Ouvrez un livre de Giono, qui est notre Homère, notre grand barde des bois et des vents qui causent entre eux, des sources qui ont des histoires à raconter, des arbres qui accompagnent le promeneur et lui enseignent le chemin. Giono tient le monde éveillé autour de lui, il a le don de recueillir toutes les voix de la nature, de faire de nous des êtres avec un rêve unique: celui de la terre, de la symphonie de la terre.
Tous les moindres bruits y sont, tous les incidents que voient les yeux perçants des êtres plus subtils que nous y tremblent aussi. La page de Giono est un rêve de peintre paysagiste qui soudain tombe amoureux de son sujet et n'en finit pas de parler de ces mots sortis d'un tableau à la manière de Chardin, qui ont des airs de famille avec la poésie simple de la vie terrestre. Et puis, il y a dans ses textes de ces moments magiques, tenez, celui-ci par exemple: « L'homme on a dit qu'il était fait de cellules et de sang. Mais en réalité il est comme un feuillage. Non pas serré en bloc mais composé d'images éparses comme les feuilles dans les branchages des arbres et à travers lesquelles il faut que le vent passe pour que ça chante. » Vous avez bien lu: « pour que ça chante ! » L'homme, il faut que ça chante comme fait le vent dans les branches d'un arbres! Vous vous rappelez tous ces mots des dictées du primaire qui étaient comme un catalogue de grainetier introuvable: yeuse, panais, digitales, etc. et tout un bestiaire d'oiseaux, de loutres, de chats huants, de renards qui sautillent « à vouloir mordre la nuit », des bêtes pas si bêtes qui ont des histoires personnelles et des émotions tragiques. Le monde de Giono est en crue, il déborde de toutes les vies possibles, il est agité et en perpétuel mouvement comme une nature qu'on aurait oublié de voir.
Le héros de « l'Homme qui plantait des arbres », c'est un berger solitaire qui a une grande tige en fer, et qui plante quasiment, à son rythme, des milliers et des milliers d'arbres, et qui ne cesse pas, et l'on assiste bientôt à l'arrivée des « autorités » stupéfiées de voir cette forêt naturelle qui s'étend de plus en plus. Et puis l'humidité y revient, et les cours d'eau, et les pluies, et tout un rythme; et à dix kilomètres de l'endroit où il avait commencé, notre bon apôtre continue, comme un Saint François qui n'aurait parlé qu'aux arbres. Et les multiplie à l'infini. Je me dis parfois que ce serait magnifique de hanter comme cela la montagne, pour tirer la langue à nos destructeurs de paysages, à nos faiseurs d'autoroutes qui « développent » notre pays dans le sens que vous savez, et d'aller planter des arbres – que ce soit ici ou dans d'autres continents d'ailleurs, parce que l'amour de la terre me semble toucher à sa fin. Et ce qui s'envole maintenant, c'est le perfectionnement dans le génie de la destruction.
Quelquefois, je me demande sincèrement si les « nouveaux hommes » qui n'ont jamais vu ni belette, ni renard, ni cours d'eau, ni ciel, ni vent, ni eau qui court n'ont pas été escroqués, si on leur a pas volé leur terre, leur paysage, leurs paysans, leur masure, et les mots d'un dictionnaire infini par lequel on était accroché solidement à la vie. Regardez les routes, par exemple: autrefois, les routes, c'était fait pour aller à la campagne, et elles prenaient leur temps ces routes, elles allaient leur petit bonhomme de chemin, elle s'arrêtaient au tournant pour boire un verre. Maintenant, elles sont devenues folles, elles ont changé de sens et se précipitent toutes vers les grandes villes, à vive allure, et pas le temps de s'arrêter. Et souvent même on s'y tue avant d'arriver.
Évidemment, vous pouvez toujours vous constituer un potager très « tendance » au trentième étage de votre tour, avec trois bouquets de radis et des salades qui lorgnent vers le soleil couchant les larmes aux yeux. Mais quelle vie est-ce donc? Il me semble qu'il serait temps d'inventer, à côté de l'écologie, (pas l'écologie politico -politicienne, mais celle qui est en nous tous) un nouveau mal du siècle: le malaise des gens qui ne veulent pas voir la terre pillée, détruite, vendue, abolie, et qui ont encore envie de s'y promener comme – c'est ce que dit une certaine fable de notre religion– un séjour fait pour l'homme et qu'on puisse encore se transmettre à peu près intact. Et en attendant, je prends mon livre de « L'homme qui plantait des arbres », ou bien « Que ma joie demeure », ou bien « Regain », j'en parle le plus souvent possible (comme ici) et j'y écoute le remous des arbres; et je me dis que certains écrivains ont mis dans leurs livres la fable magnifique d'une vie sur la terre, aussi belle et aussi vivante qu'est la nature dans Homère: le rêve de la terre et le rêve du ciel accordés, et là haut « les mystérieuses plantes du ciel » qui parlent avec les astres.
Nota- « L'Homme qui plantait des arbres » est en petite collection blanche de Gallimard pour environ 8 euros, sinon en Folio cadet avec des
illustrations, ou en Folio plus Classique, avec un dossier nature, pour environ 5 euros. -elevergois - eric levergeois -




