Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 11:39

Comme pour anticiper sur le début de la FOLLE JOURNEE de Nantes toute consacrée à la musique russe dans une semaine (01/02/ au 05/02/), dimanche dernier nous voilà surpris dès le réveil par un extraordinaire exploit musical diffusé par france-musqiue: cinq sonates de Prokofiev sur un «premier CD" (nom de l’émission) où s’illustre la jeunesse et la force d’Alexandra Silocea. On dit que le monde passe? non, il renaît toujours, et les jeunes pousses des pianistes ont l’éclat absolu d’un rayon sur une lame. Voici  les  accents  vifs, les pulsions, les élans de la seconde sonate de Prokofiev, et aussi ses lents  dégradés pleins d’ombre,  nous  interrogeant  toujours  sur  cette écriture  vive  et jaillissante qui doit ici composer avec l’espèce de chemin de prières que propose le troisième mouvement. Brillamment renaissent ces lentes brumes sur la campagne, rapportant à l’esprit un monde de rêve, de voiles lointaines, d’aubes de craie, de tableaux aux couleurs primordiales où la création s’est recueillie.

 

Et puis nous avons vu -- dites, «étonnants voyageurs, qu’avez-vous vu?» dit le poète -- le tourbillon du pays de cocagne du quatrième mouvement du même morceau, qui tout en  renouant  avec  le thème initial,  s’en  joue  en mêlant la même grande force,  la sonorité de cymbale de certaines notes frappées,  et  puis la course heureuse d’un vent dans la campagne; -- quelque chose qui fait toujours penser aux quatre fées des pièces pour piano de Cendrillon, (surtout la fée Eté et son mouvement de berceuse ) la réunion et la danse des thèmes exigeant cette élégante vitalité visionnaire. La pensée créatrice de Prokofiev danse, et Prokofiev rêve, médite, réveille le monde dans un ballet de notes  qui le renouvelle sans cesse.  Elle exige de ses interprètes profondeur, rêve et joie visionnaire.  

 

 

Alexandra  Silocea,  qui vient de sortir ce disque entier consacré au pièces de Pokofiev -- incarne cette impatience, ces tours et détours de l’imagination procédant par bonds et confidences en lignes apparemment brisées, mais qui gravent au coeur un désir de liberté constant, allant tour à tour glaner sur des tonalités hautes et comme ludiques, puis sur des mélancolies appuyées, avant que ne passe et repasse cet élan d’hirondelle, cette inspiration de souffles composites et presque juxtaposés comme un collage de rythmes. Alors, Prokofiev est comme une fontaine d’inspiration, une source de formes qui s’unissent et se reproduisent selon une magie où glissent subtilement inventions mélodiques et cadences qui éclatent.  

 

Dans la troisième sonate, diffusée le même matin, un long morceau d’un seul élan orageux où la virtuosité de lutin shakespearien du compositeur se donne libre cours, l’artiste-interprète s’identifie et s’incorpore pleinement à cette musique, avec une fougue, une force digne d’arpenter tous ces territoires joyeux et inspirés, puis caracole, s’entête, bondit et restitue cette merveilleuse leçon de vie qu’est l’oeuvre du grand Serguei.  Le disque d’Alexandra Silocea réussit ce prodige. Instrumentiste qui a reçu moult «Victoires» de la musique classique en maint pays, originaire de Roumanie, déjà en vedette au Musikverrein de Vienne et à Carnegie Hall (sa bio figure sur : www.alexandra-silocea.com) elle surgit ainsi avec ce premier disque (chez AVIE), inspiré, disponible sur fnac et amazon et, c’est à souligner, voici un vrai Prokofiev par une artiste contemporaine.  -- N’oublions pas pour autant que c’est bientôt la Folle Journée (d’âme russe) à Nantes, et rejouissons-nous du torrent d’émotions musicales de la fête promise.

 

(extraits du disque d’A.Silocea)  http://sites.radiofrance.fr/francemusique/em/jeunes-talents/emission.php?e_id=80000063  Le disque est disponible sur amazon et fnac, mais aussi en téléchargement pour les plus impatients d’écouter l’incroyable troisième sonate -- oeuvre qui mériterait tout un livre à elle toute seule.

 

Avec toutes nos pensées toujours très musicales qui courent vers les lacs italiens et nous font rêver au soleil -- elevergeois-                                                                                                

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Mardi 17 janvier 2012 2 17 /01 /Jan /2012 04:21

 

 

On fêtait cette année le bicentenaire de Théophile Gautier, ce qui nous a procuré dans les écuries du Parc de Sceaux, une exposition brève mais mise en scène dans une épaisse ombre rouge qui lui va très bien. Car le Théo, comme l’appelait son ami de collège et d’élection Nerval, fut de tous les voyages lointains possibles dont il devait tirer des feuilletons et des récits pour la presse; d’ Espagne, d’ Italie, de Russie et même cette Egypte qu’il avait rêvée pour le Roman de la Momie -- bref, bref l’orfèvre (écrivant «avec la rêverie continuée d’un peintre" comme le proclama Baudelaire) dut «tourner la meule du feuilleton» comme une bête de somme, toute sa vie, ou une bête de trait à la ligne, avec le style et la perfection que l’on sait.

 

 

Ecrivain-peintre, prosateur raffiné ne dédaignant pas le style bretteur de cet insaisissable Siècle de panache, de révolte et de sonnets dit siècle de Louis XIII (cf son livre des «Grotesques» où défilent Saint Amand, Théophile de Viau, les Cyrano de Bergerac et autres figues picaresques à la Jacques Callot), d’où devait sortir un jour son «Capitaine Fracasse», Gautier fut toujours un errant, un exotique, un bohème, opposé rageusement à la modernité au nom d’un idéal classique, marmoréen, et digne de l’Antique, mais qu’ éventuellement il faut savoir prendre par les hanches, et plutôt deux fois qu’une, comme en atteste, à présent sur la toile, l’orgie intitulée lettre à la Présidente, (la même Apollonie Sabatier qu’aima Baudelaire) dont nous ne mettons pas le lien par tact, et du reste l’exposition scéenne nous en prévient par une carte signet qui porte ceci: «J’en préviens les mères de famille, ce que j’écris n’est pas pour les petites filles dont on coupe le pain en tartines.» Aussi êtes-vous prévenus...

 

Alors, naturellement, l’amateur de beautés trouvera dans cette rouge et sombre atmosphère d’alcôve -- où se promènent d’intéressantes figurines de chats en trompe-l’oeil (bien vu!) -- des beautés en peintures à manger du regard. Sous les vitrines s’alignent de nombreuses éditions originales sous un jour maigre d’aquarium, émouvantes, et les éditions des ballets (Giselle, évidemment, de même que la Péri et Sacountala, pour ne pas parler du reste) l’ensemble nous rappellant un trait bien honorable de la pensée de Gautier -- le désir très bohême de créer autour de lui cette famille composite de danseuses, Ernesta Grisi la mère de ses filles, soeur de Carlotta Grisi, la muse et la divinité inaccessible et puis et surtout, nous relèverons  cette croyane -- fort légitime à nos yeux -- qu’un Indien,  un Grec, un Turc et leurs femmes sont mille fois plus beaux dans leur costume local, bien mieux liés à l’horizon bleu qui les entoure que nos costumes sans vraiment beaucoup d’attraits spectaculaires, à peine costumes, qui sont un vaccin contre la recontre de l’Orient, de l’Asie,  et contre la spendeur locale des pays qui se couchent dans l’azur. Gautier se proclamait «Turc, et turc D’Egypte» et il représente par son bric--brac d’armes courbes, ses tenues, ses calumets, ses coiffures,  ses  trophées de voyage, ses rencontres, et l’abondance intarissable de sa production, une pyramide pas toujours bien visible au coeur de notre histoire littéraire.

 

Comme cette expostion s’apppelle -- ou plutôt s'appelait «Théophile Gautier dans son cadre», alors, prenons garde que l’immense Théophile ne descende la nuit du cadre des portraits et des photos par Nadar, et n’aille retrouver, comme dans ses nouvellles fantastiques, les fantômes des nuits de Sceaux errant dans le parc où seraient présents, assurément,  Emilie du Chatelêt, Voltaire, la pétillante duchesse du Maine, ses jeux, ses énigmes ses rires et ses folies. Pour vous en assurer, rien ne valait mieux que de diriger vos pas vers le parc et de guetter l’ombre de ce grand et magnifique passeur de civilisations.

 

Parc de Sceaux, entrée 5 euros et tarifs réduits, catalogue, livres, souvenirs,  jusqu’à la mi-janvier. C'est donc à présent passé, mais le  virus du Beau Idéal peut être doux à ruminer par la suite sous les grands arbres -- elevergois@aol.com -- blog elevergois - avec un salut complice et stendhalien à mes beaux lac italiens, comme il se doit.L'article a paru dans d'autres colonnes, je l'adresse avec une brassée de souvenirs toujours refleurissant à Jean - Emmanuel

C.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Lundi 19 décembre 2011 1 19 /12 /Déc /2011 19:10


 

Comme vous l'avez peut-être déjà remarqué, vos voisins et vos amis reviennent  toujours des congés qu'ils passent avec amour "toujours dans le même coin". Il est souvent impossible de savoir où se trouve le coin en question, de le calculer avec le carré de l'hypoténuse ou un compas nanométrique sur une carte d'état-major, mais enfin, qui n'est pas rentré "dans son coin" pour deux jours, ne fait pas franchement identité nationale, terroir et rillettes. Avoir son coin, c'est un must,  c'est protégé, écolo, loin des hordes et des Mc Do, avec plein d'ancêtres, de  lapins, de tartines, et tout et tout.  Ca ne s'invente pas, c'est générationnel, pluri-séculaire, et on y retourne dès qu'on peut.

 

 

Vous pouvez toujours essayer de soulever la roche de Solutré ou les pins des Landes un par un, de mettre une ligne à haute tension autour d'une cabane en planches, ça ne fera jamais un "vrai" coin. Demandez donc aux gens du coin, ils vous répondront que vous n'êtes pas de la région et ils vous enverront promener. Avec en prime un sale regard en coin. Et n'imaginez pas que vos amis vous révèleront comme des nigauds ce lieu mystérieux loin du monde et qui n'existe nulle part ailleurs, vous risqueriez cette réponse : "C'est ça, je vais te dire où est notre coin, et le lendemain tous les c... de la planète vont s'y mettre. Ca va pas la tête?" Bonjour l'accueil fraternel. (et la tronche en coin)


 

Les coins, c'est un truc franchitudinal et génétique;  on se les transmet de grand-père en petit-fils, on les attache solidement contre les marées du mois d'avril, on les astique, et on en ferme la porte à double tour aussitôt qu'on les quitte. Un coin c'est tout. Et en un sens, je crois que les gens n'ont pas tort de conserver ces secrets-là plus jalousement que les autres. Car il suffirait d'un seul mot échappé au coin d'une table, et hop, c'est terminé:  votre coin paradisiaque ignoré même de Google Earth, de la grippe, de la Zoombox Internet et de la ligne de chemin de fer qui rouille, se retrouverait transformé en coin-cuisine-douche-lave-vaisselle, avec plein de détritus laissés dans tous les coins au milieu des canettes de bière. Beurk-plage, si voyez ce que je veux dire.

 

 

 

Alors, prudence ralentir, je ne parle de mon coin qu'aux heureux peu nombreux, ou alors torturé par l'odeur d'un bourguignon mal cuit, ou  éventuellement par nostalgie au cas où une part de fromage local arriverait par hasard sur la table - et encore, pas sûr!  Parce celui qu'on fait par chez nous, c'est pas pour dire, il est quand même sacrément meilleur. Et c'est où chez toi? C'est comme a dit le monsieur qui est professeur à Sciences-Po:  c'est comme qui dirait un peu partout en France, mais pas où les autres se l'imaginent. Plus vous cherchez à pister en tenue de spéléologue ou en uniforme kaki où est le coin  mystérieux, et plus il s'échappe à la vitesse supersonique du facteur de Jacques Tati en train de galoper sur son vélo.

 

 

Mon coin à moi, c'est du rendement tranquillité à quatre pour cent garanti pour l'éternité. C'est quelque part entre "Bretagne-pas-touche", et "Z'êtes-nouveau-à-Saint-Jean-de-Luz?", et tandis que vous vous rongez la cervelle en conjectures sur le lit trop dur d'un gîte d'étape sans patrie ni famille, ni  chaussons du coin, vos amis se régalent. Bercés par le roucoucou laurentvoulzié des vagues mourant sur la grève, face au coucher de soleil plein de nuages éclatant au loin d' une rougeur de  sweet Home arthusbretrandisé, ils dégustent, eux, ils s'en mettent plein les poumons, ils respirent le parfum éternel de leur sacré coin. Un coin grand cru classé, et peut-être même classé défense (d'y toucher). Laissons donc les bons coins français préservés rester en l'état, et puis si vous le voulez bien,  arrêtons-nous là. Inutile d'enfoncer le coin!

 

 

Copyright :[elevergois.coin.com] pour cette fantaisie dont Depardon, Doisneau, mille bardes grattant la lyre à une seule corde  (eux, absolument sublimes  naturellement),  et plus tard  en son genre  l' exceptionnel Jacques Tati, ont tracé les lettres de noblesse, en attendant qu'un brillant auteur nous ponde le dictionnaire de la franchouillardise au sourire en coin.-- mettons un lien pour Tati -- elevergois.com -- eric-jean levergeois pour fesse-bouc.

 


 

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Dimanche 30 octobre 2011 7 30 /10 /Oct /2011 09:52

 

 

 

Nul ne  peut  reprocher aux âmes bienveillantes d’assister les voyageurs qui ont enfin trouvé la voie discrète et bordée de saules, le sentier couvert de feuilles d’automne qui conduit à la maison-poème, à la maison-souvenir, à la maison-bibliothèque du grand écrivain.  Nul ne peut reprocher non plus à l’amateur qui a puisé  chansons, poésie, renouvellement et orchestrations du monde chez l' écrivain, d’arriver sur les lieux avec l’offrande de ses souvenirs, avec un peu de l’essence même de la poésie qui l’a conduit ici. En franchissant simplement la porte, voilà notre visiteur récompensé. Certes, il pourra s’interroger sur  l’état glissant et peu entretenu des pavés de la cour, s’étonner que le froid humide mange l’appentis et les bancs apparemment depuis des années, mais nous sommes en octobre après tout,  et cela fait partie du climat. Et cela fait écho à la  mélancolie des poèmes qui lui reviennent en mémoire.  La maison a des airs d’auberge ou de relais de poste des anciens temps, elle offre dès le premier instant son mystère, son caractère fixe qui se refuse de sombrer au fil du temps. Devant ces frondaisons d’été tardif et ces arbres couverts de petites mains jaunes aux tons très poussés,  tremblant légèrement dans  le vent,  le voyageur s’est embarqué sur son rêve qui rime avec des temps qu’il n’a pas connus, mais dont l’écho lui parvient sous forme de musique discrète. Il pousse  une autre porte avec une poignée que sans doute les amis, les familiers, les auteurs, toutes les gloires disparues ont fait tourner, mais aussi une poignée simple qui fait l’humilité, comme a dit un grand chanteur,  une poignée faite pour la main du facteur qui apporte chaque jour son paquet de lettres et laisse entrer le parfum de la forêt  et  celui des jours qui se suivent.  Voici les premiers pas du visiteur dans la maison dont il a repoussé la visite si longtemps. A la vérité, il aimerait bien jouir du silence, ne pas entendre les conversations des couples qui échangent des propos de circonstance comme devant les tableaux des musées (ou qui parlent de la coqueluche du fiston), mais il voudrait rêver d’une humanité tout simplement à la hauteur d’une sorte de silence de source infiniment respectueux. Un silence de prieuré, de chapelle au fond des bois; mais en échange des efforts de qui a transformé ces lieux et les entretient, il apprend qu’il ne pourra visiter l'intérieur qu’en subissant le discours du guide, du conférencier expert -- laquelle commence à telle heure précise. Quand on est venu de loin, déclare-t-il sans hésiter, quand on a trouvé le chemin pour venir jusqu’ici, c’est peut-être parce qu’on a choisi d’apporter son dialogue personnel avec tout ce qui peut-être ressenti, ce qui exerce sa présence, ce qui palpite comme tout trésor d’archive littéraire, mais sûrement pas pour recevoir comme une prescription médicale une instruction qu’ il possède déjà -- et qui à coup sûr le videra de ses beaux songes.  Il est bien normal qu’on empêche des étrangers de voler ou de souiller les lieux, il est bien normal de faire des étrangers qui viennent,  des êtres étrangers à la poésie..., mais qui sait?  ce n'est peut-être pas. l'ojectif.  Notre visiteur s’est contenté d’acheter le volume qu’il préfère dans la maison de l’auteur, il dit à la préposée diligente et gentille (mais surprise devant cet animal curieux) qu’il en lira des pages comme une prière dans la cour, ce qu’il fait, et il monte en lui-même sur la grande houle des vers,  entend une mélodie de guitare, de pleurs, de harpe et de vent d’automne.  Plus agréables à son oreille que la voix des conférenciers -- comme dans les livres où il ne lit pas les notes mais le texte seul, et lui étant  resté seul dans le texte, il s'en va perdu, désemparé, désorienté, sans guide mais ravi.

 

Précisons que nous serions bien injuste et bien ingrat de ne pas remercier cette organisation d'un itinéraire dénommé Route des Maisons d'Ecrivains -- principalement à l'ouest de Paris, et plus  avant si entente --que nous signalons aux amateurs qui ignoreraient son existence. tous droits elevergois (eric levergeois).

 


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Mercredi 20 juillet 2011 3 20 /07 /Juil /2011 10:11

Vous les connaissez sans doute, ces venelles vidées de toute présence humaine où même la vitalité de l'air ambiant semble avoir été aspirée comme pour en faire des décors de maisons qui n'existèrent peut-être jamais. Ce sont des visions qui donnent une prise sur des landes de nostalgie. Clochers, toits ou rues pavées deviennent alors des êtres singuliers, qui ne sont pas si éloignés des coquilles blanchies usées par le sel et la mer où vit le génie du Silence qui ,livré à tous ses caprices, côtoie une sorte d'Abandon allégorique – cela n'est pas sans rappeler que la Belle du conte de Perrault dormit cent ans pendant lesquels les bois et les gens prirent des poses de statues. Cette rue aux gros pavés vidée de tout et qui longe le domaine, un matin d'avril pétrifié et d'un gris de vieux vitrail usé, c'est une photo d'Eugène Atget prise à Sceaux. A bout de ressources ou d'invention, les derniers propriétaires  aristocrates du terrain des jeux de la duchesse du Maine quittérent  en 1923 le grand vaisseau: bois, allées, château, statues tourmentées qu'on dirait retrouvées sous le vernis d'une toile de Watteau oubliée dans un grenier , tout cela allait être sauvé dans les Années  Vingt, mais, en attendant, c'était encore et toujours l'épave d' une forêt. Dans l'album qui présente ces clichés, apparaît plusieurs fois un escalier aux dégrés disjoints, aux marches longues et plates, et majestueuses bien qu'effritées comme leur lointaine époque; ces marches sont un sujet de rêve, de nostalgie, un poème du temps. Un escalier qui se survit sous l'eau opaque de l'impression photographique est un spectacle à lui tout seul. C'est une sorte d'escalier fait comme un clavier, chaque pas qu'on y devine rallume des rêveries, et puis, puisque nous sommes dans une année où l'on fête Lizst, réveillons cet escalier en forme de chute de dominos surréalistes par les notes qui commencent la Sonate en si mineur – le tocsin isolé de la première note surtout, une note tirée d'E.T.A. Hoffmann ou du diable lui-même, frappée dans l' infini des sons graves. Croyez-vous aux muses, aux fées, aux apparitions, aux mythologies qu'on prétend disparues ? « mortels enivrés de moteurs » comme écrivit Pierre-Jean Jouve, regardez bien cette page où triomphe un escalier de parc un peu monumental, que les arbres laissés à la vie sauvage protègent encore. Si vous regardez longtemps, vous trouverez la lyre du poète abandonnée, l'embarquement pour Cythère-- et peut-être aussi le baiser de la fée.

 

Page de carnet retrouvée à propos de l'exposition Atget à Sceaux, qui eut lieu en 2008, dans un décor idéal pour une projection d'un film du genre de ceux de Cocteau --  premier des textes , fait de notes, esquisses, brouillons pianotés  et autres traits  fugaces pour "tableaux pour une exposition" – elevergois – eric levergeois

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