Mardi 10 mars 2009 2 10 /03 /2009 19:51
(début modifié par l'auteur le  04 2009)


                           LE CHIEN DE TANTE MINNE




 On a donc pris contact par lettre de château à château avec les arrière-neveux de tante Minne pour leur demander si Marquis (c’est le nom du chien), serait disposer à se nourrir de restes de chapon et de croquettes du commerce équitable, contre deux ou trois aboiements, une place en or massif et libre de suite avec tous commerces à proximité, en signifiant qu’il était attendu par des maîtres affectueux, pensant juste et penchant pour lui, charitables, attachée à Vatican II, hostile à l’église de Rome et faisant ses Pâques comme seuls les vrais croyants le font -- quoiqu'il y ait des débats en ce moment sur la religion, nous y reviendons. Seulement voilà : en vrai Marquis qu’il était, ce joli chien au poil lustré qui pourtant avait le profil rêvé, n’a rien voulu comprendre de la définition du poste. Je me dis maintenant que l’inscription sur la barrière aurait dû être : CHIEN IMPOSSIBLE ! mais ça n’aurait pas été assez proche de la culture " les animaux sont meilleurs que les hommes " qui est le credo de tous les petits enfants, surtout les petits Français élevés près  du credo écolo ushuaien abonnez-moi-à-Geo, et haïssant chasse, pêche et autre traditions, au nom de la seule tradition qui vaille, celle d’une famille de pure souche et de vieille noblesse de robe.

 

C’était un braque, ce chien. Et pour un braque pur jus de la race des braque, vraiment on ne pouvait pas faire plus braque que ce braque-là. Une vraie mine d’or pour un psy pour chiens.Il a d’abord fallu trois heures pour le faire descendre de la voiture. On a mis, à force de morsures et de saignements divers sur tous les doigts, une laisse en métal ultra chic parce que ça faisait plus stylé et moins proches des crocs, et ensuite on l’a tiré, poussé, hissé et essayé de le sortir (comme le pack du quinze de France en mêlée ouverte, ) pour qu’il sorte par le siège avant, puis par le hayon à l’arrière, puis par le toit ouvrant avec des croquettes et un bifteck sous le nez, mais rien à faire ! Marquis n’était pas sur ses terres, il ne connaissait personne ici, et il hurlait, gémissait, ahurissait tout le village de ses cris, (honte à nous tous !), modulait des notes de contralto stridentes et carrément bouleversantes. Ca faisait mélodieux et cantabile, ça résonnait curieusement comme une La Callas dans le Liebestod de Wagner, ou si vous préférez les histoires de juges, comme un délicieux un bambin qu’on martyrise au fer rouge dans une cave à torture  du Nord-Pas-de-Calais. Une horreur !


Alors, on s’est dit que tirer n’était pas la bonne solution, et on s’est mis à le regarder : lui, derrière les portes bien fermées de la voiture (pour qu’il ne reparte pas à trente kilomètres chez la feue tante Minne) et nous, tout autour, perplexes comme lui, en train de lire des manuels sur les chiens, achetés à Auchan pour trouver une solution, à la page de la race braque, chapitre " agressivité ", paragraphe des appellations" marquis " avec Aboiement  AOC. Pas simple. On a rappelé finalement et de guerre lasse, le cousin Marc-Alexandre à coup de portable, épuisés, pour savoir s’il y avait un tour de main spécial pour manier Marquis. Et Marc-Alexandre, qui bien sûr savait avant et qui riait sous cape, nous a donné illico le tour de magie, et hop, c’était fait. Il est enfin sorti. Puis il s’est embusqué, puis il s’est presque enfui, dispersé dans tout le territoire, et on a tous couru derrière lui, et vers dix heures du soir, quasiment, après avoir planté en hâte à coups de masse des poteaux de propriété et des fils un peu partout et avoir lancé deux familles complètes et tous leurs rejetons à ses trousses, on a réussi à le coincer, et à le relier à un fil haut perché courant sur au moins trois cents mètres de long – pour qu’il se sente moins malheureux, ce pauvre Marquis. Vous pensez bien, un pauvre animal hérité de tante Minne ! Le soir du même soir, avant de choisir la bonne émission d’Arte dans Télérama et Vie des Chrétiens, (et l’avoir ratée) on a remis la question du chien sur la table. Au son des aboiements forts comme une sirène annonçant un bombardement américain en 1944. Là, .............. nous a expliqué gentiment qu’on n’avait rien compris à cette pauvre bête : c'était un enfant, et  il était simplement orphelin de sa (notre) tante Minne! Bien sûr. On n’y avait pas pensé une seule seconde, tout affairés qu’on était comme des brutes ; et elle a eu une de ses phrases, pas de marquis, mais de marquise de Sévigné comme elle seule sait en dire : " Demain, vous verrez, moi qui suis une femme, je vais l’amadouer. Et en douceur. C’est évident que c’est un enfant qui souffre, c’est simple à voir. " Et elle a jeté un long regard bleu, vague, amoureux , fluide et vaporeusement tendre, capable de liquéfier toutes les souffrances de la terre. Un instant, elle a gardé ses grands yeux bleu iris, courageux et candides, ouverts sur la détresse de ce jeune canidé.


" Un enfant ! Un enfant ! s’est écrié mon beau-père, non mais, franchement, c’est insensé, je rêve!….je préfère quitter la table ! quel n'importe quoi ! " puis il s’est levé en bondissant comme il fait d’habitude dans un gros nuage de fumée de pipe . Et ma femme, piquée au vif a elle aussi quitté la table en sursautant, avec un visage sculpté dans la pierre–( c’est un signe d’amour mutuel, chez tous les deux, et les réconcilier ensuite est un exercice un peu fou, mais un vrai régal, parce qu’on sent tant d'amour à la fin !) .Le lendemain – qui fut le dernier jour de Marquis sur les terres familiales – ma divine belle-mère a pris une badine très gentille, en nous expliquant qu’elle allait le conduire elle-même, ce fauve (pardon,  cet " orphelin ") le long de la rivière, et qu’on verrait ce qu’on verrait, patience, amour et gestion tendre des émotions canines faisant plus " que force ni que rage " comme dit La Fontaine. Car avec les enfants en bas âge et avoisinant les quatre ans (comme ce chien) ma divine belle-mère sait y faire. Et nous, on ne demandait à la qu’à la croire. Elle a détaché le pas très divin Marquis pour le rattacher au bout son frêle et ferme avant-bras, et les voilà partis vers les espaces infinis du danger – car j’ai oublié de dire que belle-maman est légère comme une plume ou un arpège de Fauré, et que le chien lui, était jeune, très fort, très lourd, et même passablement bull-dog d’allure. A un moment qui n’a pas été précisé par le rapport de l’hôpital, forcément et exactement comme on s’y attendait, Marquis a tiré sur la gentille nouvelle propriétaire d’une telle façon qu’elle s’est mise d’abord à courir pour suivre le rythme, puis à trébucher, et enfin à tomber, et ensuite ce chien l’a rabattue par terre et tirée derrière lui, sans songer seulement à se retourner, l’animal ! Seulement, ma belle-mère n’est pas femme a s’en laisser conter, et elle a continué à le tenir bien ferme, mais hélas, elle était bien plus légère que la bête et donc elle glissait entre les herbes hautes, avec Marquis tirant devant et " Madame " résistant de toutes ses forces derrière, les bras tendus et le ventre sur le sol, très acrobatiquement – évoluant en quelque sorte comme une planche à voile sur un lac vert et fleuri. Catastrophe !   " Mamie fait du ski nautique avec le chien ! " ont crié tous les enfants, entre les rires et quelques larmes. Tout essoufflé, le jardinier est venu signaler à toute vitesse dans la maison où il est entré lui aussi en trombe, et en bottes et la pelle en main , disant à Monsieur que Madame était au bout de la laisse du chien, qu’elle se dirigeait vers la lisière de la propriété des Jean Dupont, par derrière le rideau de sapins argentés, au-delà des tas de bois, plus loin que la remise, et par-dessus le petit pont cassé ! " C’est impossible, a maugréé mon beau-père en levant les yeux au ciel. Enfin, Albert, vous savez bien que par là-bas, il y a un muret ". " Non, Monsieur, a répliqué tout contrit le jardinier, je l’ai jamais dit à Monsieur, quoique j’en aie fait confidence à Madame, et aussi à Madame Sophie (ma femme) mais sous le muret il y a un trou dedans. J’aurais dû le réparer, je crois que Monsieur va ne pas être content, mais je crois bien que Madame va atterrir tout direct chez les voisins! " Consternation ! Effarement généralisé ! Mon beau-père toujours goguenard devant les câlineries universellement bienveillantes, tiers-mondistes et le  style mea-culpa-pour-l’éternité- de sa divine moitié, toujours préoccupée par l'avenir de  la Bionté Universel,le a lâché : " Ca c’est bien elle! puis en regardant la pendule, il a ajouté sans se démonter, " en plus, elle va arriver chez les Jean Dupont pour l’apéritif !….avec son " orphelin " au bout de la laisse ! et tout à trac il a dit : " et puis pourquoi vous n’avez pas bouché ce trou , vous, hein! ? " ET ALORS IL A VIRE AU ROUGE, AU CARMIN, A L'ECARLATE, A LA PIVOINE,  AU GRENAT et il a carrément dégoupillé son orage intérieur. Comme les feux tricolores, c’est un trait de famille pour dire que les plombs sautent. (notez que quand vous vous préparez à adopter de nouveaux parents dits " beaux-parents " en vous mariant, vous avez intérêt à lire non pas le Code Civil, mais le Manuel de la Zizanie Familiale). BREF MON BEAU PERE MANGEAIT SA PIPE ET REPETAIT : on tue ma femme ! on tue votre mère ! ON ME TUE AUSSI! O DIEUX DU CIEL, QUE FAIRE AIDEZ MOI! " et comme son ange gardien tardait, il a giflé une jolie statue en fausse porcelaine qui est allée se fracasser par terre...


Le jardinier atterré a fait un signe du chef respectueux et s’est esquivé en marche arrière, tout inquiet et en grand état de panique. Toute la famille, s’égayant sur la prairie, s’est transportée chez les Jean Dupont (par l’entrée la plus accessible) en courant et en criant, portant compresses, alcool, mercurochrome et urgo transparent en main, vers le lieu de l’atterrissage présumé d’où montaient déjà des clameurs et aussi quelques rires. Le jardinier avait dit juste et vrai: il y avait un trou " dans-le-muret-derrière-les-tas-de-bois de où-que-quoi-qui-qu'est-ce… " et toutes les choses qui marquent à l’est la frontière de nos états, et Madame,  toujours tirant sur son braque de chien – qui lui, (au moins aussi tenace qu’elle), la tirait de plus belle mais inversement – venait justement d’être passée par le trou en question, et échevelée, à moitié brisée mais tenant bon les rênes de son braque, était arrivée en lançant un victorieux " désolée d’arriver ainsi, ce chien est  incroyable"... chez les voisins qui l’avaient vue surgir de dessous la haie. Radieuse de vaillance, manches de chemisier déchirées, elle avait fait cette entrée digne de Tintin et mais les voisins avaient aussitôt – (eux qui comme moi adorent le rugby) –plaqué de belle façon la bête récalcitrante entre une tente de camping ,une table en plastique blanc et le coin du barbecue. Ouf , sauvée ! Et libérée… Nous trouvâmes la noble amoureuse des bêtes quasi en défaillance, (comme aurait dit encore la marquise de Sévigné) et résolue devant les circonstances à se séparer prochainement de Marquis. Car on lisait dans les yeux de Madame, que pour un marquis, ce chien là ne méritait aucune espèce d’excuse. On ne lui en voulait absolument pas, mais il fallait reconnaître qu’ il s’était conduit comme le pire des valets. Adieu les haies ! adieu les piquets qui font " propriété privée " ! Vive l’Espoir ! vive l’Entente ! vive l’Amour entre les êtres, etc. L’espace a été de nouveau libéré, Marquis est reparti dans un " orphelinat " ou avec Marc-Alexandre, je ne sais plus, pour aller aboyer ailleurs et on se raconte maintenant toute cette histoire au coin du feu, en  brodant de petites fleurs de style à l'envi, et toujours sur le ton des histoires extraordinaires de la maison. (suite au prochain numéro (catastrophe) de ce roman feuilleton provisoirement intitulé, précisément : " Catastrophe, Zabeth se marie ! " avec l’aimable autorisation donnée à l’auteur d’écrire la vie de sa belle famille – dont vous saurez, ô lecteurs curieux, peut-être le secret un jour, mais pas maintenant…le texte corrigé le 4 avril 2009 par- elevergois.com

-

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par elevergois
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Mercredi 4 mars 2009 3 04 /03 /2009 18:47

                    JEUNE FILLE MARCHANT DANS L’EAU(Maillol)

 

 



Quel élan merveilleux dans cette statue ! la puissance légère et le balancement intérieur de tous ces mouvements qu’on ne voit pas et qu’on ne voudrait pas voir, d’ailleurs, sont en action pleine, mais  ils sont comme clos sur eux-mêmes, et dans l’attente de quelque immense libération qui révèlera ce qu’ils sont. Il y a une majesté des formes ici qui délicatement se concentre et rentre en soi-même pour mieux nous faire participer à une expression de la Beauté du monde – qui est toujours chez Maillol, comme dans une série de signes du zodiaque où lire des paradis, le monde de la femme. Intense et sublime beauté parce que parfois, comme ici dans cette jeune fille marchant dans les vagues, elle met en place autour d’elle non une scène de marine ou de plage foulée par un corps aux formes jeunes, mais bien plus sûrement l’univers d’un instant élevé et comme un monde d’intensités reproduites par la démarche, un mouvement tel qu’il est représentable en sculpture, c’est à dire ouvert sur les rêves d’un grand artiste. Car, quitte à nous brouiller avec notre amour de la critique baudelairienne qui résonne en nous comme un bourdon de cathédrale, nous osons dire que la sculpture elle aussi a son alchimie. Et par conséquent ses échappées vers des mondes concentrés, divers, et tant d’horizons où rêver. Oui, Maillol fait rêver, et de statue en statue, on surprend en soi un désir de s’envoler, de parcourir des lieues dans un ciel où tout passage serait aisé, car c’est autant le contour amoureux d’un corps de femme que sa calligraphie inspirée qui nous tient en respect. La densité qui pourrait banalement signifier la marque de fabrique de l’artiste, n’est qu’une première étape, et au-delà, il serait surprenant qu’on ne trouvât pas quelque sérénité légère et fluide dictée par l’humeur de l’artiste, par qui le nu féminin, s’associe au monde pour en devenir une sorte de sonate, de fugue, où se décline la merveilleuse puissance d’exister. Aimer Maillol n’est pas si simple : les statues quelquefois sont lentes à passer sous nos regards, elles sont puissantes, elles dominent, mais il suffit d’en être charmé, au coeur de la pensée de ce qu’elles souhaitent nous dire. Lorsque Maillol affine une taille, donne ce mouvement de branche neuve et fleurie à son œuvre, celle-ci nous chante les moments les plus précieux de la joie d’être au monde – et qu’elle recommence, et qu’elle poursuit. Ces statues nous disent la vie inlassablement, car en chacune d’elle semble palpiter une source, une jouvence surhumaine, toujours jaillissante dans le même mouvement de révélation qu’elles portent toutes. Pour ces joies, pour les multiples bonheurs frais qu’il nous arriva un jour de découvrir sans les comprendre – mais tout ce qui nous parle un langage surnaturel se fait comprendre, comme pour les êtres, quelquefois des années plus tard lorsque les paroles méditées s’éclairent – et aussi pour sa vaillance, sa ténacité, le discernement et la vraie autorité d’âme dont elle fit preuve toute sa vie, nous aimerions dire, en mémoire de cette femme extraordinaire que fut Dina Vierny, dont l’élan hante et  traverse bien des statues, un mot léger, alors, pour elle, délicatement nous déposons devant le piédestal d'éternité cette page de poésie. Et nous désirerions qu’on contemple parmi tant de statues, celle ci : – " la jeune fille marchant dans l’eau ", justement, qui à la vérité est une méditation sur l’ivresse infinie de vivre qu'incarna aussi Dina Vierny. (eric levergeois – chroniques impubliables – Dina Vierny nous a quittés le 20 janvier 2009)

Par elevergois
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Samedi 14 février 2009 6 14 /02 /2009 00:46

 

 

 

Dans les siècles qui ont précédé celui-ci, il n’était pas rare de rencontrer des amoureux de recueils poétiques, et des conteurs attablés des nuits entières, versifiant en aimable compagnie jusqu’à l’aube. Le Paris d’alors était encore parsemé de lieux surgis d’une autre époque. Je pense même qu’il les contenait toutes, car c’était encore une ville à lire et à feuilleter, autant qu’à consommer en milliards de déclics pour les photos qu’on appelle aujourd’hui numériques. Pour cette simple raison, les images parlaient, toutes les rues descendaient pour grossir des fleuves de nostalgies, d’histoires de rois et de duels, et plus encore que le jour, Dieu avait inventé la nuit. Une promenade au bord de l’eau vous saisissait à bras le corps, et les alentours des cathédrales, quoique nettoyées de leurs pauvres, voyaient les statues descendre des grands portails et partir en goguette. On pouvait s’abandonner à la rêverie dans des ruisseaux d’obscurité, et la lumière oblique d’une lampe jaune semblait poussée par un astre inconnu qui faisait sa ronde. En bref, on se moquait du Dieu argent dont le manque absolu laissait aux rêveurs de vastes terrains vagues où l’on élevait à loisir des temples, et somme toute, il y avait un honneur de la Pauvreté qui permettait d’écrire de vrais vers arrosés de fumées, de rhum et d’amourettes d’un soir qui avaient du caractère. Ceux qui y jouaient leur cœur comme des parties de dés, lorsqu’ils perdaient, rentraient dans un sixième étage sans escalier pour regarder le ciel sous une lucarne et griller des cigarettes, entre la demi veille et le demi-sommeil. Mais la nuit mal chauffée qui les entourait les berçait de merveilles. L’un de ces causeurs, modelé sur un patron de la lointaine époque romantique, et qui souvent dormait en compagnie de colonnes de vieux bouquins qui lui faisaient comme un jardin de livres tant il en poussait dans sa mansarde, rêvait souvent d’héroïnes. Dès qu’il commençait à écrire un récit de tête à tête éclairé de chandelles, par on ne sait quel sortilège de son style, il rencontrait le lendemain une femme ravissante. Ils se plaisaient l’espace d’une soirée. Puis, la belle s’étant hissée jusqu’à la haute tour d’ivoire du poète, elle se laissait conquérir au plus profond d’oreillers chauds et parfumés, et déguerpissait avant l’aube – car tout bien considéré, le poète c’était lui, et non pas elle. Notre Albertus les aimait souvent jeunes, élégamment vêtues et tête en l’air. Pour comprendre ce qui va suivre…-- suivez mon regard, dernier lecteurs de Balzac – il faut savoir que la dernière aventure d’Albertus datait d’il y a plus de dix ans. Car notre héros avait aussi aimé. Dans la suite d’un récit qu’il n’avait jamais écrit, la plus belle de toutes les belles femmes (imaginez qui vous voudrez) l’avait aimé passionnément et il l’avait aimée jusqu’à en mourir. Qu’il suffise au lecteur de savoir que lorsqu’on se prétend virtuose dans certain domaine, il arrive un jour où l’on est battu à son propre jeu. Battu, que dis-je ? vaincu, lentement torturé, criblé de départs définitifs jurés et parjurés autant de fois qu’il en faut pour être fou, et si atrocement multipliés que, voyant ses flacons de somnifères augmenter comme dans la prison d’un désespéré, il appliqua la maxime selon laquelle le courage en amour c’est la fuite. Il en resta brisé, perdit son emploi, fut expulsé, ruiné, etc.

 

 

 

 Depuis des années, notre éternel apprenti écrivain s’était fait moine (pardon, professeur dans l’Education Internationale) dans une faculté lointaine, et son cœur devint comme le château désolé du conte de la Belle au bois dormant : il s’y contemplait encore, mais comme on regarde les eaux calmes d’un lac où danse une ruine. Il se disait : " Jamais, non , plus jamais une seule aventure ! " Et il trouvait même des plaisirs ardents et mystiques dans les textes compliqués des Boèce et autres Saint Augustin. Il en portait même un volume imprimé en petits caractères sous sa veste et combattait seul avec son âme estropiée comme un Don Quichotte de la Chasteté. Hélas, il ne faut jamais dire " jamais " en ce monde plein de pièges. Un certain soir de décembre, il céda sans malice à l’invitation de quelques traductrices expertes dans la langue de Dante. Il se laissa conduire dans un bar banal où clapotaient des airs de jazz, lieu décoré de poutres en faux bois et fermant tard, inattentif aux attraits, pour lui invisibles, d’une beauté parfaite qui pensait voir en lui un homme encore en vie. Ils s’assirent dans un coin de banquettes assombries par la lueur vague d’une bougie. Il parlait de sa voix monocorde et revenue de tous les naufrages, si convaincu par sa triste vie qu’il leva à peine les yeux, vieux pèlerins de l’amertume, sur un visage que n’importe quel autre homme eût contemplé en extase comme un portrait du Titien. Mais lui n’en avait cure. Habitué des questions de cours qui n’en finissent pas, notre Albertus sanglé dans sa bure de beau ténébreux vétéran de la joie (nous empruntons la formule à Baudelaire), se mit à parler – ou plus exactement, l’écho triste de ses douleurs parla à sa place, comme le vent siffle dans les ruines des abbayes hantées. Il s’apprêtait à poursuivre ainsi très longtemps, quand il perçut à quelques vibrations parcourant l’air, une atmosphère dont la tension psychologique iridescente ne lui était point inconnue. En vérité, sa belle écouteuse s’impatientait. Il continua sans se troubler, tandis que face à lui, la beauté brune au caractère d’orage et d’océan, d’abord heureuse qu’on le lui fît pas la cour comme tous les autres hommes, était au bord de l’indignation. Par quelle magie cet homme-là, celui qu’elle s’était choisi comme compagnon d’un soir, ne s’écroulait-il pas d’émotion ? Elle en rosissait comme un fruit mûr trônant sur une coupe et qu’aucune main gourmande ne saisit pour y mordre. Une folie d’humilité torturait son orgueil. Mais, soupçonnant quelque mystère – ou quelque vice caché, comme disent les textes des juristes – elle se mit en devoir d’attendre la suite. N’avait-elle pas désiré cela toute sa vie, précisément : qu’un homme ne lui fît pas la cour aussitôt après l’avoir aperçue l’espace d’un éclair ? Comme c’était triste !Celui-ci, se disait-elle en l’écoutant distraitement, devait être ou bien idiot ou complètement aveugle. Ou bien divorcé , ou veuf, ou bien encore bon père bienveillant d’une dizaine d’enfants qui l’attendaient près d’une bourgeoise suisse tricotant des chaussettes. Son esprit désemparé et fier battait la campagne, le sang et la fierté lui bouillaient dans les tempes. Si bien que n’y tenant plus, elle risqua une des ces œillades effilées par quoi la Beauté soudain dégaine ses atours comme on sort une dague…et tandis qu’en pensée elle s’apprêtait à frapper notre Albertus au cœur de cimetière, il lui sembla qu’un frisson, une sensation attirante et majestueuse le chatouillait… "Mais regarde donc comme elle est belle ! " cria en lui une voix  qui le réveilla tout entier au fond de sa prison. Et il la vit, il la vit enfin ! et en demeura coi. La fille d’un doge vénitien parée d’une sublime robe d’époque n’aurait pu atteindre, dans ses songes les plus débridés, à cette allure dégagée et sublime, à cette morbidezza du teint, à ce nimbe de magique douceur à quoi l’on reconnaît les reines. Et il ne rêvait pas : elle était devant lui. Il en oublia son silice d’écrits mystiques, et regretta de ne pas avoir quelque " plan " stendhalien sous sa veste. Mais en pareille situation les femmes sont toutes puissantes, et leur volonté divine. Elle eut vite jugé qu’il avait compris, et lorsqu’il fut question d’indiquer la voie au seul taxi qu’ils trouvèrent à cette heure, elle lui fit comprendre qu’il valait mieux, pour la conclusion de ses intentions de conquérante, qu’il la raccompagne chez elle. Et voilà comment sans dire un traître mot, dans les tourbillons de la neige de décembre, en anéantissant d’un long, doux et curieux baiser trouvé dans un taxi, des années d’amertume, le cœur d’Albertus fut sorti de l’ornière, et guéri, comme on dit dans les contes, pour très longtemps. (offert par elevergois à ceux qui fêtent la Saint Valentin—" chroniques impubliables " – tous droits réservés et déposés)

Par elevergois
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Mardi 3 février 2009 2 03 /02 /2009 20:13

Quiconque a aimé considérera ce livre comme un livre de fuite hors d’un lieu incendié, et c’est bien cette course précipitée vers le refus d’aimer qui étonne. Car aimer, n’est-ce pas, c’est bien le monde recommencé et l’aurore et tous ses courants bleu et or qui dansent sur le sommet des montagnes. Aimer c’est pouvoir en ce monde agir absolument. Tout geste, toute parcelle d’intention nous est ici donnée comme si dans l’esprit de la princesse se déroulait une musique infinie qu’elle ne jouera jamais. Jamais ! voilà le grand mot lâché. Jamais leurs mains comme celles de Juliette au bal, ne connaîtront cet effleurement à partir de quoi toute sagesse est emportée et malmenée par la fatalité des sentiments. Le jeu est d’autant plus cruel que l’époque n’est pas aux élans discrets, et que l’amour est la grande affaire tissée de liens complexes qui occupe toute cette cour. Il y a peu d’œuvres qui nous disent avec autant de redites et d’insistance que l’élan amoureux, passionnel, est le seul grand jeu de la vie qui vaille la peine. Et la cadence du texte, le rythme auquel il se déroule, fait qu’on passe d’une silhouette à son double dans un miroir déformant, du miroir aux pensées si fortes qu’on croit les avoir entendues, et que ceux qui les incarnent s’y soustraient seraient accusés de voler le cœur d’autrui – et s’ils ne l’ont pas fait, on pourrait reprocher à Madame de La Fayette d’avoir mis en scène un complot entre deux âmes qu’une force surhumaine tient éloignées de proximité. Les fameuses digressions qui choquaient tant Valincour nous apparaissent comme des vues sur les coulisses de ce théâtre, le seul lieu où les attachements sont vécus, mais à condition d’être entourés de silence et d’être ignorés de tous. Cependant l’amour est pressé d’en finir et de conclure, et nous lisons avec anxiété tous les renoncements à la liberté dont la princesse, qui croit, qui doute, qui aime à ne plus douter de rien, sorte de reine continuellement mise en échec sur un échiquier, et qui trouve toujours une voie libre. On atteint à une pureté désespérée, à un chant du cygne obstinément continué, face à l’espoir a priori triomphant dont se pare à tout instant le duc qui, n’ayant pas la proie, court après l’ombre de cette femme qui en devient lieu flamboyant (ou bûcher) de tout désir anéanti. Stendhal, pour reprendre la comparaison précédente, dans la scène (de la Chartreuse de Parme) où la duchesse San Severina (autre figure sublime !) et Fabrice bavardent en tête à tête devant Mosca nous donne une clé : " S’ils mettent un nom sur ce qu’ils vivent … " écrit l’auteur, mais non, ils ne mettront que du trouble, et du plus beau, celui qui est clair pour tous sauf pour eux. Cela dit, comme on de décide pas plus de désaimer que d’aimer, le chant profond des aveux imaginaires bat son rythme de bataillon qui charge et qui voudrait bien tout exterminer sur son passage, en nous composant une Phèdre d’un autre genre dans la crue de violences et d’exploits d’un Seizième siècle plein de dagues, de poisons, de luttes personnelles qui ensanglantent escaliers et murailles. Il n’est pas démontré que la langue classique de l’auteur n’apporte le détachement historique qui désigne tout sans toutefois " faire paraître au grand jour ". Sous cet angle, l’espèce de récitatif du texte a perdu de ses couleurs fortes pour emprunter comme un souci de bienséance. Si les uns, parmi les personnages, se trompent en connaissance de cause, ceux qui se parlent par regards échangés malgré eux et sans confusion possible, n’en finissent pas d’être hantés par une passion à rebours sans cesse punie, vécue en rêve et aussitôt reniée, d’autant plus vivement qu’elle s’exagère. Inexperte, embarrassée, maladroite obstinée, la princesse souffle sur les braises de l’âtre pour éteindre le brasier. Et le terrible enjeu de cette partie de colin maillard, cette femme dont le cœur finit dévasté (mais ne l’a-t-elle pas vécu à sa façon, cette passion si obsédante ?) voit tout, sent tout, maîtrise tout dans un tourbillon ou d’autres seraient devenus fous. N’en déplaise aux esprits dépourvus de romanesque et aux exégètes des facultés, ce n’est pas tant la vertu où elle se tient au prix d’efforts surhumains qui rend ce livre étonnant, c’est la condition du lecteur " in fabula " qui tient lui aussi le fil des marionnettes, et qui ne va pas dans le sens où il croit tirer : plus il espèrera, comme c’est la pente naturelle d’un être humain, plus il s’enferrera à l’écoute intime d’un " Liebes Tod " toujours désirant et toujours mourant, savourant un grandiose échec amoureux où l’on aime à lire malgré soi, le contraire de ce qui advenu, rêvant et cherchant le coupable possible d’une faute qui pourtant ne fut pas commise…(eric levergois- chroniques impubliables - droits réservés)

 

 

 

Par elevergois
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /2009 09:16

Il y a dans les pages qui commencent cette extraordinaire partie d'échecs mêlée de rebondissements, d'émotions infinies et de détresses sans recours qui s'appelle La Princesse de Clèves, comme une aurore du style, une luminosité et un rythme dans l'agencement subtil des passions qui, d'emblée illumine notre imagination, et fonctionne à la façon des ouvertures d'opéra qui vont présenter le ton et les motifs principaux. La cour de Henri second, comme dit l'auteur, est un lieu où la galanterie et les affaires amoureuses gouvernent ceux qui règnent, quand ils ne sont pas en guerre ou à la chasse, ou à la paume. Vie de cour refermée sur elle-même, où chacun aime, est aimé, ou bien hait selon une suite d'événements qui ne fait que des vainqueurs (souvent bien cachés) et des victimes à jamais inconsolables. Des degrés de naissance, de préséance, d'amitié, d'alliances, fixent chacun dans son rôle avec une exactitude et une rapidité d'écriture d'une virtuosité qui crée à la fois lucidité et vertige. Quiconque a aimé passionnément pour recueillir les leçons souvent très amères qu'inflige une liaison qui se consume, ne peut qu'éprouver un plaisir dans le raffinement des « règles du jeu » auxquelles il faut bien prendre garde, car en amour, ce qu'on sent, on le sent malgré soi quand les dés sont jetés.Récemment, en lisant quelques notes de Stendhal dans une nouvelle édition de La Chartreuse, nous trouvons dans un commentaire « penser à la sublime Madame de La Fayette », remarque qui vient d'un des plus grands maîtres de la psychologie amoureuse. Point de hasard: Stendhal excelle à nous dépeindre des héros en lutte avec eux-mêmes qui « découvrent » ce qu'ils sentent pour l'être aimé en en prenant conscience à contre temps. L'enchantement que produit « la Princesse de Clèves », c'est qu'on croit pouvoir être maître de ses sentiments (qui peut maîtriser une passion dévorante à ses débuts?), alors qu'ils nous constituent petit à petit et complètent d'un savoir inéclos, qui sera éclosion de la personnalité de qui les éprouve. Point de recul mélancolique ou de ruse ou de jeu léger, inconstant, réversible, comme en proposeront les pièces de Marivaux bien plus tard. Ici, les passions ne font qu'un avec ceux qui les éprouvent, et leur satisfaction, le but de la vie. L'être est tout proche de ce qu'il sent, et ce qu'il sent fait l'émerveillement de tout ce qu'il est. Le jaillissement vigoureux de la Renaissance, ce surcroît de vie puissant qui fait de l'époque une période débordante de vie et d'énergie, a pour loi unique la prise de ce qu'on désire. Dans sa fine analyse qui court de ligne en ligne, l'auteur est implacable. Il suit l'évolution de chaque individu dans sa métamorphose amoureuse, laquelle, même ( et surtout) mal comprise, dessine le chemin étroit qu'il faut parcourir au bord du précipice. Prenons simplement les données qui nous sont fournies depuis le début, et qui sont le cadre inextricable des lois du sentiment: Mlle de Chartres devient par mariage la femme du prince de Clèves, à qui elle reconnaît des mérites très étendus, mais elle se désole de ne pas lui rendre un sentiment digne de lui. Le prince de Clèves, c'est là l'un des ressorts de l'intrigue, se sachant estimé plus qu'aimé, persiste en espérant que l'amour vient ensuite, comme on dit que l'appétit vient à table, que l'habitude d'un bonheur viendra avec la douceur d'une vie matrimoniale bien ordonnée. Erreur bien naïve. L'homme supérieur à tous les autres en toutes sortes de domaines, beau, séduisant, aimé de toutes les femmes, mille fois plus aimable que tous les autres hommes, surgit à la manière d'un ouragan dans la fameuse scène du bal: aussitôt vus, aussitôt prisonniers et hantés l'un par l'autre! la princesse va reconnaître l'homme que la force des choses et l'amour lui destinent, dès qu'ils se mettent à danser ensemble dans ce fameux bal où princes et princesses les contemplent dans un murmure généralisé d'admiration. Il s'agit bien sûr, ici, du duc de Nemours qui occupe d'emblée l'imagination et tout l'être de la toute jeune femme. La princesse gravira ce chemin de feu et de flammes en s'avouant peu à peu – c'est là un des grandes richesses de ce récit – qu'elle est authentiquement et follement prisonnière de ce qu'elle aime. Comme un navigateur imprudent qui rame a contre courant sur des rapides, la princesse va lutter pour ne pas céder à ce qu'elle désire elle-même du plus profond de l'âme. Il n' y a pas de fil d'Ariane pour sortir de ce labyrinthe. A l'instar de Fabrice et de Clélia Conti, les deux héros vivront dans une vie parallèle et souffrante ce qui les unit. Quand on lit, à la dernière ligne (désignant la vie de la princesse) « ...et sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemple de vertu inimitables » on ne peut s'empêcher de penser à l'espèce de pirouette qui finit le roman de Stendhal: « quant à Fabrice, il ne passa que quelques mois dans sa chartreuse ». A côté de l'intérêt que présente le « jansénisme » de Madame de La Fayette, ses analyses raciniennes, ou encore le thème de Tristan et Iseut tel que Denis de Rougement nous le décrypte brillamment, et autres pistes pour les universitaires, il nous paraît également évident que Madame de la Fayette sait de quoi elle parle et qu'elle a dû, comme notre cher Stendhal, mêler l'expérience atroce et sublime d'une grande passion avant de prendre la plume. Le degré de sincérité et d'observation d'un tel livre, se puise, hélas, aussi dans l'expérience qu'on a faite soi-même – surtout quand on a dû en payer le prix très élevé. (elevergois.com (chroniques impubliables, tous droits réservés)

Par elevergois
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Juillet 2010
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés