Samedi 13 juin 2009 6 13 /06 /Juin /2009 18:06

Le Spleen de Paris - Les Bons Chiens



   A M. Joseph Stevens.
   
   Je n'ai jamais rougi, même devant les jeunes écrivains de mon siècle, de mon admiration pour Buffon; mais aujourd'hui ce n'est pas l'âme de ce peintre de la nature pompeuse que j'appellerai à mon aide. Non.
   Bien plus volontiers je m'adresserais à Sterne, et je lui dirais: "Descends du ciel, ou monte vers moi des champs Elyséens, pour m'inspirer en faveur des bons chiens, des pauvres chiens, un chant digne de toi, sentimental farceur, farceur incomparable! Reviens à califourchon sur ce fameux âne qui t'accompagne toujours dans la mémoire de la postérité; et surtout que cet âne n'oublie pas de porter, délicatement suspendu entre ses lèvres, son immortel macaron!"
   Arrière la muse académique! Je n'ai que faire de cette vieille bégueule. J'invoque la muse familière, la citadine, la vivante, pour qu'elle m'aide à chanter les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés, ceux-là que chacun écarte, comme pestiférés et pouilleux, excepté le pauvre dont ils sont les associés, et le poète qui les regarde d'un oeil fraternel.
   Fi du chien bellâtre, de ce fat quadrupède, danois, king-charles, carlin ou gredin, si enchanté de lui-même qu'il s'élance indiscrètement dans les jambes ou sur les genoux du visiteur, comme s'il était sûr de plaire, turbulent comme un enfant, sot comme une lorette, quelquefois hargneux et insolent comme un domestique! Fi surtout de ces serpents à quatre pattes, frissonnants et désoeuvrés, qu'on nomme levrettes, et qui ne logent même pas dans leur museau pointu assez de flair pour suivre la piste d'un ami, ni dans leur tête aplatie assez d'intelligence pour jouer au domino!
   A la niche, tous ces fatigants parasites!
   Qu'ils retournent à leur niche soyeuse et capitonnée! Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l'instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l'histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences!
   Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui errent, solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l'homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels "Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur!"
   "Où vont les chiens?" disait autrefois Nestor Roqueplan dans un immortel feuilleton qu'il a sans doute oublié, et dont moi seul, et Sainte-Beuve peut-être, nous nous souvenons encore aujourd'hui.
   Où vont les chiens, dites-vous, hommes peu attentifs? Ils vont à leurs affaires.
   Rendez-vous d'affaires, rendez-vous d'amour. A travers la brume, à travers la neige, à travers la crotte, sous la canicule mordante, sous la pluie ruisselante, ils vont, ils viennent, ils trottent, ils passent sous les voitures, excités par les puces, la passion, le besoin ou le devoir. Comme nous, ils se sont levés de bon matin, et ils cherchent leur vie ou courent à leurs plaisirs.
   Il y en a qui couchent dans une ruine de la banlieue et qui viennent, chaque jour, à heure fixe, réclamer la sportule à la porte d'une cuisine du Palais-Royal; d'autres qui accourent, par troupes, de plus de cinq lieues, pour partager le repas que leur a préparé la charité de certaines pucelles sexagénaires, dont le coeur inoccupé s'est donné aux bêtes, parce que les hommes imbéciles n'en veulent plus.
   D'autres qui, comme des nègres marrons, affolés d'amour, quittent, à de certains jours, leur département pour venir à la ville, gambader pendant une heure autour d'une belle chienne, un peu négligée dans sa toilette, mais fière et reconnaissante.
   Et ils sont tous très exacts, sans carnets, sans notes et sans portefeuilles.
   Connaissez-vous la paresseuse Belgique, et avez-vous admiré comme moi tous ces chiens vigoureux attelés à la charrette du boucher, de la laitière ou du boulanger, et qui témoignent, par leurs aboiements triomphants, du plaisir orgueilleux qu'ils éprouvent à rivaliser avec les chevaux?
   En voici deux qui appartiennent à un ordre encore plus civilisé! Permettez-moi de vous introduire dans la chambre du saltimbanque absent. Un lit, en bois peint, sans rideaux, des couvertures traînantes et souillées de punaises, deux chaises de paille, un poêle de fonte, un ou deux instruments de musique détraqués. Oh! le triste mobilier! Mais regardez, je vous prie, ces deux personnages intelligents, habillés de vêtements à la fois éraillés et somptueux, coiffés comme des troubadours ou des militaires, qui surveillent, avec une attention de sorciers, l'oeuvre sans nom qui mitonne sur le poêle allumé, et au centre de laquelle une longue cuiller se dresse, plantée comme un de ces mâts aériens qui annoncent que la maçonnerie est achevée.
   N'est-il pas juste que de si zélés comédiens ne se mettent pas en route sans avoir lesté leur estomac d'une soupe puissante et solide? Et ne pardonnerez-vous pas un peu de sensualité à ces pauvres diables qui ont à affronter tout le jour l'indifférence du public et les injustices d'un directeur qui se fait la grosse part et mange à lui seul plus de soupe que quatre comédiens?
   Que de fois j'ai contemplé, souriant et attendri, tous ces philosophes à quatre pattes, esclaves complaisants, soumis ou dévoués, que le dictionnaire républicain pourrait aussi bien qualifier d'officieux, si la république, trop occupée du bonheur des hommes, avait le temps de ménager l'honneur des chiens!
   Et que de fois j'ai pensé qu'il y avait peut-être quelque part (qui sait, après tout?), pour récompenser tant de courage, tant de patience et de labeur, un paradis spécial pour les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés et désolés. Swedenborg affirme bien qu'il y en a un pour les Turcs et un pour les Hollandais!
   Les bergers de Virgile et de Théocrite attendaient, pour prix de leurs chants alternés, un bon fromage, une flûte du meilleur faiseur, ou une chèvre aux mamelles gonflées. Le poète qui a chanté les pauvres chiens a reçu pour récompense un beau gilet, d'une couleur, à la fois riche et fanée, qui fait penser aux soleils d'automne, à la beauté des femmes mûres et aux étés de la Saint-Martin.
   Aucun de ceux qui étaient présents dans la taverne de la rue Villa-Hermosa n'oubliera avec quelle pétulance le peintre s'est dépouillé de son gilet en faveur du poète, tant il a bien compris qu'il était bon et honnête de chanter les pauvres chiens.
   Tel un magnifique tyran italien, du bon temps, offrait au divin Arétin soit une dague enrichie de pierreries, soit un manteau de cour, en échange d'un précieux sonnet ou d'un curieux poème satirique.
   Et toutes les fois que le poète endosse le gilet du peintre, il est contraint de penser aux bons chiens, aux chiens philosophes, aux étés de la Saint-Martin et à la beauté des femmes très mûres.
Par elevergois
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Jeudi 11 juin 2009 4 11 /06 /Juin /2009 22:49
cet article  a paru dans le Monde des Abonnés en mars, en référence au délicat pb des parachutes très osés qu'utilisent archanges et séraphins, et autres dirigeants puissants; seulement le Père Hugo veillait et il osa ce qui suit:


Hier au soir un tartuffe un peu industriel
Disait, parachuté, comblé des dons du Ciel:

"Il faut pour être sûr qu'ici bas l'on existe,
Des forfaits les plus fins s'établir une liste,
Et quand on a commis tout le faux, tout l'injuste,
A quelque grand de l'art se commander un buste!

Voyez dans mes yeux las comme crie la douleur,
Et comme est exprimé avec quelle chaleur,
Sur mon front parcouru des plus hautes vertus
Ce que je fis de mal, et tout ce que j'ai tu.

C'est une vie de saint, aux dehors un peu tristes
Que montrent sur ma peau ces reflets un peu bistres;
J'ai souffert, croyez-le, toutes ces fins de mois,
Les sinistres hivers, les chagrins, les émois

De tous ces gens de peu qui se lèvent matin
Pour aller au travail gagner leur bout de pain.
Surtout ne dites pas qu'à la place où je siège,
Je suis l'ordonnateur unique du manège!

Je me bats comme un lion, je résiste, je lutte,
Même si quelquefois j'ai poussé vers sa chute
L'usine et ses trésors, l'ardeur, la compétence,
De qui peinait chez moi comme on fait pénitence.

Je guettais, surveillais la plus petite erreur,
Poussant tous au travail y compris mon chauffeur,
Qui peiné de me voir chaque jour soucieux
Me disait le journal d'un ton obséquieux.

Le monde est divisé en deux ordres, je crois
Ceux qui mangent à leur faim, ceux qui n'ont jamais froid,
Qui avancent toujours et  serrent mille mains
Et puis quand tout finit sont empereurs romains.

Que sont sans nous les autres, ces laboureurs de vie
Qui mécontents de tout, pleins de haine et et d'envie,
Font retentir de cris les cortèges hurlants
Docteurs pour dénoncer, et même pas savants?

Et ces jeunots targués du nom d'étudiants
Impies, écervelés, qui vont balbutiant
Récitant dans les rues en se moquant du glaive
Les oripeaux puants des princesses de Clèves!"

En entendant ces mots dits comme un Gédéon,
Hugo en grand courroux sortit du Panthéon,
Et volant loin au ciel, la main sur sa faucille,
Du parachute d'or, tel Eschyle qui sourcille
Il vous coupa les fils puissant comme un tonnerre
Et le financier alla rouler par terre!

V.H. (Petites Légendes du Siècle)




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Mercredi 10 juin 2009 3 10 /06 /Juin /2009 06:28
texte retiré pour maintenance - l'auteur est dans les escaliers - e. levergeois
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Mardi 9 juin 2009 2 09 /06 /Juin /2009 19:52
Cette idée de célébrer le métier de vendeur de livres comme Millet fait pousser les paysans pieux et les javelles dans ses toiles m'était venue en décembre, déjà. Et déjà, c'était la célèbre librairie du boulevard du Montparnasse, trop pudique pour que je répète son nom indéfiniment, qui s'était imposée comme décor.  C'est ainsi, et je n'y puis rien changer. Car autant nous aimons, lecteurs et liseurs toujours en campagne vers de nouveaux trésors, trouver des livres à emporter contre une somme d'argent, autant nous aimons rêver à tous ceux que nous avons laissés dans la boutique. Pas tant dans la catégorie des "nouveaux livres" d'ailleurs, que dans celle des anciens dont nous avons découvert l'existence en parcourant des correspondances, des annotations et des renvois laissés dans la fin de tel ou volume, par un érudit expert en son domaine qui en indique le titre comme une piste à suivre. Un grand critique de notre temps, qui n'oublie pas à ses heures d'être mortellement ennuyeux comme l'exige son état, nous a seriné que les livres les plus beaux sont faits d'autres livres, et que l'or le plus pur qu'on fait couler sous ses yeux est fait d'autres métaux plus anciens pris à d'autres siècles, et fondus dans une pâte unique. C'est bien l'une des phrases de critique patenté les plus brillantes qui soient: on y voit comme qui regarderait dans le téléscope de Galilée! S'il s'agissait de louer ce qu'on appelle littérature contemporaine, la piste se perdrait dans les annuaires des chemins de fer ou les publicités de lingerie -- ou la "radio-langue", ce style fleuri de tournures d'écolier, naîf et ambitieux comme une prose du Douanier Rousseau qui n'aurait jamais pris sa retraite. On m'a confié un livre il y a quelques jours, (je me le suis confié serait plus exact) ,et j'ai pour mission sacrée de le lire. De la première feuille jusqu'à la dernière, comparant, laissant bavarder mes souvenirs d'autres livres qui ne manqueront pas de s'insinuer, de parader, de détourner mon attention et de me distraire. Mais pour ce coup-ci ce sera peine perdue. Ce livre-ci, je l'assure, est fait d'amour de la langue, un amour vrai, quoique parfois la phrase y soit miniaturisée par goût de l'excellence, mais nul ne songe à se plaindre de pareil défaut. Et puis ce livre me dit en toutes lettres où je devrai chercher la continuation de tel pays qui s'y profile, le pourtour rougeoyant de telle montagne, en un mot c'est un livre qui est ouvertement conçu comme un guide, un guide  de voyages vers les autres et en même temps vers lui-même. Inutile d'ailleurs de l'emporter, de le caser dans une sacoche pour aller le débiter dans un coin de prairie pour le dimanche qui vient. C'est un livre plein, débordant, serré, où l'auteur place ses virgules comme dans les courses de haies où l'obstacle attire et pimente le parcours. Pas un livre "attachant", pas du tout: nous en avons assez de ces formules de gazetiers doucereuses, "arrière à la muse bégueule!" comme a dit un grand poète. Sans bouger un instant de ma place, je sens que ce livre me porte, et quand il fatigue à force de vouloir trop en dire, je lui tends la main sans façons, et ainsi nous allons, sans jamais perdre le cap, et devenus amis comme La Fontaine rêvait qu'il y eût des amis. Dans ce livre-ci, je ne pourrai pas dire que les annotations et les renvois me manquent, c'est une vraie cueillette de mûres le long d'un sentier fait d'ombre et de soleil. Je n'ai pas connu le personnage capital qui domine de bout en bout ce beau livre, mais j'ai un peu fréquenté jadis son plus fidèle ami. Quand je suis repassé par les histoires connues et piquantes qui sont comme l'alcool fort que les érudits avalent d'un trait, et qui brûlent un peu la gorge -- je ne sais si c'est la force du schnapps en question ou bien une petite larme qui s'y mêle -- j'ai vu la vie du grand homme se dédoubler dans l'âme de son fidèle ami. Et cela m'a donné envie d'aller lire et relire l'auteur dont on raconte la vie dans ce livre. ...(pas moyen apparemment d'écrire une ligne de plus, la technique s'y refuse -- eric levergeois chroniques impubliables, et pour le coup même pas relu ni corrigée -- amis du lac buona sera-- saluons aussi celle qui sut inspirer Ovide, ou Properce, je ne sais plus )
Par elevergois
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Lundi 8 juin 2009 1 08 /06 /Juin /2009 23:36
Nous partirons de cette citation de Marcel Proust pour imaginer qu'il existe un âge des citations, un moment de la vie où la météo est franchement grise, un moment où l'on a nul besoin d'accident ou de longue convalescence pour se remémorer les divers instants d'une vie. Cela fonctionne encore mieux si la vie n'est pas complète. Les citations dont nous parlons ici sont des citations qui ne sont pas prises avec la légèreté et le manque de pudeur de nos années de collège. Non, les citations dont nous parlons, c'est un peu comme un extrait, une décoction d'une lointaine lecture que, précisément, un excès de jeunesse ou d'ivresse n'avaient pas permis d'approfondir. Un jour, une heure sonne, c'est l'heure où la phrase qui avait longuement patienté dans les dédales de notre esprit se met à bouger, tire sa vie des idées voisines qui n'en demandaient pas tant, et demeure là, épanouie, mobilisant notre attention, que dis-je? l'immobilisant totalement. L'âme, comme on disait du temps où il y avait des âmes de poètes, en est toute secouée, remuée. Cest comme si le sens de la citation était comme un projectile lancé du fond des âges où elle fut écrite par l'auteur qui espérait être compris, et qui, ayant traversé enfin les couches d'indifférence, de bonheur de vivre insouciant et paresseux qui dans une physique à la Herder, nous protégérait des bords coupants de la vérité à chaque instant (dispositif sans lequel la vie serait impossible car si on comprenait la laideur et la médisance du monde à tout instant, on ne tiendrait pas deux jours!) eh bien, la citation en question a traversé cette couche d'ozone individuelle et elle s'est muée en richesse. Elle est devenue une maxime, un couteau suisse à usage personnalisé. Pour la citation qui sert de titre à ce papier, disons qu'elle nous apprend beaucoup en nous faisant plier un peu l'échine: tout ce qui est paradis perdu, c'est un peu la consolation d'un paradis raté, n'est-ce pas? pour nous, oui, mais pas pour un auteur du génie de Proust qui avait des milliers d'oeuvres gravitant dans sa tête et de multiples correspondances à tracer entre elles. Pour le lecteur commun que nous sommes, la nouvelle citation qui prend rang de maxime et s'accomode comme elle peut dans notre tiroir plein de traits philosophiques de première urgence, c'est un poids qui vient alourdir la vie. Car, sincèrement, qui oserait naturellemment penser que les paradis qu'on a perdus sont les vrais? personne. Personne, jusqu'à une certaine date où, les circonstances se bousculant et nous laissant appauvris d'un paysage, d'un lieu charmé, de la présence d'un être éloigné, nous comprenons en un éclair qu'il faudra continuer à vivre sans lui. Mais pourquoi serait-ce tout antant "paradisiaque"? Et bien précisément parce les paradis ne se décomposent pas si facilement en petites miettes (qu'on relise Dante, pour voir...), et aussi parce que la mémoire a le pouvoir de poser à l'infini du baume sur les blessures, les effrois, les déceptions et les décrépitudes variées qu'imposent le cours d'un vie. Avec une  telle phrase, les plus pessimistes penseront quelque chose comme "autant dire qu'on acquiert une sagesse de vieillard avant l'âge", tandis que les plus jeunes, ceux qui sont doués pour le bonheur, ceux qui sont doués pour la joie, pour les cieux ouverts de la musique, pour la peinture de Raphaël, pour  Chopin, Liszt, Baudelaire, se rejouiront de la vraie présence des paradis absents. Ils ne peuvent plus nous fuir parce qu'ils sont désormais en nous. (eric levergeois -- chroniques impubliables -- tous droits réservés, y compris sur les marges du pays de Combray, de Balbec, et autres territoires où l'on va A la Recherche...)
Par elevergois
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