« Ces hommes se partagèrent fraternellement la grande entreprise. Les uns cherchèrent à réveiller dans l'air et les forêts les sons évanouis et perdus : d'autres confièrent à l'airain , à la pierre, ces images de races plus belles qu'ils entrevoyaient, et de rochers plus beaux se refirent des demeures. Ils ramenèrent au jour hors des sépultures de la terre les trésors ensevelis ; domptèrent les fleuves déchaînés, peuplèrent la mer inhospitalière, réintroduisirent dans les contrées désolées les plantes et les animaux superbes de jadis, cultivèrent les végétaux, les fleurs de plus noble race, ouvrirent les terres au vivifiant contact de l'air qui féconde et de la lumière qui réchauffe, apprirent aux couleurs à se combiner... » Que de visions sublimes et inépuisables ! (extrait de « Les disciples à Saïs » – Fata Morgana)
Quand Novalis nous emporte sur ce langage d'épopée, avec cette incantation des premiers âges du monde où semblent affluer tous les
mystères de toute création, tout ce qu'on croyait pâle et décoloré, soudain, se dresse en majesté, unique, dans l'apparat d'une résurrection sans fin. Toute parcelle de cette fabuleuse Nature
dont il nous expose si souvent les grandeurs devient comme une lumière qui fleurit à la cime de toute pointe de vie, et qui se communique à celle qui en est la plus proche, comme par une
pollinisation qui transporte des notes irisées, décomposant et recomposant des lumières inédites dont il tire mille fables. Et cependant, le texte est si proche de l'incantation, de la
vision lucide, pleine et entière, qu'il semble parfois absurde de ne pas croire davantage – c'est le conseil de tout poète – à ce monde révélé une seconde fois; plutôt qu'à celui qui heurte
notre sensibilité entravée. Puis tout se déroule avec la majesté d'un fleuve de nuances que rien n'arrête ; Novalis est le magicien de toutes les magies, celui qui dote le monde d'une raison
où toutes les irradiations, les déploiements de rayons s'enrichissent et se continuent, non comme dans le laboratoire littéraire des écrivains modernes, mais par la poursuite d'un voyage, de
plain-pied avec une vision d'un continent qui le possède et qu'il possède.Comme l'oracle précurseur et poétique de toute création d'autre monde sur lequel il joue sa grande et immense musique. Il
va de soi, comme on pourrait le dire d'autres romantiques allemands sensiblement moins importants que lui, que cet être extraordinaire qui écrit ces pages comme en transcrivant les états d'une
civilisation retrouvée, y vit comme ayant retrouvé la clé d'un âge d'or recommencé. Par un effet qui ne laisse pas de surprendre, le poète s'en va par monts et vallées nous découvrir des
langages, des expression inconnues au cœur insoupçonné des végétaux, des minéraux, des eaux, des ciels, – qui ne sont pas les « végétaux » à la sensibilité fade de légumineuse dont se
moquait Baudelaire – mais une sorte de partition où tout s'ouvre et palpite d'une nouvelle langue d'éternité que nous aurions oubliée. En toute parcelle de la Nature que Novalis nous dévoile, se
cache un opéra fabuleux, et d'ailleurs l'acception de ce qu'il convient pour nous, humbles modernes, d'appeler « nature », ici, ne convient plus. Nous sommes au milieu des grandeurs qui
conviennent seulement aux poètes, aux voyants, aux mages, aux montreurs de merveilles qui sont autour de nous et par conséquent au plus profond de nous, par l'entremise de l'émerveillement. Mais
cet émerveillement ne demande aucun tour de force, aucune contorsion de l'imagination, aucun élan difficile, ni ascension pénible par degrés. Il faut rester attentif, souvent, à cet aveu qui
revient au détour d'une phrase, et qui nous dit qu' « aucune difficulté » n'est nécessaire pour participer à ces vastes aires d'éblouissement familier. Ce n'est pas le moindre
paradoxe – et aussi une partie éclatante de cette région de poétique revisitant l'âge d'or qu'on rencontre souvent dans cette « aurore » du romantisme allemand de l'époque – que le plus
mystérieux des temples délaissés soudain vient s'ouvrir de nouveau à nos yeux qui n'en soupçonnaient plus l'existence, non comme sur le territoire de l'étrange et de l'inconcevable, mais en nous
donnant accès à toutes les joies retrouvées, avec la familiarité naturelle perceptible à ceux qui se penchent pour écouter « la langue sacrée » – et qui se rendent vite à l'évidence
qu'en toute création, elle fut toujours présente. Qu'elle l'est encore et qu'elle le sera toujours. Oui, toujours.
Avec bien sûr un salut amical et émerveillé pour les lacs italiens, que rien n'efface et que le printemps à venir lentement et secrètement recompose de bleus – eric levergeois – elevergois.com (texte écrit la nuit, sans doute quelques fautes..)
Un Homme vit une Couleuvre.
Ah ! méchante, dit-il, je m’en vais faire une oeuvre
Agréable à tout l’univers.
A ces mots, l’animal pervers
C’est le serpent que je veux dire
Et non l’homme : on pourrait aisément s’y tromper,
A ces mots, le serpent, se laissant attraper,
Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,
On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
Afin de le payer toutefois de raison,
L’autre lui fit cette harangue :
Symbole des ingrats, être bon aux méchants,
C’est être sot, meurs donc : ta colère et tes dents
Ne me nuiront jamais. Le Serpent, en sa langue,
Reprit du mieux qu’il put : S’il fallait condamner
Tous les ingrats qui sont au monde,
A qui pourrait-on pardonner ?
Toi-même tu te fais ton procès. Je me fonde
Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.
Mes jours sont en tes mains, tranche-les : ta justice,
C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice ;
Selon ces lois, condamne-moi ;
Mais trouve bon qu’avec franchise
En mourant au moins je te dise
Que le symbole des ingrats
Ce n’est point le serpent, c’est l’homme. Ces paroles
Firent arrêter l’autre ; il recula d’un pas.
Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles :
Je pourrais décider, car ce droit m’appartient ;
Mais rapportons-nous-en. - Soit fait, dit le reptile.
Une Vache était là, l’on l’appelle, elle vient ;
Le cas est proposé ; c’était chose facile :
Fallait-il pour cela, dit-elle, m’appeler ?
La Couleuvre a raison ; pourquoi dissimuler ?
Je nourris celui-ci depuis longues années ;
Il n’a sans mes bienfaits passé nulles journées ;
Tout n’est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
Le font à la maison revenir les mains pleines ;
Même j’ai rétabli sa santé, que les ans
Avaient altérée, et mes peines
Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin
Sans herbe ; s’il voulait encor me laisser paître !
Mais je suis attachée ; et si j’eusse eu pour maître
Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin
L’homme, tout étonné d’une telle sentence,
Dit au Serpent : Faut-il croire ce qu’elle dit ?
C’est une radoteuse ; elle a perdu l’esprit.
Croyons ce Boeuf. - Croyons, dit la rampante bête.
Ainsi dit, ainsi fait. Le Boeuf vient à pas lents.
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,
Il dit que du labeur des ans
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines
Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;
Que cette suite de travaux
Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,
Force coups, peu de gré ; puis, quand il était vieux,
On croyait l’honorer chaque fois que les hommes
Achetaient de son sang l’indulgence des Dieux.
Ainsi parla le Boeuf. L’Homme dit : Faisons taire
Cet ennuyeux déclamateur ;
Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,
Au lieu d’arbitre, accusateur.
Je le récuse aussi. L’arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge
Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs.
L’ombrage n’était pas le seul bien qu’il sût faire ;
Il courbait sous les fruits ; cependant pour salaire
Un rustre l’abattait, c’était là son loyer,
Quoique pendant tout l’an libéral il nous donne
Ou des fleurs au Printemps, ou du fruit en Automne ;
L’ombre l’Eté, l’Hiver les plaisirs du foyer.
Que ne l’émondait-on, sans prendre la cognée ?
De son tempérament il eût encor vécu.
L’Homme trouvant mauvais que l’on l’eût convaincu,
Voulut à toute force avoir cause gagnée.
Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là.
Du sac et du serpent aussitôt il donna
Contre les murs, tant qu’il tua la bête.
On en use ainsi chez les grands.
La raison les offense ; ils se mettent en tête
Que tout est né pour eux, quadrupèdes, et gens,
Et serpents.
Si quelqu’un desserre les dents,
C’est un sot. - J’en conviens. Mais que faut-il donc faire ?
- Parler de loin, ou bien se taire.
(Livre X Fable N° 1)
C'est bien souvent vers une sorte de voie lactée parcourue de petits chemins secondaires, marquée par des maisons en voyage, traversée par des bateaux volants, multipliée par des ciels annexes d'où sortent des figures souriantes comme d'un cornet à dés, que les mondes infinis découverts par Paul Klee s'offrent au regard et à l'imagination. Au point qu'on se demande quel génie miraculeux a pu produire autant de surprises, de zigzags enchanteurs qui ont tous pour point commun de créer un monde visuel de liberté absolue, de « verts paradis » définitivement retrouvés et reconquis.
Même s'il est vain de tenter de résumer en deux pages un pareil gisement de formes, de jeux graphiques, de traits d'humour, de visions surréelles, il n'est pas sans intérêt de raconter à chaque fois qu'on le peut, un voyage sur la planète nommée Paul Klee, tant elle invite à la poésie, à la libération continuée de formes suivant des visions aimablement surnaturelles et qui contiennent, comme par la grâce d'une politesse « enfantine », quelque chose d'accessible et de souriant, une sorte de don aérien qui se veut en retrait au moment où il conquiert les espaces les plus magiques, sortes de tableaux jouets en apparence, que notre esprit pourrait animer d'accents prophétiques, s'il en possédait la clé pour en remonter les ressorts. (Ce qu'en secret il essaie malgré tout)
Si nous laissons de côté – un peu lâchement d'ailleurs – toutes les esquisses et tous les dessins à la limite de la variation, du commentaire, du jeu, de la caricature ou de la dérision qui font des dessins de l'artiste une aventure qui touche à l'être profond de l'art du trait qui ici devient plutôt « trait d'esprit » décoché avec humour et grâce, il nous reste un infini de formes joueuses, rieuses, musicales par leur légèreté qui fait souffler dans l'imagination un air toujours neuf, la laissant toujours en état de stupeur joyeuse et de découverte qui nous invite à une transparence du monde telle qu'il n'en existe sans doute pas deux – de l' infiniment petit de la vue la plus simple, au bouleversement immense de certaines créations, où, pour parler comme notre cher Stendhal, nous avons le sentiment avoir devant nous « les cieux ouverts », devant les sortilèges spectaculaires (mais confidentiels) de certaines vues qui se dégagent de notre monde, ou plutôt l'augmentent de mille merveilles.
Même si les authentiques spécialistes et gardiens érudits de cet artiste possèdent – bien mieux que nous – la science et l'autorité nécessaires pour inventorier et qualifier l'immense continent de formes, de trouvailles, de surprises, de déflagrations imaginaires, de maîtrise souveraine des couleurs donnant l'impression que certains tableaux se sont « développés » intimement à l'écart de tout effort dans un léger élan surprenant, où c'est le pétillement de l'imagination créatrice qui laisse loin derrière lui tout labeur, on nous permettra de rester éblouis, fascinés, « faziniert » par cet inventaire qui de toile en dessin ou en aquarelles, produit un enchantement, une ouverture sur mille mondes, pour lequel il faudrait des mots-fable, des mots-musique, des mots-contes-de-fées, ou tout autre tour de passe par quoi une langue s'élèverait elle-même au rang de couleur et prisme génial fusionnant avec son objet.
Si un jour la critique inventée par Baudelaire accède par les mots à pareil sortilège, nous en saurons plus. Contentons-nous pour l'instant, pour renverser un vers de Dante bien connu, d'entrer dans les tableaux de Klee, « en abandonnant toute désespérance » pour puiser en chacun d'eux une source d'imagination des plus extraordinaires et des plus fécondes qui soient pour penser la liberté de conquérir par le génie de la couleur mille planètes en traversant allègrement tous les espaces.
Zentrum Paul Klee, Monument im Fruchtland 3, case postale, CH-3000 Berne 31, Tél. + 41 (0)31 359 01 0 --le musée exposera une confrontation Klee et Franz Marc du 27/01 au 5 mai 2011. prix 18 ou 22 CHF. (attn aux jours de fermeture) --
site :
http://www.paulkleezentrum.ch/ww/fr/pub/web_root.cfm
(mes excuses provisoires pour les fautes, je relirai plus tard)
LA FILLE DE SIDO
Il y a des mots de Colette et dans ses beautés du monde en train d'éclore, dans toute parcelle de vie qu'un texte apprivoise comme elle le fait, ce contre-jour des pages qui contiennent toutes un drame doux et violent, celui d'où naît une vie de fleur ou d'insecte – mais c'est un vrai drame où l'odorat, le sol, les mousses et le sous-bois font poindre leur menace. Aussi quand on lui attribue la gloire d'être un « écrivain naturel », il faut peut-être entendre que la nature en question est intrépide et sans pardon, inépuisable et vorace. Car souvent c'est sur les frontières de ce qui est pour nous sensible – mais pour la nature en question, insensible et brut – qu'elle glane les tours de phrase, en tenue d'écrivain qui vient d'abandonner le sarrau, la main sur la plume et sur le sarcloir, toujours mi-adulte et mi-enfant très affairée, sur un fond de paysage de campagne plein de moissons dorées à la Millet. Ce n'est pas parce que nous avons des portraits de roses et des aquarelles sur nos murs que nous en savons davantage, nous ne pouvons pas compter sur eux pour parler. Il nous faut aussi des témoins attentifs qui nous fassent sentir le goût des feuilles arrachées, les senteurs qui pétillent pour les odorats plus qu'humain, et la perpétuelle agitation des sèves. C'est si vrai que la notation de notre écrivain botaniste, prêtresse expliquant les rêves des nuages et dosant l'épaisseur des pluies d'été , procède par de continuels mélanges de tons, de saveurs, mettant le tout sur le papier comme sous le coup d'une vision de chaman récoltant un à un les songes des fleurs, dans un livre psalmodié, scrutant les constellations d'un zodiaque terrien, et qui devient toute une éducation sous la cellule vitrée d'une espèce de village-serre.
Comme d'autres êtres devant-depuis-toujours écrire, (je pense ici à Conrad chez qui la mer fait sentir son roulis), notre écrivaine est une autre forme, bien rare, pour une fois, de fée rendue au monde : celle qui douée et d'antennes a des pouvoirs qui interprètent les frissons d'une muraille qui boîte ou d'un rosier grimpant en goguette; pouvoirs qui comme le dit Proust des idées de Balzac, s'accumulent dans le style par des vaisseaux capillaires qui prennent leur substance dans un réseau qui s'irrigue et s'alimente et s'enrichit, et d'où ressort la littérature qui était déjà vivante mais informulée sous cette forme chez la sublime et troublante Sido : la mère, celle de qui tout est né. Précisément, la troublante Sido qui est comme la divinité dont la grande ombre se porte jusqu'à la traverser dans le corps de sa fille, et donne à sa littérature l'enchantement insoupçonné des choux, des intérieurs d'hiver pleins de fruits et des tables ordonnées, comme il y en a chez Chardin-- vous savez, celui qui peint « des pêches belles comme des personnes » – Sido, l'espèce de montagne immense d'où coulera le filet littéraire de sa fille qui sera sa pythie, c'est celle qui tourbillonne, tonne, commande le vaisseau familial, le mari, les frères, le temps qu'il fait et la divinité taciturne qui a ses conversations privées avec les vents, et c'est peut-être elle qui est la vraie déesse des lieux.
Madame Colette mère, la grande Colette pour ainsi dire, a de l'amour maternel pour toute la terre, et du respect, jusque pour l'araignée qui grimpe la nuit entre sa toile et son bol de tisane, pendant qu'elle, qui ne sera jamais auteur passe ses insomnies à lire des volumes de Saint-Simon. Et puis, le lecteur reconnaîtra le passage, il y a cette scène du merle qui mange les cerises dans l'arbre, et qui charme tant la femme qu'elle en oublie l'épouvantail inutile pour se laisser séduire par l' adresse de l'oiseau qui picore, fascinée par la volupté nue de l'animal complet. Alors, s'il y a des écrivains « naturels » , il faudrait peu-être rêver davantage sur ceux qui leur ont donné le jour, et qui ne sont pas simplement un père ou une mère, avec pour vie des accidents, des mines et des froissements d'amour propre, mais une sorte de légende, de chanson de geste, et qui ressortent encore vivants du prisme et du piège de la littérature qui les a fait vivre. « Un chat hésite devant un plus chat » écrit Colette. Il y a pour l'éternité dans le témoignage que sa fille a laissé de Sido, le charme ineffable des fleurs qui, à défaut de mots et de paroles, ont une place élue dans notre cœur, et dans l'ouvrage soigneusement brodé des mots, la composition et la dentelle soignée des phrases : l'écrivain naturel avait une mère nourricière qui se fût bien gardé d'écrire. Elle était bien trop complexe, et la dentelle de la fille sent peut-être un peu trop la belle ouvrage – ce que l'instinct altier de la mère eût écarté d'un revers de main. En littérature, on sait ce qui du réel obstiné est à jamais perdu.
elevergois.com - eric levergeois -- avec toujours un regard ému vers mes grands lacs italiens où tout se prolonge et s'infinise. elevergois.com (corriger
demain, il est tard).
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