Samedi 6 juin 2009
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J'ai vu le soleil se coucher près de l'Académie de France, comme on dit ici à Rome, répandant toute cette poussière dorée qui toujours ressemble à un de ces beaux
tableaux de Corot où l'on voit l'air brillant continuer la clarté du fond même de la pierre. Pendant que toute la ville qui s'endort semble, en tirant le rideau de la nuit au-dessus d'elle,
passer d'une longue sieste à une autre, on peut rêver du haut du Pincio à la journé qui meurt, ou penser à Chateaubriand qui traversa lui aussi cette foule de pins tordus et maigres
qui réussissent encore à parfumer l'air. Après avoir tourné autour de la grande vasque, toujours semblable à ce qu'elle est (en plus poétique) sur tous les croquis du monde, insensible à
l'étreinte du temps, nous avons descendu les dégrés de Trinità dei Monti en maudissant l'attroupement des touristes qui sont arrivés ici pour s'effondrer comme sur un môle ultime de
paresse. En abordant enfin sur piazza Venezia, mon ami l'avocat m'a confié qu'il avait entendu deux de ces corps alanguis sur les marches,émettre des avis, en jargon purement "romanesco",
sur les mérites comparés de deux prisons célèbres, qui devaient être leur seule demeure fixe. Nous avons fini leur conversation en dressant une liste de tous les notables bardés de diplômes en
vol à la tire, recel et autres entorses aux codes, diplômes qui soit dit en passant, s'obtiennent "en montrant sa vraie valeur, car au moment de passer l'oral, dans ce genre d'épreuve, on ne peut
compter que sur soi"."De quoi les brigands sont-ils convaincus?" écrivit Baudelaire. Après nous sommes passés le long de cette colonnade qui fait penser à une gravure sortie de l'extravagance des
Carceri, bien que les fumées du vingtième siècle l'aiten beaucoup norcie. Nous avancions au milieu de ce concert de voix et de nations mélangées qui faisaient résonner tous les accents du monde,
car il est difficile d'échapper aux vagues de touristes qui sont là parce qu'il faut y être, avec le même entêtement qu'ils mettent à occuper les salles de musées -- ici comme à Paris. Est-ce
leur faute si les chemins mènent à Rome? Et puis, d'un seul coup, une place minuscule s'est ouverte devant nous, sans doute invisible pour le reste du monde parce qu'elle avait l'évidence absurde
de la fameuse Lettre Volée. A moins que les Romains de Rome n'aient la faculté de soulever à loisir un rideau invisible dans les coulisses du temps, pour faire surgir une table, un camiere
goguenard et deux carafes de vin. Nous n'étions pas seuls. Une jeune femme au teint pâle finissait une cassate en tournant et retournant sa cuiller, comme en face d'un amoureux déjà parti ou sur
le point d'être quitté en imagination. A voir l' expression du visage, on pouvait garantir que la cause de ce malheureux était jugée. Mon ami l'avocat s'en aperçut lui aussi, et nous résolûmes de
parler un peu plus haut pour dissimuler qu'en observateurs experts des peines éternelles (qui durent quelquefois trois jours) nos yeux ne quittaient pas ce visage ému et parcouru
d'orages. Il me sembla qu'Alberto s'était décidé à plaider en appel, car il engagea la conversation avec l'inconnue qui leva vers nous des yeux embués de tristesse et d'impatience
rageuse... (eric levergeois - chroniques impubliables avec esquisse d'une vue de Rome -- tous droits réservés y compris sur les rives des lacs italiens.)