, allez le lire sur les bords du lac de Côme en rêvant d'une héroïne à qui vous en pourriez lire une ou deux pages -- elevergois

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