Mercredi 24 juin 2009 3 24 /06 /Juin /2009 21:10

Albertus vécut des émotions d'esthète auprès de la jeune vénitienne aux cheveux couleur d'ambre. Ils allèrent jusqu'au « sestiere » de Dorsoduro qu'elle avait habité quelques années plus tôt, et notre amoureux des arts vit une ville plus alanguie que ne l'était Florence. Au bout de quelques mois et de trois ou quatre lettres en haut lieu, il obtint son déplacement de l'Helvétie et une collaboration à deux journaux locaux qu'il se faisait livrer bruts de style, et que son calame fleurissait de métaphores musicales et d'anecdotes historiques vraies et fausses. Les fausses ne le trouvèrent jamais à court d'invention. En dépit de tous ces efforts, se voyant en Byron galopant sur le Lido, Albertus souffrait de son ancienne romance.

 

Ayant loué deux pièces auprès une famille de vieille noblesse ancrée au creux d'un bras d'eau morte, il travaillait tout le jour au « piano nobile » d'une bâtisse que les canaux vert de gris rongeaient en silence. Mais l'essentiel de son activité, lorsqu'il s'examinait précisément, consistait à mâcher l'aliment amer et doux de sa rêverie. Ces volumes-là s'écrivaient dans sa tête plus facilement que tout le reste. Venise était un lieu rêvé pour aménager à ses peines un sorte d'antichambre en forme de mausolée des années mortes. Et tous les soirs, il allait se placer en face de la Salute, pour faire le croquis d'un de ses états d'âme intérieurs, à l'heure où tout fuit dans l'ombre.

 

La basilique, oscillant doucement sur l'eau comme en songe, dressait son ombre de pierre blanche et grisée, ses spires se repliant dans le froid du soir, tandis que le soleil baissant à sa droite, persistait comme un oeillet soudain éclos dans le ciel concave, luisait comme un feu de port, invisible le jour et déjà braise entre les nuages, rougeur de fièvre annonçant la nuit, tandis qu'au loin, , s'abattant au-dessus des îles, glissaient des vols d'oiseaux serrés qui disparaissaient dans la brume. Une douce musique venue des lointains de la lagune, de Burano, de Chioggia, de la place et de ses coupoles, du campanile, de la ville entière, lieux de mystère coalisés contre lui, augmentait sa vie des débris de plaisirs anciens tirés d'années perdues, et l'enveloppaient d'une résonance touchante, personnelle, recréant pour son seul usage le nom de cette femme qu'il avait éperdument aimée, la rendant disponible et féerique, non plus présente au monde des passants qu'il coudoyait le jour dans la foule, mais surgie de lui autant de fois qu'il l'aurait voulu. Tout comme si, pensant à son nom et parfois le murmurant presque, il goûtait sur ses lèvres avec la coulée chaude de l'ultime soleil, la sonorité des syllabes dont il se paraît comme celles d'un cantique tiré du fond des âges, ses sens lui suggérant aussi quelque aliment sucré et parfumé, comme un sorte de vin au goût prolongé et trompeur auquel son imagination associait des poisons inconnus composés de fleurs. .../...

elevergois -- du lac de Côme en rêvant, et aux alentours des autres lacs comme dans 'une barque sur l'océan' de Maurice Ravel (version S. Richter)

 

 

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Mardi 23 juin 2009 2 23 /06 /Juin /2009 21:30

Il est possible que les Orientaux voient l'heure qu'il est dans l'oeil des chats, et sur ce point je n'oserai pas contester à un sublime poète tel que Baudelaire cette observation sage et retentissant d'une solennité secrète, comme c'est  souvent le cas pour cet immense artiste qui sut faire "résonner" certains mots dans la proximité d'autres mots, comme si certains d'entre eux tiraient leur force de la sereine beauté de leurs voisins. Nul n'a peut-être encore fait de mémoire sur ce sujet passionnant, auquel il conviendrait d'ajouter le nombre impressionnant de fois où le même Baudelaire invoque la force: celle du nageur puissant qui se pâme dans l'onde, du lutteur, du mourant, et ainsi de suite. Passons. J'ai souvent pour projet, les jours où il fait beau, les jours où Paris ressemble à une scène pour Impressionnistes, où l'air est un lait bleu dans lequel tout nage et surnage dans une félicité secrète, j'ai pour projet, disais-je, de pouvoir échanger le salut que j'adresse à quiconque en montant les escaliers de notre vénérable institut -- projet au-dessus des forces de l'humanité qui fait bruire nos couloirs de son labeur acharné, et qui naturellement songe à tout, sauf à me saluer. Je sais ce que signifie, et d'expérience, "mendier un sourire", non que je le mendie moi-même, certes pas, mais enfin tout rassemblé et prêt à rencontrer des êtres humains connus de moi, et doué de sympathie et de jeunesse de coeur infinie -- de corps aussi, soyons justes -- je suis attentif à l'attitude de la garde descendante quand je suis de la garde montante du personnel, pour parler comme dans Carmen. Lorsqu'il a plu, lorsque le mois du tiers provisionnel a terni les paupières des collègues, je suis infiniment recroquevillé dans mon âme, et nul ni quoi que ce soit ne pourrait m'en extraire. Mais enfin, quand c'est juin, quand c'est soleil, quand l'imagination bat la campagne et quand des bataillons serrés de jolis profils se profilent partout, on est en droit de se dire de ce jour: c'est un jour léger, un jour d'aile d'oiseau, un jour de rose (ne souriez pas!), un jour de palme et de baie de Naples, un jour où tous les souvenirs ne valent pas l'avenir lourd de bonheur qui pèse dans la seconde qui viendra, après celle qui est passée, s'ouvrir telle une pensée, une digitale, avec l'idée d'un vers nouveau ou d'une histoire à écrire. Je ralentis le pas, je pense ma démarche, me voici dans l'escalier central, attentif comme un chasseur de salutations aimables, ou comme un pêcheur d'eau douce, et alors je jette mon hameçon portant un sourire discret répété cent fois devant ma glace -- restons bien attentif -- mes yeux croisent un regard, je ferre, je tire ma canne d'un tour de poignet, et crac! le sourire échangé ne revient pas. Alors ce jour n'est pas un jour de page blanche inondée de soleil, c'est un jour où j'ai reçu la  première déconvenue de la journée, qui peut-être aura eu le mérite de m'avertir et de me vacciner contre toutes les autres.

elevergois - chroniques impubliables -- tous droits réservés y compris sur les rives des îles Borromées et lieux circumvoisins.
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Mardi 23 juin 2009 2 23 /06 /Juin /2009 10:24


(texte provisoirement retiré par elevergois pour ravalement et  petits travaux d'embellissement complémentaires)
- le 23 06 09
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Samedi 20 juin 2009 6 20 /06 /Juin /2009 13:32

 

 

 

 

Il y avait ce matin ce grand ciel de Touraine passant en vaste rumeur bleue au-dessus des arbres grandissants et larges, remplis de pétales de monnaie brillante, et tout un fleuve bleu comme une toile vibrait là-haut de tons, de couleurs enchantées, de mille réseaux et mailles retissant la soie douce de l'air. Se réveiller alors pour saisir ce premier chant d'une aube recommencée, se mettre à l'unisson d'une entente universelle de tous les bonheurs du monde qui semblent former un choeur dont les puissants chanteurs sont les arbres, c'est comme écouter la cascade heureuse et solitaire en haut des montagnes, qui pétillant de soleil et de discrets diamants, chante le premier de tous les réveils de la terre, d'une voix magique. Intensité miraculeuse, pensées d'une nouveauté infinie, splendeurs  des  aubes   où  l'on  est   soi-même oracle de la joie dense qui nous parcourt, comme elle parcourt ici les bosquets de roses, les arbres rouges de soleil, les hautes cimes de palme qu'arborent les peupliers, je vous salue pour votre éternité! Le jour s'est fait pluie d'argent, l'air s'est fait poussière de fins diamants, les frondaisons dansent comme de grands navires penchés par la vague et oscillent sans raison – car le bonheur des bois, des pierres, de l'être profond de tout ce qui bruit de se réveler aux sens et de se réveiller comme une humble prière, c'est le monde des instants magiques où la vie devenue miracle de toutes ses intenses profondeurs, fait du simple coeur de la rose abandonnée un paradis exalté plein de fureur nouvelle, invitant à vivre tout le possible symphonique qui résonne de la déraisonnable raison de vivre!

 

eric levergeois -- qui n'est pas sur son ordi comme on peut le voir -- chroniques --tous droits réservés entre montagnes et lacs italiens.

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Vendredi 19 juin 2009 5 19 /06 /Juin /2009 10:41
« Il lui semblait que si, dans les premiers jours de leur rencontre, il avait envoyé au devant d'elle un personnage fait de convenances et de politesse, comme un sorte d'automate chargé de faire les présentations, de tourner quelques compliments mondains et de parler spirituellement mais sans ajouter la moindre finesse qui fît espérer autre chose qu'un inconnu charmant comme il y en a tant – attitude par laquelle il se protégeait de toute atteinte d'une sympathie nouvelle, à la manière des visiteurs qui dans les mois où il y a la grippe dans Paris, rendent des visites à des parents nullement atteints, mais n'ôtent pas leur manteau par la peur officielle de contagion – il fallait désormais que cet ambassadeur sans qualités précises, serviteur utile pour accomplir les premiers instants où une méprise ou un faux pas sont à craindre, cédât le pas à un personnage plus proche qui eût été capable d'exprimer ses idées, ses penchants, et il trouva tout à coup plus naturel de les exprimer devant elle sans le moindre détour. Lucile avait signé sa dernière lettre d'un prénom de rêve, dont l'emploi signifiait pour elle une connivence, sans doute pas avec lui, mais avec une partie des sentiments qu'elle cachait à d'autres hommes, ces sortes de confidences qu'ils prennent pour des vérités, pour la générosité qui les accompagne, alors que bien souvent ces aveux légers ne sont que des caprices en forme de miroir dans lesquels elles se regardent bien plus qu'elles ne permettent d'être vues. C'était donc ainsi: parce qu'elle avait signé par jeu  "Lucia", il désirait la connaître sous les climats où ce prénom-là pouvait s'épanouir, un lieu de rêve où poussent des plantes puissantes au pied de grands rochers ensoleillés, où la mer est violette le soir, et où, sans encore savoir quelle était sa silhouette, il la voyait assise à une terrasse et regardant le grand large, retenant son chapeau d'une main tandis que le vent annonçant de loin la nuit jouait avec le long ruban lisse qui en ornait les bords. » (page retrouvée de Jean Santeuil.)
(eric levergeois chroniques en  temps futile, et autres rêveries -- déposé et protégé, y compris sur les rives des lacs italiens.)
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