De Ulrich à Agathe – page ajoutée à l'Homme sans qualités, de Musil.
« Je t'en demande bien pardon, car je t'ai lue seulement, et j'ai cru retrouver des pas lointains et des peines qui étaient si proches et si semblables et si
étonnamment semblables à ce que j'ai vécu dans l'ombre de la solitude, qu'un ton élégiaque qui n'est plus de saison s'est emparé de moi. Pardon. Si tu penses qu'il est indigne de partager un
rêve, alors chasse-moi avec sévérité de tous les tiens. Mais je n'ai pas voulu ce que tu supposes que j'ai voulu, car je suis bien trop las – non de l'attente présente, mais d'avoir attendu
autrefois la mer en errant dans les musées et dans les parcs, et à regarder le vent plier en vagues les grands arbres. Et avant de lire ce chant étrange, ces incantations difficiles à parcourir
car elles ne sont ni ma vision ni ma philosophie de la vie -- qui triomphe de toutes les morts, à tout jamais – je ne pensais pas qu'un être pourrait un jour m'étonner de cette façon. Tu venais,
pardon, tu « viens » de si loin toi-même qu'une attente désespérée d'un égal accordant sa mélancolie au monde m'a brutalement entraîné. A présent écoute: lorsque j'ai dit que je
n'entendais plus ta voix en moi, c'était une allusion à la présence bizarre de correspondances qui passent parfois par des chemins invisibles, lorsqu'une espèce de joie nous hante, lorsqu'elle
est en nous – et parfois, oui, comme une onde de radio, tout bêtement, il nous semble que nous ne l'entendons plus. Il n'y a rien de commun entre ce que je dis et cette plaisanterie pour
collégiens que tu m'opposes en me l'appliquant comme le défaut d'un niais. Ce malentendu d'où est sortie tant d'amertume est à présent dissipé. Maintenant, comme tu l'as souhaité, je
te quitte et je te laisse à tes mystères, où, comme tu le dis si justement, je n'ai aucune place possible, ni présente, ni à venir. Si tu désires que tous les écoliers du monde t'écrivent des
billets, je n'ai rien compris à ce jeu,et surtout je ne participe pas à ces échanges de sourds amusants entre des murs. Je suis bien trop « vieux » (et d'ailleurs dans la réalité
aussi, je suis plus vieux que toi) ; mais si j'ai souvent eu envie d'écrire « ne cherchez plus mon coeur, les bêtes l'ont mangé » je crois qu'il repousse toujours quand même un peu, et
qu'une « petite renarde rusée » -- celle qui s'ignore, la plus dangereuse – peut venir m'en manger un bout. Il fallait, en vertu de situations qui demandent un peu de sens des
conventions et des convenances autrichiennes, que tu aies cette lettre. Maintenant tu l'as, et maintenant cela suffit. Je peux me mettre en colère mais je suis fondamentalement attentif, et très
poli."
Ulrich.
elevergois -- extrait de Continuations, ouvrage basé sur le principe expérimenté par Dickens à partir du passage où la jeune fille seule, dans T. de Quincey,
habite cet appartement délabré, et qu'il a "continué" en s'en inspirant dans une oeuvre personnelle. -- tous droits réservés -- 2004 --2009
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