Vendredi 3 juillet 2009 5 03 /07 /Juil /2009 05:02
-- retiré par l'auteur le 3 juillet 2009 --voir plus tard --
Par elevergois
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Jeudi 2 juillet 2009 4 02 /07 /Juil /2009 10:19
Cet après-midi, ce frisson ou plutôt cette peur éprouvée en automne en relisant Gérard de Nerval au fil de son Voyage en Orient s'est dépliée comme une fleur sur l'eau -- quoique les pensées de fleur sur l'eau aient été éreintées de fatigue par cette chaleur. Il doit s'agir d'une espèce de représentation d'un monde ignoré, mais dont la présence est sensible à tout instant, vibrant et comme menacé, il est donc inutile de théoriser une sensation esthétique qui tient à l'absolue totalité de ce qui est communiqué, avec cependant un effet d'incertitude et de respect créateur qui suspend  le spectacle visible à des lois ignorées généralement des mortels. Combien de visions superposées ressent-on dans cette phrase nervalienne, comme on pourrait le dire des photogramme empilés par Abel Gance pour les scènes de l'école militaire du Napoléon? (où est-il d'ailleurs, ce film de génie?) Mais continuons: pour le non-spécialiste pourtant amateur, ils y a une question comme celle que pose W. Benjamin: "L'homme communique-t-il son essence spirituelle par des noms, ou bien dans ces noms?" et plus loin: "le nom n'a que ce sens, que cette signification d'un niveau incomparable d'être l'essence la plus intime du langage lui-même". La voilà l'idée dépliée: l'essence la plus intime, la plus incomparable qui est celle d'un visionnaire qui semble hésiter, mais qui en vérité dépasse de bien loin le spectacle à représenter, pour aller se placer dans une sorte d'intensité dramatique tellement chargée de sens divers et de mythes qu'elle paraît prête à  s'échapper à tout instant. Les quelques pages lues cet automne dans le volume dépareillé du Voyage communiquent une sensation distante mais sensible d'une phrase courant sur la limite infinie (inexplicable celle-là) qui sépare deux mondes: l'un est visible, et l'autre qui ne l'est pas, vibre dessous avec un air de cantilène fait d'accents résonnant d'une part d'irréversible. Toute plongée dans les thèmes et philosophies personnelles de ce grand et surhumain génie, ne nous est pas permise -- faute d'expertise, de documentation, d'années d'études passées à rêver sur d'autres tempéraments de prosateurs. Restons dans la pensée qu'un monde s'édifie dans ces pages. -- Au fil des ans, lorsqu'on revoit un tableau vu, revu et même espéré à force d'être envisagé sous toutes ses formes, on s'aperçoit souvent que ce tableau a voyagé à notre insu. A une certaine époque de la vie, rappelons-nous, les Nus bleus de Matisse se sont mis à danser, car le fil qui les délimite est un papier DECOUPE, une frontière plus profonde que n'eût été celle du dessin qui toujours suit plus ou moins et en tout cas pressent; la découpe renvoya le dessin bien loin, en apportant un dépassement physique, charnel, presque. Et cela n'a été visible et perméable aux sens "esthétiques" qu'au bout d'un certain temps. Donc, limitons-nous à cet exercice de dévoilement comme à un résultat de "paresse féconde" et d'attente. On ne peut pas être sévère avec qui recommande, dans le monde d'un autre monde qu'on appelle l'art, d'attendre que certains éclairs se déclenchent comme à notre insu, ce qui bien sûr est une façon de parler. Devenant tout à coup le message d'un monde semblant inconnaissable, parce qu'adressé à un moi ayant changé sous différentes influences, ce texte de Nerval fut enrichi de promenades pendant lesquelles il ne m'avait pas attiré. Il faut donc avouer que détourner ses regards est parfois utile? Pour Baudelaire, qui voit souvent tout de l'intérieur, et qui si la légende est vraie, fit un de ses salons sans même l'avoir traversé ou à peine, c'est sans doute parfaitement exact. Génie surnaturel. On comprend le danger devant le parerre ahuri des milliers de savants sur ces questions, de reparler d'une intelligence poétique, comme flambeau illuminant toutes ces régions. Qui sait si quelqu'un osera dire qu'on n'entre pas dans la littérature, etc. etc. mais qu'il peut arriver un jour qu' on en renaisse absolument. C'est d'ailleurs le but de toute oeuvre vraie. Patientons donc et détournons nos regards...

elevergois -
- chronique d'un soir d'été rappelant Moustiques de W. faulkner, et les fameuses discussions sur les arts-- droits réservés pour tous pays, lieux, surtout les cieux immenses du lac italien où j'aime rêver quand la " petite lame" stendhalienne s'y brise le soir et qu'on n'entend plus qu'elle, plus tard dans la nuit. --
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Mercredi 1 juillet 2009 3 01 /07 /Juil /2009 10:39

De Ulrich à Agathe – page ajoutée à l'Homme sans qualités,  de Musil.

 

« Je t'en demande bien pardon, car je t'ai lue seulement, et j'ai cru retrouver des pas lointains et des peines qui étaient si proches et si semblables et si étonnamment semblables à ce que j'ai vécu dans l'ombre de la solitude, qu'un ton élégiaque qui n'est plus de saison s'est emparé de moi. Pardon. Si tu penses qu'il est indigne de partager un rêve, alors chasse-moi avec sévérité de tous les tiens. Mais je n'ai pas voulu ce que tu supposes que j'ai voulu, car je suis bien trop las – non de l'attente présente, mais d'avoir attendu autrefois la mer en errant dans les musées et dans les parcs, et à regarder le vent plier en vagues les grands arbres. Et avant de lire ce chant étrange, ces incantations difficiles à parcourir car elles ne sont ni ma vision ni ma philosophie de la vie -- qui triomphe de toutes les morts, à tout jamais – je ne pensais pas qu'un être pourrait un jour m'étonner de cette façon. Tu venais, pardon, tu « viens » de si loin toi-même qu'une attente désespérée d'un égal accordant sa mélancolie au monde m'a brutalement entraîné. A présent écoute: lorsque j'ai dit que je n'entendais plus ta voix en moi, c'était une allusion à la présence bizarre de correspondances qui passent parfois par des chemins invisibles, lorsqu'une espèce de joie nous hante, lorsqu'elle est en nous – et parfois, oui, comme une onde de radio, tout bêtement, il nous semble que nous ne l'entendons plus. Il n'y a rien de commun entre ce que je dis et cette plaisanterie pour collégiens que tu m'opposes en me l'appliquant comme le défaut d'un niais. Ce malentendu d'où est  sortie  tant d'amertume est à présent dissipé. Maintenant, comme tu l'as souhaité, je te quitte et je te laisse à tes mystères, où, comme tu le dis si justement, je n'ai aucune place possible, ni présente, ni à venir. Si tu désires que tous les écoliers du monde t'écrivent des billets, je n'ai rien compris à ce jeu,et surtout je ne participe pas à  ces échanges de sourds amusants entre des murs. Je suis bien trop « vieux » (et d'ailleurs dans la réalité aussi, je suis plus vieux que toi) ; mais si j'ai souvent eu envie d'écrire « ne cherchez plus mon coeur, les bêtes l'ont mangé » je crois qu'il repousse toujours quand même un peu, et qu'une « petite renarde rusée » -- celle qui s'ignore, la plus dangereuse – peut venir m'en manger un bout. Il fallait, en vertu de situations qui demandent un peu de sens des conventions et des convenances autrichiennes, que tu aies cette lettre. Maintenant tu l'as, et maintenant cela suffit. Je peux me mettre en colère mais je suis fondamentalement attentif, et très poli."

 

Ulrich.

 

 

elevergois -- extrait de Continuations, ouvrage basé sur le principe expérimenté par Dickens à partir du passage où la jeune fille seule, dans T. de Quincey, habite cet appartement délabré, et qu'il a "continué" en s'en inspirant dans une oeuvre personnelle. -- tous droits réservés -- 2004 --2009

 

 

 

 

 

 


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Mardi 30 juin 2009 2 30 /06 /Juin /2009 22:32

En repassant par la boutique du marchand de nouvelles jovial, j'ai trouvé la mention d'une NUIT DES ETOILES pour ce soir. Alors, je me suis rappelé ma stupéfaction lorsque j'ai découvert dans mon dictionnaire étymologique italien favori, à l'entrée : DESIDERARE, les lignes suivantes: du latin desiderare  littéralement cesser de regarder les étoiles en vue d'y déceler des présages. Voici donc avec pour ouverture un simple mot, toute une histoire de magie et de ciel qui s'installe, et presque  un début de roman. Ou en tout cas un verbe bien romanesque. "Desirer" ce serait donc se détourner de la contemplation du ciel, et brûler de s'approprier, convoiter, mourir d'envie d'avoir ou de posséder; jeu qui paraît bien stupide à l'esprit du doux rêveur qui précisément se meurt d'amour pour ces mêmes étoiles. Ou bien ne risque pas de cesser de les contempler, quand bien même l'idée d'un désir quelconque lui traverserait l'esprit. Naturellement, glissant sur le même thème comme les rayons de lune en été glissent doucement sur mon lac (un lac italien qui coule dans mes veines) j'ai pensé tout naturellement aux "Vaghe stelle dell'orsa" du quasi surnaturel Leopardi, un titre drapeau qui flotte au-dessus de la poésie italienne à l'égal de notre Albatros baudelairien. La rare et indomptable langue de Giacomo Leopardi est l'éternel casse-tête des traducteurs les plus grands, qui s'en tirent avec les honneurs réservés aux casse-cou amoureux des glaciers où l'on meurt couramment d'épuisement. Ces "Vagues étoiles de l'Ourse", titre qui semble tiré du Cantique de la plus haute espèce biblique, en a vu déraper plus d'un. Mais nul n'y a triomphé, même si la rumeur, comme c'est souvent le cas, a rendu quelques experts français patentés, dignes de respect --mais Leopardi, latiniste, helleniste, jeune homme au corps brisé par l'étude de presque TOUT, a jeté dans l'océan de vie studieuse saturée de chagrins et de contention d'esprit, la clé qui peut rouvrir à une langue étrangère la sienne, le territoire où ses Canti s'élèvent; raison pour laquelle on laisse le plus souvent le texte italien en regard, pour que le lecteur averti compare la taille du diamant italien à celle de la pierre qui conviendrait idéalement en français. Remercions pour leurs peines infinies ces traducteurs qui eux aussi sont allés rapporter de là-haut les "Vagues étoiles de l'Ourse" et qui n'ont pas tous mérité, loin s'en faut, l'adage de "traduction-trahison", venu d'ailleurs de l'italien sous la forme bien connue (traduttore -traditore). Comme nombre d'autres poètes (Hoffmansthal, TS Eliott, Dylan Thomas, et leurs égaux) Leopardi vit dans son royaume. Il a peut-être --sans aucun doute, même -- composé dans un monde d'étoiles, solitaire, dramatique sous sa pudeur ombreuse et lyrique, dans un climat de "surhumain silence" expression contenue dans son poème le plus connu du continent poétique italien, qui s'appelle L'INFINI, texte tellement infini qu'il semble s'éloigner de nous à force d'être répété, et qui est, à côté de tant d'horreurs vécues,  l'une des vraies gloires du genre humain -- parce qu'il paraît distant comme la plus lointaine des planètes observables, et cependant dicible d'un seul souffle. Une appréciation appuyée sur la plus sincère humilité, qui peut être nous reconduit au début de ces lignes, à ne pas DE-SIDERARE, (nous détourner des étoiles), mais à les regarder pour y soupeser, sous prétexte d'observation, le rayonnement le plus pur des pierres argentées qui brillent sous les ondes célestes, qui seulement sont encore là parce les poètes les ont rêvées. Observons donc les étoiles ce soir.

elevergois - tous droits réservés, y compris sur les rives du lac de Côme, et autres luoghi ameni si chers à mon si cher stendhal (qui aurait peut-être ri de moi, comme il dit) mais qui m'a si souvent fait pleurer de bonheur.

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Lundi 29 juin 2009 1 29 /06 /Juin /2009 23:51
Tsvetaeva à Pasternak, Mokropsky, le 11 février 1923

"Cher Pasternak,

Cette lettre sera sur vos écrits -- s'il reste de la place et que l'envie ne passe pas! -- un peu sur les miens. Votre livre est une brulûre. L'autre était une averse, mais celui-ci est une brûlure: j'ai eu mal et je n'ai pas soufflé. (Les autres eux, -- ils badigeonnent de cold cream, saupoudrent de fécule de pommes de terre! sa--lo--pards!) Hé bien voilà, j'ai perdu le sommeil et perdu le jour. rien que vous, vous seul. Je suis, moi -- un réceptacle, dépossédée de moi-même, toute ma vie hors de moi (je m'enfuis!) et ne m'apaise que lorsqu'il ne reste pas la moindre goutte de moi -- en moi. Cher Pasternak, permettez-moi cette digression: vous êtes un phénomène naturel. Je vais vous expliquer pourquoi. Je le vérifie sur moi-même; je ne prends jamais rien  de seconde main, mais les gens sont des secondes mains, les poètes des troisièmes. Peut-être n'êtes-vous pas un humain, pas plus qu'un poète, mais un phénomène naturel. Les plus pures premières mains. Dieu vous a créé par erreur, c'est pourquoi vous n'entrez dans aucune peau -- aucune! Et--bien entendu -- vos vers ne sont pas humains: pas le moindre signe. Dieu vous a conçu chêne mais vous a fait homme, et vous êtes la cible de tous les éclairs (il existe des chênes comme ça!) , or vous devez vivre (pour le chêne, je n'insiste pas: je suis moi-même en ce moment dans le rôle du chêne et je dois vivre, mais -- à côté!)"

Pasternak, pour qu'il n'y ait ni méprise ni mensonge
: les hommes sont des deuxièmes mains, mais --les peuples, certains enfants dans leur plus tendre enfance et certains poètes -- sans vers, sont des premières mains!  Vous êtes un poète sans vers, je veux dire que seuls peuvent aimer, seuls peuvent être brûlés et brulûre -- que ceux qui n'écrivent pas, qui écrivent une fois dans leur vie -- un huitain, qui ne sont pas des artisans (fussent-ils des génies) de la plume."

Et cela continue comme ainsi pendant les quelque cinq cents pages de correspondance de ce livre merveilleux qui depuis trois ans n'est peut-être plus disponible. "Disponible", quel mot nous venons d'écrire! Bien sûr, ce livre est disponible: il est ouvert à tous, il clame des vérités sur l'art comme peu d'oeuvres ici-bas (ou "ici-haut" comme a dit Tsvetaeva elle-même). On y entend la Poésie se déployer comme anxieuse et heureuse et ardente, et elle passe sans cesse d'un ciel à un autre, elle persiste comme une souffrance pleine de pitié, de hauteur, elle nous paraît à des années lumières de celle qui la tient au creux de ses mains comme une archéologue ou une femme faite de la matière même de ce qu'elle explique. L'or et le diamant devenus humains et nous parlant d'eux-mêmes. Mais n'exagérons pas cette femme extraordinaire et tout ce qu'elle fut, comme le font souvent les journalistes poussant la note au fil des lignes. Pour bien faire. Elle se contrefiche de tous les éloges bricolés des êtres semi-humains et rampants. ELLE EST. Il y a des êtres qui sont nés d'une sorte de puissance qui rend l'existence infinie, qui leur accorde une capacité de lumière si intense qu'elle nous plonge dans l'admiration et en même temps dans une sorte de stupeur. Marina Tsveteava n'est pas née DE la poésie, mais DANS la poésie, on pose le livre et on se déprend d'elle avec la tristesse d'abandonner la gravité d'un destin d'épopée qui laisse en nous une ardeur héroïque et sombre. Osons dire qu'il y a des livres et des êtres qui en valent cent mille autres pour accéder au coeur -- palpitant, réel -- d'un art. Comme "le rêve et le réel ne font pas bon ménage", disent les êtres miraculeux qui nous ont donné cette traduction, Pasternak et Tsvetaeva ne se sont pratiquement pas vus  comme ils se voyaient dans leurs lettres, et de rares fois, eux grands poètes organisant un face à face unique de la Poésie  et qui persistèrent comme en souriant de l'âme, alors qu'Elle, après mille traverses, retourna en Russie pour finir par s'immoler. Si la poésie a jamais existé en ce monde, nous avons le droit de verser de piètres larmes, des larmes d'écolier ému, des larmes de battements du coeur, des larmes où se réfractent mille secrets. A des instants particuliers de la vie, il faut lire ce livre comme on voit le soleil traverser un vitrail en forme de rosace, et se tenir -- est-ce seulement possible? -- à la hauteur de cette majesté grandissant jusqu'au martyre final. Après tant de livres qui sont autant de "non-miracles", il faut lire celui-ci qui en est un. Tout ce qui est autour paraîtra silence.

elevergois -- chroniques des matins si semblables à ceux de Rome, quand Rome nous envoie des jours. La poésie de Pasternak et de Tsvetaeva est disponible chez Gallimard, (se renseigner à la librairie Tschann). Les Editions des Syrtes sont 74 rue de Sèvres à Paris.


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