Albertus vécut des émotions d'esthète auprès de la jeune vénitienne aux cheveux couleur d'ambre. Ils allèrent jusqu'au « sestiere » de Dorsoduro qu'elle avait habité quelques années plus tôt, et notre amoureux des arts vit une ville plus alanguie que ne l'était Florence. Au bout de quelques mois et de trois ou quatre lettres en haut lieu, il obtint son déplacement de l'Helvétie et une collaboration à deux journaux locaux qu'il se faisait livrer bruts de style, et que son calame fleurissait de métaphores musicales et d'anecdotes historiques vraies et fausses. Les fausses ne le trouvèrent jamais à court d'invention. En dépit de tous ces efforts, se voyant en Byron galopant sur le Lido, Albertus souffrait de son ancienne romance.
Ayant loué deux pièces auprès une famille de vieille noblesse ancrée au creux d'un bras d'eau morte, il travaillait tout le jour au « piano nobile » d'une bâtisse que les canaux vert de gris rongeaient en silence. Mais l'essentiel de son activité, lorsqu'il s'examinait précisément, consistait à mâcher l'aliment amer et doux de sa rêverie. Ces volumes-là s'écrivaient dans sa tête plus facilement que tout le reste. Venise était un lieu rêvé pour aménager à ses peines un sorte d'antichambre en forme de mausolée des années mortes. Et tous les soirs, il allait se placer en face de la Salute, pour faire le croquis d'un de ses états d'âme intérieurs, à l'heure où tout fuit dans l'ombre.
La basilique, oscillant doucement sur l'eau comme en songe, dressait son ombre de pierre blanche et grisée, ses spires se repliant dans le froid du soir, tandis que le soleil baissant à sa droite, persistait comme un oeillet soudain éclos dans le ciel concave, luisait comme un feu de port, invisible le jour et déjà braise entre les nuages, rougeur de fièvre annonçant la nuit, tandis qu'au loin, , s'abattant au-dessus des îles, glissaient des vols d'oiseaux serrés qui disparaissaient dans la brume. Une douce musique venue des lointains de la lagune, de Burano, de Chioggia, de la place et de ses coupoles, du campanile, de la ville entière, lieux de mystère coalisés contre lui, augmentait sa vie des débris de plaisirs anciens tirés d'années perdues, et l'enveloppaient d'une résonance touchante, personnelle, recréant pour son seul usage le nom de cette femme qu'il avait éperdument aimée, la rendant disponible et féerique, non plus présente au monde des passants qu'il coudoyait le jour dans la foule, mais surgie de lui autant de fois qu'il l'aurait voulu. Tout comme si, pensant à son nom et parfois le murmurant presque, il goûtait sur ses lèvres avec la coulée chaude de l'ultime soleil, la sonorité des syllabes dont il se paraît comme celles d'un cantique tiré du fond des âges, ses sens lui suggérant aussi quelque aliment sucré et parfumé, comme un sorte de vin au goût prolongé et trompeur auquel son imagination associait des poisons inconnus composés de fleurs. .../...
elevergois -- du lac de Côme en rêvant, et aux alentours des autres lacs comme dans 'une barque sur l'océan' de Maurice Ravel (version S.
Richter)